ICRSP

 


Entretien 13ème sur la fermeté

Prédication pour l’octave des saints Innocents

 

            Nous célébrons l’octave de la fête des Saints Innocents, auquel jour la sainte Eglise nous fait lire l’Evangile qui traite comme l’Ange du Seigneur dit en songe (Matt., II, 13-18), c’est-à-dire en dormant, au glorieux saint Joseph, qu’il prit l’Enfant et la Mère et s’enfuit en Egypte; d’autant qu’Hérode recherchait Notre Seigneur à la vie, étant jaloux de sa royauté, craignant que Notre Seigneur ne la lui vînt ôter. Plein de crainte et de colère de quoi les Rois Mages n’étaient point repassés vers lui en Jérusalem, il commanda que l’on fît mourir un nombre très grand de petits enfants au-dessous de l’âge de deux ans, croyant par ce moyen que Notre Seigneur s’y trouverait, et [lui] s’assurerait de la possession de son royaume par sa mort.

            Cet Evangile est plein d’une grande quantité de belles conceptions. Je ne doute point que vous n’en ayez découvert plusieurs sur la considération que vous en avez faite le jour de la fête des Innocents; mais la multitude qui s’y rencontre me fait croire que vous en pourrez bien avoir laissé plusieurs qui seront bonnes à dire, bien que je ne veuille pas m’amuser à la recherche de celles que vous auriez pu laisser, non plus que de traiter de celles que vous auriez pu tirer sur ce sujet, ains j’entends de vous dire tout simplement ce que Dieu me donnera. Et tout ainsi qu’en un tableau où un homme fait ou bien un géant est représenté, combattant ou faisant quelque autre action, il est bien plus aisé de remarquer les traits de la peinture que non pas en un autre où est représenté quelque petit corps ou plusieurs petits ensemble qui sont en action (car il faut plus de temps pour observer tous les petits tours, entorses, plis et replis, linéaments et semblables observances 8 qu’il faut faire en la peinture, que non pas au premier; car à ceux-ci l’on découvre autant de fois que l’on les regarde quelque chose de nouveau, où (tandis que) au contraire il est facile de découvrir du premier coup ce qui est au plus grand tableau); de même aux autres mystères qui nous sont représentés, où se trouvent Notre Seigneur, Notre-Dame, saint Joseph, les pasteurs, les Rois Mages qui viennent adorer Notre Seigneur, il est facile, ce semble, de découvrir du premier coup les mystères qui sont cachés sous cette peinture; mais il n’est pas si aisé de le faire en ce petit tableau raccourci qui nous représente une peuplade si grande de petits enfants, qui, étant tous assemblés, semblent être une petite fourmilière. Pour beaucoup de temps, donc, que nous mettions à considérer ce qui nous est représenté en ce mystère, toujours néanmoins il nous reste quelque chose à découvrir de nouveau autant de fois que nous le regardons.

            Et pour entrer en mon sujet, qui est l’Evangile, je commence par la première remarque que fait le grand saint Chrysostome, qui est l’inconstance, la variété, l’instabilité des accidents de cette vie mortelle. Oh que cette considération est utile! car le défaut d’icelle est ce qui nous porte au découragement, bizarrerie d’esprit, inquiétude, variété d’humeurs, inconstance et instabilité en nos résolutions ; car nous ne voudrions pas rencontrer en notre chemin nulle difficulté, nulle contradiction, nulle peine; nous voudrions avoir toujours des consolations sans sécheresses ni aridités, des biens sans mélange d’aucun mal, la santé sans maladie, le repos sans le travail, la paix sans troubler Qui ne voit notre folie? car nous voulons ce qui ne se peut. La pureté ne se trouve qu’en Paradis : le bien, le repos, la consolation y est en sa pureté, sans aucun mélange du trouble ni de l’affliction ; au contraire, en enfer, le mal, le désespoir, le trouble, l’inquiétude s’y trouve et y est en sa pureté, sans aucun mélange du bien, de l’espérance, de la tranquillité ni de la paix. Mais en cette vie périssable, jamais le bien ne s’y trouve sans la suite du mal, les richesses sans inquiétudes, le repos sans le travail, la consolation sans l’affliction, la santé sans la maladie; bref, tout y est mélangé, c’est une continuelle variété d’accidents divers. Dieu a voulu que les saisons fussent diverses, que l’automne fut attaché à l’été, l’été au printemps, le printemps à l’hiver, l’hiver à l’automne pour nous montrer que rien qui soit en cette vie n’est stable ni permanent (Eccles., II, 11), ains que les choses temporelles seraient perpétuellement muables, inconstantes et sujettes au changement. Le défaut, ainsi que j’ai dit, de la connaissance de cette vérité est ce qui nous rend muables et changeants en nos humeurs, d’autant que nous ne nous servons pas de la raison que Dieu nous a donnée, laquelle raison étant immuable, ferme et solide, est ce qui nous rend semblables à Dieu.

            Quand Dieu dit : Faisons l’homme à notre ressemblance (Gen. I, 26), il donna quant et quant la raison et l’usage d’icelle pour discourir, considérer et discerner le bien d’entre  le mal, et les choses dignes d’élection d’entre celles qui méritent d’être rejetées. La raison est ce qui nous rend supérieurs et maîtres de tous les autres animaux. Lorsque Dieu créa nos premiers parents, il leur donna l’entière domination sur les poissons de la mer et sur les animaux de la terre (Ibid., vv. 28-30) et par conséquent leur donna la connaissance de chaque espèce et les moyens de les dominer et s’en rendre maîtres et seigneurs. Dieu n’a pas seulement fait cette grâce à l’homme de le rendre seigneur des animaux par le moyen du don qu’il lui a fait de la raison, en quoi il l’a rendu semblable à Lui, ains encore lui a donné plein pouvoir sur toutes sortes d’accidents et évènements. Il est dit que l’homme sage, c’est à dire l’homme qui se conduit par la raison, se rendra maître absolu des astres. Qu’est-ce à dire cela, sinon que par l’usage de la raison il demeurera ferme et solide en la diversité des accidents et évènements de cette vie mortelle ? Le temps soit beau ou qu’il pleuve, que l’air soit calme ou que les vents soufflent, l’homme sage ne s’en soucie, sachant bien que rien n’est stable ni permanent e en cette vie et que ce n’est pas le lieu de repos. En l’affliction il ne désespère point, ains il attend la consolation; en la maladie il ne se tourmente point, ains il attend la santé, ou s’il se voit tellement mal que la mort s’en dût ensuivre 15 il bénit Dieu, espérant le repos de la vie immortelle après celle-ci; s’il rencontre la pauvreté il ne s’afflige pas, d’autant qu’il sait bien que les richesses ne sont point en cette vie sans pauvreté; s’il est méprisé, il sait bien que l’honneur n’a point de permanence en cette vie, ains est ordinairement suivi de déshonneur ou du mépris. Bref, en toutes sortes d’évènements, soit prospères ou adverses, il demeure ferme, stable, constant, solide en la résolution de tendre et prétendre à la jouissance des biens éternels.

            Il ne faut pas entendre cette variété, changement, mutation et instabilité ès choses transitoires et matérielles de cette vie mortelle; nullement, ains nous le devons considérer être encore quasi dans le succès de notre vie spirituelle, où la fermeté et constance est d’autant plus nécessaire que la vie spirituelle est relevée au-dessus de la vie mortelle et corporelle. C’est abus très grand que de ne vouloir point souffrir, ou sentir de mutations et changements en nos humeurs, tandis que nous ne nous gouvernerons ou ne nous laisserons pas gouverner par la raison. L’on dit communément : voyez cet enfant, il est bien jeune, mais il a pourtant déjà l’usage de la raison. Plusieurs ont l’usage de la raison qui ne se conduisent pourtant pas par le commandement de la raison. Dieu a donné la raison à l’homme pour le conduire, et pourtant, il y en a peu qui la laissent maîtriser en eux, ains au contraire ils se laissent gouverner par leurs passions, lesquelles doivent néanmoins être sujettes et obéissantes à la raison, selon l’ordre que Dieu désire être en nous.

            Je me veux faire entendre plus familièrement. La plupart des personnes du monde se laissent gouverner et conduire par leurs passions, et non à la raison; aussi sont-ils pour l’ordinaire bizarres, variants  et changeants en leurs humeurs. S’ils ont une passion de se coucher de bonne heure, ils le font; si de se coucher tard, de même; s’ils ont une passion d’aller aux champs, ils se lèvent le matin; s’ils en ont une de dormir, ils le font; s’ils veulent dîner tard ou tôt, ou déjeuner, ils le font. Et non seulement ils sont bizarres et inconstants en cela, mais ils le sont même en leur conversation, s’accommodant à l’humeur de ceux qu’ils veulent et non aux autres; ils se laissent  emporter à leurs inclinations, affections particulières et passions, sans que pourtant on estime communément cela être vicieux entre les mondains; et pourvu qu’ils n’incommodent pas beaucoup l’esprit du prochain on ne les tient pas pour bizarres et inconstants. Et pourquoi cela? Non pour autre, sinon parce que c’est un mal ordinaire parmi les mondains. Mais en Religion on ne peut pas se laisser du tout tant emporter à ses passions, d’autant que, quant aux choses extérieures, les Règles y sont pour nous tenir réglés au prier, au manger et dormir, et ainsi des autres exercices, toujours à même heure quand l’obéissance ou la cloche nous le signifie; il faut toujours n’avoir qu’une même conversation, car on ne se peut séparer.

            En quoi donc exerce-t-on la bizarrerie et inconstance? C’est en la diversité des humeurs, des volontés, des désirs. Maintenant je suis joyeux parce que toutes choses me succèdent selon ma volonté; tantôt je serai triste parce qu’il me sera arrivé une petite contradiction que je n’attendais pas. Mais ne saviez-vous pas que ce n’est point ici le lieu où le plaisir se trouve pur, sans mélange de déplaisir, que cette vie est mêlée de semblables accidents? Aujourd’hui que vous avez de la consolation en l’oraison, vous êtes encouragée et résolue de bien servir Dieu; mais demain que vous serez en sécheresse, vous n’aurez point de coeur pour le service de Dieu : Mon Dieu, je suis si alangourie et abattue, dites-vous. Dites-moi un peu, si vous vous gouverniez par la raison/ne verriez-vous pas que s’il était bon de servir Dieu hier, qu’il sera très bon de le servir aujourd’hui ? Et c’est toujours le même Dieu, aussi digne d’être aimé quand vous êtes en sécheresse que quand vous êtes en consolation. Maintenant nous voulons une chose, et demain nous ne la voudrons plus; à cette heure, ce que je vois faire à un tel ou à une telle me plaît; tantôt cela me déplaira de telle sorte que cela sera capable de me faire concevoir de l’aversion. J’aime une personne maintenant et me plais grandement en sa conversation; demain j’aurai peine de la supporter. Et qu’est-ce que veut dire cela ? N’est-elle pas autant capable d’être aimée aujourd’hui qu’elle était hier ? Si nous regardions à ce que nous dit la raison, qui est qu’il ne la faut aimer sinon parce que c’est une créature qui porte l’image de la divine Majesté, nous aurions autant de suavité en sa conversation que nous en avions eu d’autres fois. Mais cela ne provient sinon de quoi nous nous laissons conduire à nos inclinations, à nos passions ou à nos affections, pervertissant ainsi l’ordre que Dieu avait mis en nous, que tout serait sujet à la raison; car si la raison ne domine sur toutes nos puissances, nos facultés, nos passions, nos inclinations, nos affections et enfin sur tout ce qui est de nous, qu’arrivera-t-il sinon une continuelle vicissitude, inconstance, variété, changement, bizarrerie, qui nous feront être tantôt en courage, et un peu après lâches, négligents et paresseux ; tantôt joyeux, et puis mélancoliques ?

            Nous serons tranquilles une heure, et puis inquiets deux jours; bref, notre vie se passera en fainéantise et perte de temps.

            Sur ce premier point, donc, nous sommes incités à considérer l’inconstance et variété des succès, tant ès choses temporelles qu’ès choses spirituelles, afin qu’en l’évènement des rencontres qui pourraient effaroucher nos esprits comme étant choses nouvelles et non prévues, nous ne perdions point courage et ne nous laissions point emporter à l’inégalité d’humeur parmi l’inégalité des choses qui nous arrivent; que soumis à la conduite de la raison que Dieu a mise en nous, nous demeurions fermes, constants et invariables en la résolution que nous avons faite de servir Dieu constamment, courageusement, ardemment et hardiment, sans discontinuation quelconque.

            Si je parlais devant des personnes qui ne m’entendissent pas, je tâcherais de leur inculquer du mieux qu’il me serait possible ce que je viens de dire; mais vous savez que j’ai toujours tâché de vous inculquer bien avant dans la mémoire cette très sainte égalité d’esprit, comme étant la vertu la plus nécessaire et particulière de la Religion. C’est à quoi ont visé plus particulièrement tous les anciens Pères des Religions, à faire que cette égalité et stabilité d’humeurs et d’esprit régnât dans leurs monastères, et pour cela, ils ont établi les Statuts, Constitutions et Règles, afin que les Religieux s’en servissent comme d’un pont pour passer de la continuelle égalité des exercices qui y sont marqués et auxquels il se faut assujettir, à cette tant aimable et désirable égalité d’esprit, parmi l’inconstance et inégalité des accidents que nous rencontrons au chemin tant de notre vie mortelle que de notre vie spirituelle.

            Le grand saint Chrysostome dit : Ecoute, ô homme qui te fâches de quoi toutes choses ne te succèdent pas comme tu voudrais, as-tu point de honte de voir que ce que tu voudrais ne s’est pas même trouvé en la famille de Notre Seigneur? Considère, je te prie, les changements et vicissitudes, et la diversité des succès qui s’y rencontrent. Notre-Dame reçoit la nouvelle qu’elle concevra du Saint-Esprit un fils qui sera Notre Seigneur et Sauveur : quelle joie, quelle jubilation pour elle en cette heure sacrée de l’Incarnation du Verbe éternel! Un peu après, saint Joseph s’aperçoit qu’elle est enceinte, et savait bien que ce n’était pas de lui qu’elle l’était; ô Dieu, quelle affliction! en quelle détresse ne fut-il pas! Et Notre-Dame, quelle extrémité de douleur et affliction ne ressentit-elle pas en son âme, voyant son cher époux sur le point de la quitter, sa modestie ne lui permettant pas de découvrir à saint Joseph l’honneur et la grâce dont Dieu l’avait gratifiée! Un peu après cette bourrasque passée, l’Ange ayant découvert le secret de ce mystère à saint Joseph, quelle consolation ne reçurent-ils pas!

            Lorsque Notre-Dame produit son Fils, les Anges annoncent sa naissance, les pasteurs et les Rois Mages le viennent adorer : je vous laisse à penser quelle jubilation et quelle consolation d’esprit n’eurent-ils pas parmi tout cela! Mais attendez, car ce n’est pas tout. Un peu de temps après, l’Ange du Seigneur vient dire en songe à saint Joseph: Prends l’Enfant et la Mère et t’enfuis en Egypte (Matt.. II, 13) d’autant qu’Hérode veut faire mourir l’Enfant. Oh! Que ce fut sans doute un sujet de douleur très grand et à Notre-Dame et à saint Joseph! Oh! Que l’Ange traite bien saint Joseph en vrai Religieux ! Prends l’Enfant, dit-il, et la Mère, fuis en Egypte et y demeure jusques à tant que je te le dise. Qu’est-ce que ceci ? Le pauvre saint Joseph n’eût-il pas pu dire : Vous me dites que j’aille; ne sera-t-il pas assez à temps de partir demain au matin? Où voulez-vous que j’aille de nuit? Mon équipage n’est pas dressé; comment voulez-vous que je porte l’Enfant? Aurai-je des bras assez forts pour le porter continuellement en un si long voyage? Quoi? Entendez-vous que la mère le porte à son tour? Hélas! Ne voyez-vous pas bien que c’est une jeune fille qui est encore si tendre? Je n’ai ni cheval, ni argent pour faire le voyage. Vous me dites que j’aille en Egypte: hélas ! Ne savez-vous pas bien que les Egyptiens sont ennemis jurés des Israélites ? Qui nous recevra ? Et semblables choses que nous eussions bien alléguées à l’Ange si nous eussions été en la place de saint Joseph, lequel ne dit pas un mot pour s’excuser de faire l’obéissance, ains il partit à la même heure et fit tout ce que l’Ange commanda.

            Il y a quantité de belles remarques sur ce commandement. Et premièrement nous sommes enseignés qu’il ne faut nulle remise ni délai en ce qui regarde l’obéissance; c’est le fait du paresseux que de retarder, ainsi que dit saint Augustin de soi-même : Tantôt, « encore un peu, »  et puis je me convertirai. Le Saint-Esprit ne veut nulle remise, mais désire une grande promptitude à suivre ses inspirations; notre perte vient de notre lâcheté qui nous fait dire : je m’amenderai tantôt. Pourquoi non à cette heure qu’il nous inspire et nous pousse? Nous sommes si tendres sur nous-mêmes que nous craignons tout ce qui semble nous empêcher de demeurer en notre tardiveté et fainéantise, qui nous semble être un repos lequel ne veut point être interrompu par la sollicitation d’aucun objet qui nous attire à sortir de nous-mêmes; et nous disons quasi comme le paresseux, lequel se plaignant de quoi l’on le veut faire sortir de sa maison : Comment sortirai-je, dit-il, il y a un lion sur le grand chemin, et les ours sont sur les avenues qui, sans doute, me dévoreront. Oh! Que nous avons grand tort de permettre que Dieu envoie et renvoie heurter et frapper à la porte de nos coeurs par plusieurs fois, avant que nous les lui voulions ouvrir et lui en permettre la demeure, car il y a à craindre que nous ne l’irritions et contraignions de nous abandonner.

            De plus, il faut considérer la grande paix, constance et égalité d’esprit de la très sainte Vierge et de saint Joseph parmi l’inégalité si grande des divers accidents et évènements des choses qui leur arrivaient, ainsi que nous avons dit. Or, voyez si nous avons raison de nous troubler et étonner si nous voyons semblables rencontres en la maison de Dieu qui est la Religion, puisque cela était en la famille même de Notre Seigneur, où la fermeté, la constance et la solidité même faisait sa résidence, qui est Notre-Seigneur. Il nous faut dire et redire plusieurs fois, afin de le mieux graver en nos esprits, que l’inégalité des accidents ne doit pas porter nos âmes et nos esprits à nulle sorte d’inégalité d’humeurs; car l’inégalité d’humeur ne provient d’autre source que de nos passions, inclinations ou affections immortifiées, et cela ne doit plus avoir aucun pouvoir sur nous, tandis qu’il nous incitera à faire, laisser ou désirer aucune chose, pour petite qu’elle puisse être, qui soit contraire à ce que la raison nous dicte qu’il faut faire ou délaisser pour plaire à Dieu.

            Je passe à la seconde considération que je fais sur cette parole : l’Ange du Seigneur dit à saint Joseph : Prends l’Enfant, et ce qui s’ensuit. Mais je m’arrête à cette parole : l’Ange du Seigneur. Sur quoi je désire que nous remarquions l’estime que nous devons faire du secours, de l’assistance et de la direction de ceux que Dieu met autour de nous pour nous aider à marcher sûrement en la voie de la perfection. Mais premièrement, quand on dit : l’Ange du Seigneur, il ne faut pas l’entendre comme l’on dit : l’Ange d’un tel ou d’une telle; car cela veut dire notre Ange gardien, qui a soin de nous de la part de Dieu; mais Notre Seigneur, qui est le Roi et la guide des Anges mêmes, n’a pas besoin ou n’avait pas besoin durant le cours de sa vie mortelle d’un Ange gardien. Quand on dit l’Ange du Seigneur, cela se doit entendre ainsi : savoir, l’Ange destiné à la conduite de la maison et famille de Notre Seigneur, plus spécialement à son service et de la très sainte Vierge.

            Pour expliquer ceci familièrement : l’on a changé d’office et d’aides ces jours passés; qu’est-ce que ces aides que l’on vous donne l’une à l’autre signifient? Pourquoi vous les donne-t-on? Saint Grégoire dit que nous avons besoin de faire en ce misérable monde, pour nous tenir fermement solides en l’entreprise que nous faisons de nous sauver ou de nous perfectionner, ce que font ceux qui marchent sur la glace: car, dit-il, ils se prennent par la main, ou par dessous les bras, afin que si l’un glisse il puisse être retenu par l’autre, et puis, que l’autre puisse être retenu par lui quand il sera ébranlé pour tomber à son tour. Nous sommes en cette vie comme dessus la glace, trouvant à tous propos des occasions propres pour nous faire trébucher et tomber à tous rencontres : tantôt en chagrin, ores en des murmures, un peu après en des bizarreries d’esprit, qui feront que l’on ne saurait rien faire qui nous puisse contenter; un peu après nous entrons en dégoût de notre vocation, la mélancolie nous Suggérant que nous ne ferons jamais rien qui vaille; et que sais-je moi? Semblables choses et accidents qui se rencontrent en notre petit monde spirituel. Car l’homme est un abrégé du monde, ou, pour mieux dire, un petit monde, auquel où se rencontre tout ce que l’on voit au grand monde universel : les passions représentent les bêtes et les animaux qui sont sans raison ; les sens, les inclinations, les affections, les puissances, les facultés de notre âme, tout cela n sa signification particulière ; mais je ne me veux pas arrêter à cela, ains je veux suivre mon discours commencé.

            Les aides, donc, que l’on nous donne sont pour nous aider à nous tenir fermes en notre chemin, afin de nous empêcher de tomber, ou, si nous tombons, elles nous aident à nous relever. O Dieu! Avec quelle franchise, cordialité, sincérité, simplicité et fidèle confiance ne devons-nous pas traiter avec ces aides qui nous sont données de la part de Dieu pour notre avancement spirituel! non certes autrement que comme avec nos bons Anges nous les devons regarder tout de même, car nos bons Anges sont appelés nos Anges gardiens parce qu’ils sont chargés de nous assister de leurs inspirations, de nous défendre en nos périls, de nous reprendre en nos défauts et de nous exciter à la poursuite de la vertu; ils sont chargés de porter nos prières devant le trône de la divine bonté et miséricorde de Notre Seigneur, et de nous rapporter l’entérinement de nos requêtes; et les grâces que Dieu nous veut faire, il nous les fait par l’entremise ou intercession de nos bons Anges. Nos aides sont nos bons Anges visibles, ainsi que nos Anges gardiens le sont invisibles; nos aides font extérieurement ce que nos Anges font intérieurement : car elles nous avertissent de nos défauts, elles nous encouragent en nos faiblesses et lâchetés, elles nous excitent à la poursuite de notre entreprise pour parvenir à la perfection, elles nous empêchent par leurs bons conseils de tomber et nous aident à nous relever quand nous sommes chus en quelque précipice d’imperfection ou de défaut. Si nous sommes accablés d’ennui et de dégoût, elles nous aident à porter patiemment notre peine, et prient Dieu à ce qu’il nous donne la forcé de la supporter pour ne point succomber en la tentation (Matt., VI, 13). Or, voyez donc l’état que nous devons faire de leur assistance et du soin qu’elles ont pour nous.

            Je considère ensuite pourquoi Notre Seigneur, qui est la Sapience éternelle, ne prend pas soin de sa famille, je veux dire d’avertir saint Joseph, ou bien sa très douce Mère, de tout ce qui leur devait arriver. Ne pouvait-il pas bien dire à l’oreille de son beau-père saint Joseph : Allons-nous-en en Egypte, où nous demeurerons jusques à un tel temps? Puisque c’est une chose toute assurée qu’il avait l’usage de la raison dès l’instant de sa conception aux entrailles de la très sainte Vierge; mais il ne voulait pas faire ce miracle de parler avant qu’il en fût temps. Ne pouvait-il pas bien l’inspirer au coeur de sa sainte Mère, ou de son bien aimé père saint Joseph, époux de la très sacrée Vierge? Pourquoi, dis-je, ne fit-il pas tout cela, plutôt que d’en laisser la charge à l’Ange qui était beaucoup inférieur à Notre-Dame ? Ceci n’est pas sans mystère. Notre Seigneur ne voulut rien entreprendre sur la charge de saint Gabriel, lequel ayant été commis de la part du Père éternel pour annoncer le mystère de l’Incarnation à la glorieuse Vierge, fut dès lors comme grand économe général de la maison et famille de Notre Seigneur, et avait soin du succès des accidents divers qui s’y devaient rencontrer, pour empêcher que rien n’y survînt qui pût abréger la vie mortelle de notre petit Enfant nouveau-né : c’est pourquoi il avertit saint Joseph de l’emporter promptement en Egypte, pour éviter la tyrannie d’Hérode qui faisait dessein de le faire mourir. Notre Seigneur ne se voulut pas gouverner lui-même, ains se laisse porter où l’on veut et par qui l’on veut; il semble qu’il ne s’estime pas assez sage pour se conduire lui-même ni sa famille, ains laisse gouverner l’Ange tout ainsi qu’il veut, encore qu’il n’ait point de science ni de sapience pour entrer en comparaison avec sa divine Majesté.

            Et maintenant nous autres, serons-nous si osés de dire que nous nous gouvernerons bien nous-mêmes, comme n’ayant plus besoin de direction ni de l’aide de ceux que Dieu nous a donnés pour nous conduire, ne les estimant assez capables pour nous? Dites-moi, l’Ange était-il plus que Notre Seigneur ou Notre-Dame? Avait-il meilleur esprit et plus de jugement? Nullement. Etait-il plus qualifié, ou doué de quelque grâce spéciale ou particulière? Cela ne se peut, vu que Notre Seigneur est Dieu et homme tout ensemble, et que Notre-Dame, étant Mère de Dieu, a par conséquent plus de grâces et perfections que tous les Anges ensemble : néanmoins l’Ange commande, et il est obéi.

            Mais de plus, voyez l’ordre qui se garde en cette sainte Famille. Il n’y a point de doute qu’il en était de même qu’en celle des éperviers, où les femelles sont maîtresses et valent mieux que les mâles. Qui pourrait entrer en doute que Notre-Dame ne valût mieux que saint Joseph, et qu’elle n’eût plus de discrétion et de qualités propres pour le gouvernement que son époux ? Néanmoins, l’Ange ne s’adresse point à elle de tout ce qu’il est requis de faire, soit pour aller, soit pour venir, ni enfin pour quoi que ce soit. Ne vous semble-t-il pas que l’Ange commet une grande indiscrétion de s’adresser plutôt à saint Joseph qu’à Notre-Dame, qui est le chef de la maison, portant avec elle le trésor du Père éternel? N’eût-elle pas eu à bon droit raison de s’offenser de cette procédure (ce procédé) et façon de traiter? Sans doute elle eût pu dire à son époux: Pourquoi irai-je en Egypte, puisque mon Fils ne m’a point révélé que je le dûsse faire. Ni moins l’Ange ne m’en a point parlé? Or, Notre-Dame ne dit rien de tout cela, elle ne s’offensa point de quoi l’Ange s’adressait à saint Joseph, nias elle obéit tout simplement, parce qu’elle sait que Dieu l’a ainsi ordonné; elle ne s’informe point pourquoi, ains il lui suffit que Dieu le veut ainsi et qu’il prend plaisir que l’on se soumette sans autre considération. — Mais je suis plus que l’Ange et que saint Joseph, pouvait-elle dire. Rien de tout cela; c’est à quoi elle ne pense pas seulement.

            Ne voyez-vous pas que Dieu prend plaisir de traiter ainsi avec les hommes, pour leur apprendre la très sainte et très amoureuse sujétion ? Saint Pierre était un homme rude, grossier, un vieux pêcheur, métier mécanique, d’une basse condition; saint Jean, au contraire, était un jeune gentilhomme, doux, agréable, savant; saint Pierre ignorant : et néanmoins Dieu veut que saint Pierre conduise les autres et soit le Pasteur universel, et que saint Jean soit l’un de ceux qui sont conduits et qui lui obéissent. Grand cas de l’esprit humain, qui ne veut point se rendre capable d’adorer les secrets mystères de Dieu et de sa volonté, s’il n’a quelque sorte de connaissance pourquoi ceci ou pourquoi cela ! J’ai meilleur esprit, plus d’expérience, dit-on de soi, et semblables belles raisons qui ne sont propres qu’à produire des inquiétudes, des bizarres humeurs, des murmures.— A quelle raison donne-t-on cette charge? Pourquoi a-t-on dit cela ? À quelle fin fait-on faire une telle chose à celle-ci plutôt qu’à l’autre ? Grande pitié! Dès qu’une fois on s’est laissé aller à éplucher tout ce que l’on voit faire, que ne faisons-nous pas pour perdre la tranquillité de nos coeurs ! Il ne nous faut point d’autre raison, sinon que Dieu le veut ainsi, et cela nous doit suffire. — Mais qui m’assurera que c’est la volonté de Dieu? — Nous voudrions que Dieu nous révélât toutes choses par des secrètes inspirations.

            Voudrions-nous attendre qu’il nous envoyât des Anges pour nous annoncer ce qui est de sa volonté? Il ne le fit pas à Notre-Dame même (au moins en ce sujet), ains voulut la lui faire savoir par l’entremise de saint Joseph auquel elle était sujette comme à son supérieur. Nous voudrions, par aventure, être enseignés et instruits par Dieu même, par la voie des extases, ravissements, visions, et que sais-je moi? semblables niaiseries que nous forgeons en nos esprits, plutôt que de nous soumettre à la voie très aimable et commune d’une sainte soumission à la conduite de ceux que Dieu nous a donnés, et à l’observance de la direction tant des Règles que des Supérieurs.

            Qu’il nous suffise donc de savoir que Dieu veut que nous obéissions, sans nous amuser à la considération de la capacité de ceux à qui il faut obéir; et ainsi nous assujettirons nos esprits à marcher tout simplement en la très heureuse voie d’une sainte et tranquille humilité, qui nous rendra infiniment agréables à Dieu.

            Il nous faut maintenant passer au troisième point de notre discours, qui est une remarque que j’ai faite sur le commandement que l’Ange fit à saint Joseph de prendre l’Enfant et la Mère, et s’en aller en Egypte, et y demeurer jusques à tant qu’il l’avertisse de s’en retourner. Vraiment l’Ange parlait bien courtement, et traitait bien saint Joseph en bon Religieux : Va, et n’en reviens point que je ne te le dise. Sur cette façon de procéder entre l’Ange et saint Joseph, nous sommes enseignés, en troisième lieu, comme nous nous devons embarquer sur la mer de la divine Providence, sans biscuit, sans rames, sans avirons, sans voiles et enfin sans nulle sorte de provisions, ains laisser tout le soin de nous-mêmes à Notre-Seigneur, sans retour, réplique ni craintes quelconques de ce qui nous pourrait arriver. Car l’Ange dit simplement : Prends l’Enfant et la Mère et t’enfuis en Egypte, sans lui dire ni par quel chemin il ira, ni quelles provisions ils auront pour passer leur chemin, ni en quelle partie de l’Egypte, ni moins qui les recevra, ni de quoi ils se nourriront y étant. Le pauvre saint Joseph n’eût-il pas eu raison de lui faire quelque réplique? — Vous me dites que je parte et si promptement? — Tout à cette heure; pour nous montrer la promptitude que le Saint-Esprit requiert de nous lorsqu’il nous dit: Surge, lève-toi, sortant de toi-même et de telle imperfection. Le Saint-Esprit est ennemi des remises et des délais.

            Considérez, je vous supplie le grand patron et modèle des parfaits Religieux, saint Abraham, voyez comme Dieu le traite : Abraham, sors de ta terre et de ta parenté, et va à la montagne que je te montrerai — Que dites-vous, Seigneur? Que je sorte de la ville? Mais dites-moi donc si j’irai du côté de l’orient ou de l’occident. — Il ne fait aucune réplique, ains part de là tout promptement, et s’en va où l’Esprit de Dieu le conduisait, jusques en une montagne qui s’est appelée depuis Vision de Dieu, d’autant qu’il reçut des grâces grandes et signalées en cette montagne, pour montrer combien la promptitude de l’obéissance lui est agréable. Saint Joseph n’eût-il pas pu dire à l’Ange : Vous dites que j’emmène l’Enfant et la Mère ; dites-moi donc, s’il vous plaît, de quoi les nourrirai-je en chemin? Car vous savez bien, mon seigneur, que nous n’avons point d’argent. Il ne dit rien de tout cela, se confiant pleinement que Dieu y pourvoirait; ce qu’il fit, quoique petitement, leur faisant trouver pour s’entretenir simplement, ou par le moyen du métier de saint Joseph, ou même par des aumônes qu’on leur faisait. Certes, tous les anciens Religieux ont été admirables en cette confiance qu’ils ont eue que Dieu leur pourvoirait toujours assez ce de quoi il leur serait nécessaire pour ce qui regardait l’entretien de leur vie, laissant ainsi tout le soin d’eux-mêmes à la divine Providence.

            Mais je considère qu’il n’est pas seulement requis de nous reposer en la divine Providence pour ce qui regarde les choses temporelles, ains beaucoup plus pour ce qui appartient à notre vie spirituelle et à notre perfection. Il n’y a certes que le trop grand soin que nous avons de nous-mêmes qui nous fasse perdre la tranquillité Je l’esprit et qui nous porte si souvent à des inégalités et bizarreries d’humeurs; car dès que quelques contradictions nous arrivent, voire seulement quand nous apercevons en nous quelque petit trait de nos immortifications, que nous commettons quelque défaut, pour petit qu’il soit, il nous semble que tout est perdu. Est- ce si grande merveille de nous voir broncher quelquefois en la voie de notre perfection? — Mais je suis si misérable et remplie d’imperfection ! — Le connaissez-vous bien? Bénissez Dieu de quoi il vous a donné cette connaissance, et ne vous lamentez pas tant ; vous êtes bien heureuse de connaître que vous n’êtes que la misère même. Après avoir béni Dieu de la connaissance qu’il vous en donne, retranchez cette tendreté inutile qui vous fait plaindre de votre infirmité.

            Nous avons des tendretés sur nos corps qui sont grandement contraires à la perfection, mais plus, sans comparaison, celles que nous avons sur notre esprit. — Mon Dieu! Je ne suis pas fidèle à Notre Seigneur, et partant je n’ai point de consolation à l’oraison. — Grande pitié, certes ! — Mais je suis si souvent en sécheresse, cela me fait croire que je ne suis pas bien avec Dieu, qui est si plein de consolation. — Voire, c’est bien dit : comme si Dieu donnait toujours des consolations à ceux qu’il aime! Y a-t-il jamais eu pure créature si digne d’être aimée de Dieu et qui l’ait plus été, que Notre-Dame et saint Joseph? Voyez s’ils sont toujours en consolation. Se peut-il jamais imaginer une affliction plus extrême que celle que saint Joseph ressentit lorsqu’il s’aperçut que la glorieuse Vierge était enceinte, sachant bien que ce n’était pas de son fait? Son affliction et sa détresse était d’autant plus grande que la passion de l’amour est plus véhémente que les autres passions de l’âme; et de plus, en l’amour, la jalousie est l’extrémité de la peine, ainsi que le déclare l’Epouse au Cantique des Cantiques : L’amour, dit-elle, est fort comme la mort, car l’amour fait en l’âme tous les mêmes effets que la mort au corps; mais le zèle, la jalousie, elle est dure comme l’enfer (Cap. VIII, 6) Oh ! Je vous laisse à penser donc quelle était la douleur du pauvre saint Joseph, et de Notre-Dame encore quand elle se vit en l’estime que pouvait avoir d’elle celui qu’elle aimait si chèrement et duquel elle savait être si chèrement aimée : la jalousie le faisait languir, ne sachant quel conseil prendre ; il se résolvait, plutôt que de blâmer celle qu’il avait toujours tant honorée et aimée, de se départir d’elle sans dire mot.

            Mais je sens bien la peine que me cause cette tentation ou mon imperfection. Je le crois; mais dites-moi, peut-elle être comparable  à celle de laquelle nous venons de parler? Il ne se peut; et si cela est, considérez, je vous prie, si nous avons raison de nous plaindre et lamenter, puisque saint Joseph ne se plaint point, ni n’en témoigne rien en son extérieur : il n’en est point plus amer en sa conversation, il n’en fit pas la mine à Notre-Dame, ni ne la maltraita point; ains simplement il souffre une peine extrême et ne veut faire autre chose que de la quitter : Dieu sait pourtant ce qu’il pouvait faire en ce sujet. — Mon aversion est si grande envers cette personne, je ne lui saurais presque parler qu’avec une grande peine, ses actions me déplaisent si fort ! —C’est tout un, il n’en faut pas pourtant entrer en bizarrerie contre elle, comme si elle en pouvait mais; ains il se faut comporter comme Notre-Dame et saint Joseph. Il faut être tranquille en notre peine, et laisser le soin à Notre Seigneur de nous l’ôter quand bon lui semblera. Il était bien au pouvoir de Notre-Dame d’apaiser cette bourrasque, mais elle ne le voulut point faire pourtant, ains laissa pleinement l’issue de cette affaire à la divine Providence.

            Ce sont deux cordes également discordantes et également nécessaires d’être accordées pour bien jouer du luth, que la chanterelle et la basse; il n’y a rien de plus discordant que le haut avec le bas: néanmoins, sans l’accord de ces deux cordes, l’harmonie du luth ne peut être agréable. De même en notre luth spirituel, ce sont deux choses également discordantes et nécessaires d’être accordées : avoir un grand soin de nous perfectionner, et n’avoir point de soin de notre perfection, ains le laisser entièrement à Dieu. Je veux dire qu’il faut avoir le soin que Dieu veut que nous ayons de nous perfectionner, et néanmoins lui laisser le soin de notre perfection. Dieu veut que nous ayons un soin tranquille et paisible, qui nous fasse faire ce qui est jugé propre par ceux qui nous conduisent, et aller fidèlement toujours avant dans le chemin qui nous est marqué par les Règles et directions qui nous sont données; et puis, quant au reste, que nous nous en reposions en son soin paternel, tâchant tant qu’il nous sera possible de tenir notre âme en paix; car la demeure de Dieu a été faite en paix  (Ps. LXXV, 3) et au coeur paisible et bien reposé. Vous savez que lorsque le lac est bien calme et que les vents n’agitent point ses eaux, le ciel, en une nuit bien sereine, y est si bien représenté avec les étoiles, que regardant en bas il semble que l’on voit la même beauté du ciel que quand on regarde en haut: de même, quand notre âme est bien accoisée, et que les vents des soins superflus et des inégalités et inconstances d’esprit ne la troublent ni inquiètent, elle est fort capable de porter en elle l’image de Notre Seigneur. Mais quand elle est troublée, inquiétée et agitée des diverses bourrasques que causent les passions, lorsqu’on se laisse gouverner par elles et non par la raison, nous ne sommes nullement capables de représenter la belle et très aimable image de Notre Seigneur crucifié, ni la diversité de ses excellentes vertus, ni notre âme ne pourra pas être capable de lui servir de lit nuptial. Il nous faut donc laisser le soin de nous-mêmes à la merci de la divine Providence, et faire néanmoins tout bonnement et simplement ce qui est en notre pouvoir pour nous amender ou perfectionner, prenant toujours soigneusement garde de ne point laisser troubler ni inquiéter nos esprits.

            Je remarque enfin que l’Ange ayant dit à saint. Joseph qu’ils demeurassent en Egypte jusqu’à ce qu’il l’avertît d’en revenir, le bon et glorieux Saint ne lui dit point : Et quand sera-ce, seigneur, que vous me le direz? Pour nous enseigner que, quand l’on nous fait commandement d’embrasser quelque exercice, il ne faut pas dire : Sera-ce pour longtemps? ains il faut embrasser tout simplement la parfaite obéissance d’Abraham. Lorsque Dieu lui commanda de lui sacrifier son fils, il n’apporta nulle réplique, ni plainte, ni délai à exécuter le commandement de Dieu : aussi Dieu le favorisa grandement en lui faisant trouver un bélier qu’il sacrifia sur la montagne au lieu de son fils, Dieu se contentant de sa volonté (Gen., XXII, 1-13).

            Je conclus par la simplicité que pratiqua saint Joseph en s’en allant, sur le commandement de l’Ange, en Egypte, où il était assuré de trouver autant d’ennemis qu’il y avait d’habitants dans ce pays-là. Ne pouvait-il pas bien dire: Vous me faites emporter l’Enfant et nous faites fuir un ennemi, et vous allez nous mettre entre les mains de mille et mille que nous trouverons en Egypte, d’autant que nous sommes d’Israël. Il ne fait point de réflexion sur le commandement, c’est pourquoi il y alla plein de paix et de confiance en Dieu. De même, nous autres, quand on nous donne quelque charge, ne disons pas : Mon Dieu, je suis si brusque, si l’on me donne telle charge je ferai mille traits d’activité ; je suis déjà si distraite, si l’on me fait portière, je le serai bien plus, car l’on sait tant de nouvelles à la porte! Mais si l’on me laissait, en ma cellule, je serais si modeste, si tranquille et si recueillie. — Allez tout simplement en Egypte parmi la grande quantité d’ennemis que vous y aurez, car Dieu qui vous y fait aller vous y conservera et vous n’y mourrez point; et si, au contraire, vous demeurez en Israël où est l’ennemi de votre propre volonté, sans doute il vous y fera mourir. Il ne  serait pas bien de prendre par sa propre élection  des charges et offices, de crainte que nous n’y fassions pas notre devoir; mais quand c’est par obéissance n’apportons jamais nulle excuse, car Dieu est pour nous, et nous fera profiter en la perfection davantage que si nous n’eussions rien eu à faire. Et ne savez-vous pas (ce que je vous ai déjà dit d’autres fois, mais qu’il n’est pas mauvais à redire) que Cassian dit que la vertu ne requiert pas que nous soyons privés de l’occasion de trébucher en l’imperfection qui lui est contraire ? « Il ne suffit pas, » dit-il, « pour être patient et bien doux en soi-même, d’être privé de la conversation des hommes; car il m’est arrivé, étant en ma cellule tout seul, de me passionner tellement, que, quand je prenais mon fusil et il ne prenait pas feu, » je le jetais là de colère.

            Certes, il faut finir, et par ce moyen vous laisser en Egypte avec Notre Seigneur, lequel, je crois, comme les uns tiennent, quand il avait quelque peu de temps de reste après avoir aidé en quelque petite chose à son beau-père saint Joseph, faisait des petites croix, commençant dès lors à témoigner le désir qu’il avait de l’heure dernière de la Rédemption.

 

VIVE JÉSUS!