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Extrait d’un sermon pour la fête de la Visitation

(Sermon donné par saint François de Sales le 2 juillet 1618)

Notre très aimable et non jamais assez aimée Dame et Maîtresse, la glorieuse Vierge, n'eut pas plus tôt donné son consentement aux paroles de l'Ange saint Gabriel, que le mystère de l'Incarnation fut accompli en elle. Ayant appris par le même saint Gabriel que sa cousine Elisabeth avait en sa vieillesse conçu un fils (Lc I, 36), elle la voulut aller voir, comme étant sa parente, et à dessein de la servir et soulager en sa grossesse, car elle savait que c'était le vouloir divin ; et au même instant, dit l'Évangéliste saint Luc, elle sortit de Naza­reth, petite ville de Galilée où elle demeurait, pour s'en aller en Judée à la maison de Zacharie. Abiit in mon­tana : elle monta dans les montagnes de Juda et entre­prit le voyage, quoique long et difficile ; car, comme disent plusieurs auteurs, la ville en laquelle demeurait Elizabeth est éloignée de Nazareth de vingt sept lieues ; d'autres disent un peu moins, mais c'était toujours un chemin assez malaisé pour cette si tendre et délicate Vierge, parce que c'était à travers des montagnes.

Sentant donc l'inspiration divine, elle s'y ache­mina, non point portée d'aucune sorte de curiosité de voir si ce que l'Ange lui avait dit serait bien vrai, car elle n'en doutait nullement, mais était tout assurée que la chose était telle qu'il lui avait déclaré. Néan­moins, quelques uns ont voulu soutenir qu'il se trouva en son dessein quelque sorte de curiosité ; car il est vrai que c'était une merveille non ouï que sainte Elizabeth, laquelle n'avait jamais eu d'enfant et était stérile, eut conçu en sa vieillesse. Ou bien, disent?ils, il se peut faire qu'elle eut quelque doute de ce que l'Ange lui avait annoncé ; ce qui n'est pas, et saint Luc les con­damne et réfute en la parole qu'il écrit en son chapitre premier que sainte Elizabeth voyant entrer la Vierge s'écria : « Vous êtes bienheureuse parce que vous avez cru ». Ce ne fut donc point la curiosité ni aucune sorte de doute de la grossesse de sainte Elizabeth qui lui fit entreprendre ce voyage, mais bien plusieurs considérations très agréables ; je vous en toucherai quelques unes.

Elle y alla pour voir cette grande merveille ou cette grande grâce que notre Dieu avait fait à cette bonne vielle et stérile, de concevoir un fils en sa stérilité, car elle savait bien qu'en l'ancienne Loi, c'était une chose blâmable d'être inféconde ; mais parce que cette bonne femme était vielle, elle alla aussi pour la servir en cette sienne grossesse et lui donner tout le soulagement qui lui était possible.

Secondement, ce fut pour lui révéler le tant haut mystère de l'Incarnation qui s'était opéré en elle ; car Notre Dame n'ignorait pas que sa cousine Elizabeth était personne juste (Lc I, 6), fort bonne, craignant Dieu et désirant ardemment la venue du Messie promis en la Loi pour racheter le monde, et que ce lui serait une très grande consolation d'apprendre que les divines promesses étaient accomplies et que le temps désiré par les Prophètes et les Patriarches était venu.

Troisièmement, elle y alla aussi pour redonner la parole à Zacharie qui l'avait perdue par son incrédulité à la prédiction de l'Ange, lorsqu'il lui dit que sa femme concevrait un fils qui se nommerait Jean (Lc I, 13, 18-20).

Quatrièmement, elle savait que cette visite apporterait un comble de bénédictions en la maison de Zacharie, qui redonderait jusqu’à l'enfant qui était dans le ventre de sainte Elizabeth, lequel serait sanctifié par sa venue. Voilà les raisons, et plusieurs autres que je pourrais rapporter mais je n'aurais jamais fait.

Au demeurant, ne pensez?vous point, [mes très chères Sœurs], que ce qui incita plus particulièrement notre glorieuse Maîtresse à faire cette visite ce fut sa charité très ardente et une très profonde humilité qui la fit passer avec cette vitesse et promptitude les montagnes de Judée ? Oh, certes, mes chères Sœurs, ce furent ces deux vertus qui la poussèrent et lui firent quitter sa petite Nazareth, car la charité n'est point oisive : elle bouil­lonne dans les cœurs où elle règne et habite, et la très sainte Vierge en était toute remplie, d'autant qu'elle avait l'amour même en ses entrailles. Elle était en des continuels actes d'amour, non seulement envers Dieu avec lequel elle était unie par la plus parfaite dilection qui se puisse dire, mais encore elle avait l'amour du prochain en un degré de très grande perfection, qui lui faisait désirer ardemment le salut de tout le monde et la sanctification des âmes ; et sachant qu'elle pouvait coopérer à celle de saint Jean, encore dans le ventre de sainte Elizabeth, elle y alla en grande diligence. Sa charité la pressait aussi de se réjouir avec cette bonne vieille de ce que le Seigneur l'avait bénie d'une telle bénédiction, que de stérile et inféconde qu'elle était, elle conçut et portât celui qui devait être le Précurseur du Verbe incarné.

Elle allait donc s'en réjouir avec sa cousine, et se provoquer l'une l'autre à glorifier Dieu qui avait versé sur toutes deux tant de grâces : sur elle qui était vierge, lui faisant concevoir le Fils de Dieu par l'opération du Saint Esprit (Lc I, 35), et sur sainte Elizabeth qui était stérile, concevant miraculeusement et par grâce spéciale celui qui devait être le Précurseur du Messie. Mais comme il n'eut pas été raisonnable que celui qui était choisi pour préparer les voies du Seigneur (Lc I, 76) fut entaché du péché, Notre Dame alla promptement à ce qu'il fut sanctifié, et que ce sacré Enfant qui était Dieu, à qui seul appartient la sanctification des âmes, peut opérer en cette visite celle du glorieux saint Jean, le purifiant et retirant du péché originel ; ce qu'il fit avec une telle plénitude que plusieurs docteurs soutiennent hardiment que jamais il ne pécha véniellement (Vide B. Canisium, de corrupt. Verbi Dei, c.10) bien que quelques autres tiennent l'opinion contraire.

La charité fut donc cause que la très sainte Vierge coopéra à cette sanctification. Mais ce n'est pas mer­veille que son cœur sacré fut tout rempli d'amour et de désir du salut des hommes, puisqu'elle portait en ses chastes entrailles l'amour même, le Sauveur et Rédemp­teur du monde.