ICRSP




Marie comparée à la Rose

Ève, dit saint Bernard, est une épine, Marie est une rose. Ève est une épine qui blesse, Marie est une rose qui calme les douleurs de tous. Ève est une épine qui donne la mort à tous les hommes, Marie est une rose qui rend le salut à tous. Marie est une rose blanche par sa virginité, rouge par sa charité ; blanche en sa chair pure, rouge par les ardeurs de son âme ; blanche par la pratique des vertus, rouge en foulant aux pieds les vices ; blanche par la pureté de ses affections, rouge par la mortification de la chair ; blanche en aimant Dieu, rouge en compatissant au prochain (De beata Maria sermo Ave Maria).

Comme la rose se tient debout à sa place, quoique les épines qui l’environnent soient plus fortes et piquent cruellement, ainsi il est certain, dit sainte Brigitte, que Marie, cette rose bénie, avait une âme si grande, si énergique, que, toutes cruelles que fussent les épines des tribulations qui piquaient profondément son cœur,  elles n’ébranlaient point sa volonté, mais elle s’offrait avec une inébranlable soumission à supporter et à faire tout ce qui plaisait à Dieu. Elle est donc très bien comparée à la rose fleurie, et surtout à la rose de Jéricho. Je me suis élevée, dit-elle dans l’Écclésiastique, comme les roses de Jéricho : Exaltata sum quasi plantatio rosæ in Jericho (Ec XXIV, 18). Car, comme la rose de ce lieu excelle en beauté parmi les autres fleurs, ainsi Marie surpasse en beauté de mœurs, de vie, de vertus, tous ceux qui sont sur la terre, son seul Fils béni excepté (De Virginis Excellentia, lib. 8, cap. 16).

Comme l’épine produit la rose, ainsi la Judée engendre Marie, dit Hugues de Saint-Victor (Serm. 65 in Nativitate Mariæ). Le peuple ancien, le peuple d’Israël, fut comme un arbre qui eut sa racine en Abraham, son tronc en Isaac et Jacob, et il s’éleva et multiplia ses branches et ses rameaux dans les douze patriarches et leurs fils. Ce peuple, à cause de la foi et de la justice d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et de plusieurs de leurs descendants, mérita d’être appelé, en certains endroits de l’Écriture, olivier ou vigne ; mais à cause de la corruption d’un certain nombre, ou plutôt d’un très grand nombre, il doit être plutôt comparé aux épines. Pour montrer sa bonté dès son commencement et sa perversité dans la suite, le Seigneur dit par Jérémie (Jr II, 21) : Je t’avais planté comme une vigne choisie dans les ceps les plus purs ; comment es-tu devenu pour moi une vigne étrangère qui porte des fruits amers ? Ego plantavi te vineam electam, omne semen verum ; quomodo conversa es in pravum, vinea aliena ? Et Jérémie l’appelle encore : Olivier beau, fertile, verdoyant, le Seigneur te nommait de ce nom ; à sa voix la foudre s’est enflammée, elle est tombée sur toi, et tes rameaux ont été consumés : Olivam uberem, pulchram, fructiferam, speciosam vocavit Dominus nomen tuum: ad vocem loquelæ, grandis exarsit ignis in ea, et combusta sunt fruteta ejus (Jr XI, 16). Nous apprenons par l’Écriture qu’Abraham, Isaac, Jacob et plusieurs de leur race étaient agréables à Dieu, et que le Seigneur leur parlait ou parlait par eux ; et nous savons que c’est pour cela que cette nation était justement comparée à la vigne, ou à l’olivier, ou au figuier. Mais voyons maintenant pourquoi il mérite d’être comparé à l’épine qui pique et ensanglante cruellement ; c’est à cause de l’impiété d’un grand nombre de ses fils. Ici l’Écriture leur met devant les yeux leurs iniquités et leurs cruautés. Nous voyons d’abord leur cruauté exercée par envie sur Joseph leur frère ; ils le poursuivent d’une haine injuste, ils le dépouillent de sa tunique, ils le jettent dans une citerne, ils veulent le tuer ; enfin, ils le vendent sans pitié à des marchands étrangers qui l’emmènent en esclavage dans des contrées inconnues. Affligés en Égypte par Pharaon, lorsqu’ils auraient dû prendre patience dans leurs adversités, pleins de colère, ils disent à Moïse et à Aaron : Vous nous avez rendus odieux devant Pharaon et devant ses serviteurs, et vous lui avez donné le glaive afin qu’il nous tue : Fœtere fecistis odorem nostrum coram Pharaone et servis ejus, et præbuistis et gladium ut occideret nos (Ex V, 21).

Après être sortis de l’Égypte, avant le passage de la mer Rouge, se voyant poursuivis par les Égyptiens, ils disent insolemment à Moïse : Il n’y avait peut-être pas de tombeaux en Égypte ; c’est pourquoi tu nous as emmenés, afin que nous mourions au désert : Forsitan non erant sepulcra in Ægypto ; ideo tulisti nos ut moreremur in solitudine (Ex XIV, 11). Est-ce là ce que tu voulais en nous retirant de l’Égypte ? N’avions-nous pas raison de te dire : Retire-toi loin de nous, afin que nous servions les Égyptiens (ibid. 11-12) ?

Après le passage de la mer Rouge, dans le désert de Sinaï, ils s’élevèrent avec fureur contre Moïse et Aaron, et leur dirent : Plût à Dieu que nous fussions morts par la main du Seigneur en la terre d’Égypte, quand nous étions assis près d’un amas de viandes et que nous mangions du pain à satiété ! Pourquoi nous avez-vous amenés en ce désert pour faire mourir de faim toute cette multitude (Ex XVI, 3) ? Mais, sur la multiplicité de leurs prévarications, de leurs méchancetés, de leurs murmures, empruntons le langage du Psalmiste : Combien de fois ce peuple a-t-il irrité le Seigneur dans le désert ? Combien de fois a-t-il provoqué sa justice ? Quoties exacerbaverunt eum in deserto, in iram converterunt Excelsum in inaquoso ? (Ps LXXVII, 45) Mais pourquoi les suivre dans leurs nombreuses disputes et iniquités ? Dans le désert, ils oubliaient Dieu et ses prodiges, dit le Prophète royal ; ils s’abandonnaient à l’idolâtrie de leur cœur ; ils tentaient le Tout-Puissant. Leur jalousie éclatait contre Moïse et contre Aaron. Ils firent un veau d’or au pied du mont Horeb, et ils adorèrent l’ouvrage de leurs mains. Ils changèrent le Dieu de leur gloire contre l’image d’un animal nourri d’herbe. Ils méprisèrent la terre si digne de leurs désirs ; ils ne crurent point à la parole du Seigneur. Ils murmurèrent, ils n’entendirent point sa voix. Ils irritèrent le Seigneur par leurs œuvres impies. Ils immolèrent leurs fils et leurs filles aux démons. Ils répandirent le sang innocent de leurs fils et de leurs filles, qu’ils immolèrent aux idoles de Chanaan, et la terre d’Israël fut souillée par des flots de sang. Tel est le tableau abrégé que le Prophète-Roi fait des crimes de ce peuple (Ps CV, passim). Ensuite ils détruisaient les autels du vrai Dieu, et ils tuaient les prophètes du Seigneur. Enfin, pour mettre le comble à leurs forfaits et à leur damnation, clouant à la croix l’auteur de la vie, leur bienfaiteur, le Messie promis, ils le mirent à mort en le blasphémant. Par ces perversités et d’autres semblables, qui n’étaient que de cruelles épines, cette nation perfide fut toujours comme une plante épineuse, et elle ne cessa de déchirer, d’ensanglanter les fleurs qui sortaient d’elle, c’est-à-dire les prophètes et ses autres justes. Et, comme le dit saint Paul, ils tourmentaient les uns, ils bafouaient les autres. Leurs prophètes étaient lapidés comme Jérémie, sciés comme Isaïe, tués comme Ezéchiel, égorgés par l’épée comme Urie et Josias ; d’autres, comme Elie, s’en allaient çà et là, couverts de peaux de brebis, errants dans l’angoisse, l’affliction, manquant de tout, eux dont le monde n’était pas digne (Hb XI).

Ils désolent votre héritage, Seigneur, s’écrie le Prophète ; ils égorgent la veuve et l’étranger; ils ont tué l’orphelin, et ils ont dit : Le Seigneur ne nous verra pas, le Dieu de Jacob n’en aura pas connaissance (Ps XCIII, 5-7). Semblables à de pareilles épines, les scribes et les pharisiens méritaient les reproches que Jésus-Christ leur faisait et les malédictions qu’il leur lançait dans sa juste indignation : Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, leur disait-il, parce que vous fermez aux hommes le royaume des cieux. Vous n’y entrez point, et ne souffrez pas que les autres y entrent. Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous dévorez les maisons des veuves ! Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui envoyez les âmes dans l’enfer ! Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ne tenez aucun compte des points les plus graves de la loi, la justice, la miséricorde et la foi ! Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous nettoyez les dehors de la coupe et du plat, et au-dedans vous êtes pleins de souillures et de rapine ! Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, parce que vous ressemblez à des sépulcres blanchis qui au-dehors paraissent beaux aux hommes, mais au-dedans sont pleins d’ossements de morts et de toutes sortes de pourriture ! Vous êtes pleins d’hypocrisie et d’iniquité. Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites, qui bâtissez des tombeaux aux prophètes et ornez les monuments des justes, et qui dites : Si nous eussions été aux jours de nos pères, nous ne nous fussions pas joints à eux pour répandre le sang des prophètes ! Ainsi, vous rendez de vous-mêmes ce témoignage, que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les prophètes. Remplissez donc la mesure de vos pères. Serpents, race de vipères, voilà que je vous envoie des prophètes, des sages et des docteurs, et vous tuerez et crucifierez les uns, vous en flagellerez d’autres dans vos synagogues, et les poursuivrez de ville en ville, afin que sur vous retombe le sang juste, depuis le sang du juste Abel jusqu’au sang de Zacharie, que vous avez tué entre le temple et l’autel. Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés (Mt XXIII, passim).

Ainsi, nous voyons en Abraham la racine de l’arbre de la nation juive, en Isaac et Jacob le tronc, dans les prophètes les branches, dans leurs enfants les nombreux rameaux, dans les observances charnelles les feuilles, dans les anciens justes, surtout les prophètes, les fleurs, dans les dérèglements abominables du même peuple les épines longues et cruelles. Parmi ceux-là, c’est-à-dire parmi les fleurs, la bienheureuse Vierge Marie brille avec plus d’éclat que tous les autres ; elle surpasse en beauté non seulement les anciens, mais tous les justes. Nous avons dit comment la nation juive est comparée à l’épine, disons comment la bienheureuse Vierge Marie est représentée par la fleur de la rose.

On distingue quatre choses dans la rose : sa nature, sa forme, sa couleur et son odeur. Par sa nature la rose est froide, large par sa forme, de couleur blanche ou rouge, et très-agréable par son odeur. Par sa nature elle signifie donc l’extinction des vices, par sa forme la charité, par sa couleur la pureté et la souffrance, ou au moins la compassion, par son odeur la bonne réputation, le bon exemple. Toutes ces choses, excepte les souffrances corporelles, conviennent parfaitement à la bienheureuse Marie. Ainsi, comme il a été déjà dit, la Judée est l’épine, Marie la rose, et comme l’épine produit la rose, ainsi la Judée a donné le jour à Marie ; l’épine cruelle a produit la rose miséricordieuse et douce. Quoi de plus cruel que la nation judaïque ? Que dit d’elle son prophète Jérémie ? Les animaux les plus féroces ont présenté leurs mamelles et allaité leurs petits ; la fille de mon peuple a été cruelle comme l’autruche du désert. L’iniquité de la fille de mon peuple est devenue plus grande que le crime de Sodome, qui fut renversée en un moment sans que la main de l’homme ait contribué à sa ruine : Lamiæ nudaverunt mammam, lactaverunt catulos suos ; filia populi mei crudelis, quasi struthio in deserto. Et major effecta est iniquitas filiæ populi mei peccato Sodomorum, quæ subversa est in momento, et non ceperunt in ea manus (La IV, 3-6). Mais quoi de plus miséricordieux que la bienheureuse Marie, que tous les fidèles appellent Mère de miséricorde, et dont tous, en l’invoquant avec foi, éprouvent réellement par ses faveurs qu’elle est Mère de miséricorde ? Mais ne pouvant assez peindre la méchanceté des Juifs et la bonté comme infinie de Marie, appliquons-nous ces considérations à nous-mêmes, et gardons-nous bien de la méchanceté judaïque, en nous attachant à imiter la bonté de Marie. N’imitons pas la perfide Judée pour n’être pas de ces épines sur lesquelles le prophète David s’exprime ainsi : Les violateurs de la loi seront tous exterminés, comme ces épines que l’on n’arrache pas avec la main. On s’arme contre elles du fer et du bois de la lance, et on les livre aux flammes, et elles sont consumées sans laisser aucune trace : Prævaricatores autem quasi spinæ Èvellentur universi ; quæ non tolluntur manibus. Et si quis tangere voluerit eas, armabitur ferro et ligno lanceato, igneque succensæ comburentur usque ad nihilum (2 R XXIII, 6-7). Elles sont cruelles ces épines, elles sont cruelles et détestables ; on ne les arrache pas avec la main, par la force humaine, mais par la seule puissance divine.

Imitons la bienheureuse Vierge Marie, surtout en ce que nous avons dit de la rose, afin d’éteindre en nous, selon sa nature calme et douce, les flammes de nos vices ; selon sa forme, ouvrons entièrement nos cœurs à l’amour de Dieu et du prochain. Soyons la rose rouge, sinon en répandant notre sang pour Jésus-Christ, du moins par notre compassion pour ses membres malades ; soyons odoriférants en donnant toujours le bon exemple. Évitons la cruauté judaïque en nous éloignant du mal ; imitons la vie sainte de la bienheureuse Marie en faisant le bien, afin que, par ses mérites et ses prières, nous évitions la damnation et méritions la béatitude éternelle.

Ô Vierge aimable, dit saint Ildefonse (Prologus in Corona B. Virg. Mariæ, cap. 13), recevez avec plaisir la rose la fleur des fleurs ; elle est très agréable à la vue, son odeur est très suave, elle est utile comme remède : toutes choses qui vous conviennent très bien, ô Vierge bonne entre toutes les créatures. Mais vous, ô Souveraine, vous n’êtes pas la rose de la terre, qui, bientôt après sa naissance, se fane et tombe ; mais vous êtes la rose du paradis, que porte dans sa main le Roi du ciel. Vous êtes la fleur des fleurs virginales et la Reine de toutes les vierges de Jésus-Christ ; car elles ont reçu de vous la forme de l’intégrité et la doctrine de la parfaite chasteté, étant en cela leur maîtresse par excellence. C’est pour cela qu’élevée au-dessus de tous, vous êtes sur le trône de la dignité impériale. Vous êtes belle aussi en foi, ô Souveraine, belle devant Dieu en humilité, belle aux yeux des anges en virginité, belle devant les hommes en miséricorde et en piété. L’odeur aussi de votre dévotion est goûtée dans le ciel ; vos parfums délicieux embaument la terre ; la douceur de votre compassion se fait sentir dans le purgatoire. L’odeur de votre humilité a fait descendre de son trône céleste le Fils du Roi suprême, et l’a forcé à se loger dans votre sein virginal. Vous êtes aussi le vrai remède dans l’infirmité, vous secourez dans l’adversité, vous soulagez dans le travail, vous consolez dans la douleur, vous prêtez secours dans la persécution, vous calmez dans la tribulation, vous guérissez les maladies du corps, vous chassez les vices du cœur. Puisque les prérogatives de vos mérites sont si nombreuses et si grandes, ô Vierge sainte, éclairez, ô lumière si belle, éclairez ma vue, afin qu’elle contemple votre beauté ; guérissez mon goût, afin qu’il savoure votre douceur ; renouvelez mon odorat, afin qu’il sente votre suave odeur ; éclairez et enflammez tout mon intérieur de votre sagesse sacrée, de votre intarissable charité, afin que j’apprenne de vous à penser avec prudence, à aimer avec ardeur, à vous honorer avec dévotion, à vous comprendre intimement, à vous rechercher sagement, à vous goûter délicieusement, à m’attacher à vous constamment. Ô ma Souveraine, assistez celui qui vous prie, qui vous goûte avec bonheur, qui vous lit, qui vous médite, qui parle de vous, qui soupire vers vous sans relâche. Que votre odeur me réjouisse, que votre souvenir me fortifie, que votre suavité me répare, que votre grâce me nourrisse, que votre piété me rende doux, que votre présence me console, que votre autorité m’accompagne pour me conduire par vos voies à la lumière que vous habitez.

Vous êtes la gloire de la virginité, ô Marie, dit saint André de Crète, vous que le Tout-Puissant s’est choisie comme une rose au milieu de épines (Orat. in Annuntiat.).