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Extrait d'un sermon pour la fête de la Présentation de la Sainte Vierge

(Sermon donné par saint François de Sales le 21 novembre 1617, Tome IX des Œuvres Complètes aux éditions d’Annecy, page 125)

La sainte Eglise célèbre aujourd’hui la fête de la Présentation de Notre Dame au Temple. Je peux bien dire de cette solennité ce qui est écrit (3 R 10,1) de la reine de Saba allant visiter Salomon. Ainsi que l'on ne vit jamais tant de parfums dans la ville de Jérusalem comme elle y en porta quant et soi pour offrir à ce grand roi, de même, jamais tant de parfums et tant de baume ne furent présentés à Dieu en son Temple comme la très sainte Vierge en porte aujourd’hui avec elle ; jamais aussi la divine Majesté n'avait jusques alors reçu un si excellent et tant agréable présent comme celui des bienheureux saint Joachim et sainte Anne. Ils vinrent donc en Jérusalem pour accomplir le vœu qu'ils avaient fait à Dieu de lui dédier leur glorieuse Enfant dans le Temple, où on élevait d'autres jeunes filles pour le service de la divine Majesté.

Mais avec quelle ferveur d'esprit pensez-vous que cette bien heureuse Infante du Ciel desirait de quitter la maison de ses père et mère, pour se plus absolument dédier et consacrer au service de son Espoux céleste qui l'attirait et amorçait par l'odeur de ses parfums, ainsi que le dit la Sulamite (Ct 1,2) : Ô mon Bien-Aimé, ton nom est comme un baume ou huile répandue, c'est pourquoi les jeunes filles t'ont desiré et sont allées apres toi ; ains tu n'es pas seulement parfumé, tu es le parfum même et le baume. Voyez-vous, le temps lui durait sans doute, à notre glorieuse Dame, de voir arriver le jour auquel ses parents la devaient offrir à Dieu, car c'est une chose très assurée qu'elle avait eu l'usage de la raison dès le ventre de sa mère. Il ne faut pas croire que ce privilège ayant été donné à saint Jean, la Sainte Vierge en ait été privée.

Document admirable, excellent et profitable que celui-ci, lequel je ne puis céler à cause de son utilité. Le Sauveur s'étant revêtu de notre chair ne voulut point se departir des lois de l'enfance ; partant il fit ses crois­sances et toutes ses petites actions comme les autres enfants, tout ainsi que s'il n'eut peu faire autrement. De plus, la Sainte Vierge et Notre-Seigneur son glorieux Fils, ayant eu l'usage de raison dès le ventre de leur mère, furent par conséquent doués de beaucoup de science ; néanmoins ils la cachèrent sous les lois d'un profond silence, car pouvant parler en naissant ils ne le voulurent pas faire, ains s'assujettirent à ne parler qu'en leur temps. Et nous autres qui à peine avons l'usage de raison à l'âge de quarante ans, tellement sommes-nous irraisonnables, prétendons faire les entendus et parler avant que savoir bégayer ; et à force de vouloir montrer que nous sommes savants et sages, nous ne pouvons cacher notre folie (Rm 1, 22). Chose admirable qu'étant si assurés que nous ne saurions discourir beaucoup sans chopper et faire des fautes, nous soyons néanmoins toujours si avides et prompts à le faire, voire même de ce que nous ignorons ! Et puis nous trouvons étrange qu'ès Religions il y ait des heures où le silence soit imposé et que l'on ne puisse point parler.

C'est un acte de simplicité admirable que celui de cette glorieuse Pouponne qui, attachée aux mamelles de sa mère, ne laisse pas néanmoins de s'entretenir avec la divine Majesté. Elle s'abstint de parler jusques à son temps, et encore alors ne le faisait elle que comme les autres enfants de son âge, quoiqu'elle parlât toujours fort à propos. Elle demeura comme un doux agnelet sur les flancs de sainte Anne l'espace de trois ans, après lesquels elle fut sevrée et amenée au Temple pour y être offerte comme Samuel, qui y fut conduit par sa mère et dédié au Seigneur en même âge (1 R 1, 24).

Ô mon Dieu, que j'eusse bien désiré de me pouvoir vivement représenter la consolation et suavité de ce voyage depuis la maison de Joachim jusques au Temple de Jérusalem ! Quel contentement témoignait cette petite Infante voyant l'heure venue qu'elle avait tant désirée ! Ceux qui allaient au Temple pour y adorer et offrir leurs présents à la divine Majesté chantaient tout le long de leur voyage (Bellarm. Prolog) ; et pour cet effet, le royal Prophète David avait composé tout exprès un Psaume (Ps 118) que la sainte Eglise nous fait dire tous les jours au divin Office. Il se commence par ces mots: Beati immaculati in via ; Bienheureux sont ceux, Seigneur, qui mar­chent en ta voie sans macule, sans tache de péché ; en ta voie, c'est à dire en l'observance de tes commandements. Les bienheureux saint Joachim et sainte Anne chantaient donques ce cantique au long du chemin, et notre glorieuse Dame et Maîtresse avec eux. Ô Dieu, quelle mélodie ! Ô qu'elle l'entonna mille fois plus gracieusement que ne firent jamais les Anges ; de quoi ils furent tellement étonnés, que troupe à troupe, ils venaient pour écouter cette céleste harmonie et, les cieux ouverts, ils se penchaient sur les balustres de la salle de la Jérusalem céleste pour regarder et admirer cette tres aimable Pouponne. J'ai voulu dire ceci en passant afin de vous bailler sujet de vous entretenir le reste de cette journée à considérer la suavité de ce voyage ; afin aussi de vous émouvoir à écouter ce divin cantique que notre glorieuse Princesse entonne si mélodieusement, et ce avec les oreilles de votre dévotion, car le très heureux saint Bernard dit (Serm 38 in Ct 5-9) que la dévotion est l'oreille de l'âme.