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De l’humilité de Marie

(Les Gloires de Marie de saint Alphonse de Liguori, des Œuvres Complètes éditées par Paul Mellier en 1843)

L’humilité, dit St. Bernard, est le fondement et la sauvegarde de toutes les vertus (« Humilitas est fundamentum custosque virtutum. ») Et il a raison ; car, sans humilité il ne peut y avoir aucune autre vertu dans une âme. Admettons qu’elle les possède toutes, toutes disparaîtront si l’humilité disparaît. Au contraire, disait S. François de Sales, écrivant à la bienheureuse Françoise de Chantal, Dieu aime tant l’humilité, qu’il court aussitôt où il la voit (Vit. l. 6. c. 2. § 11). Cette vertu si belle et si nécessaire était inconnue au monde ; mais le fils de Dieu lui-même vint sur la terre pour l’enseigner par son exemple, et il voulut que les hommes cherchassent à l’imiter spécialement en cette vertu : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur (« Et discite a me quia mitis sum et humilis corde » ; Mt XI, 29). Or, comme Marie fut la première et la plus parfaite imitatrice de Jésus-Christ dans toutes les vertus, elle le fut aussi dans celle d’humilité, par où elle mérita d’être élevée au-dessus de toutes les créatures. Il fut révélé à sainte Mechtilde que la première vertu à laquelle la mère de Dieu s’exerça dès son enfance fut l’humilité (« Prima virtus in qua Virgo nata et infans se singulariter exercuit fuit humilitas. »)

Le premier acte de l’humilité du cœur est d’avoir une basse opinion de soi-même. Or, d’après ce qui fut révélé à cette même sainte Mechtilde, Marie eut toujours une si basse opinion d’elle-même, que tout en se voyant enrichie de grâces plus que les autres, elle ne se préféra jamais à personne (« Ita modeste de se sentiebat, ut cum tot gratias haberet, nulli se prætulit. ») L’abbé Rupert, expliquant ce passage : « Vous avez blessé mon cœur, ma sœur et mon épouse, vous avez blessé mon coeur par un cheveu de votre cou (« Vulnerasti cor meum, soror mea sponsa, (…) in uno crine colli tui. » Ct IV, 9) dit que ce cheveu du cou de l’épouse fut précisément l’humble opinion que Marie avait d’elle-même, et par laquelle elle blessa le cœur de Dieu (« In uno crine, id est, in nimia humilitate cordis tui. Iste est crinis colli humilis cogitatus (…) Quid uno crine gracilius ? » In d. l. Cant. 4). Ce n’est pas que la sainte Vierge s’estimât une pécheresse parce que, dit sainte Thérèse, humilité est vérité. Or, Marie savait bien qu’elle n’avait jamais offensé Dieu. Ce n’est pas non plus qu’elle ne se reconnût favorisée de grâces plus grandes que toutes les autres créatures, car un cœur vraiment humble n’est sensible aux faveurs spéciales du Seigneur que pour s’humilier davantage ; mais la mère de Dieu, ayant reçu plus de lumière pour connaître l’infinie grandeur et la bonté de son Dieu, connaissait aussi plus clairement sa propre petitesse, et par conséquent s’humiliait plus que tout autre, en disant avec l’épouse des Cantiques: « Ne considérez pas que je suis brune, car c’est le soleil qui m’a ôté ma première couleur » (« Nolite me considerare quod fusca sim, quia decoloravit me sol. » Ct I, 6). Ce que St. Bernard explique ainsi : « En me comparant au soleil je trouve mon teint bruni (« Appropinquans illi me nigram invenio. »). Et St. Bernardin ajoute que la sainte Vierge ne cessait de porter son attention alternativement sur la divine majesté et sur son propre néant (« Virgo continue habebat actualem relationem ad divinam majestatem et ad sui nihilitatem. ») De même qu’une mendiante, si elle se voit palée d’une robe fort riche qu’on lui a donnée, ne va pas en tirer vanité, mais ne fait que s’humilier davantage en présence de son bienfaiteur, parce qu’alors elle se souvient encore plus de sa pauvreté, ainsi Marie, plus elle se voyait enrichie, plus elle s’humiliait, se rappelant que tout en elle était un don de Dieu. C’est pour cela qu’elle dit elle-même à sainte Élisabeth bénédictine : « Tenez pour certain que je me regardais comme la créature la plus vile et la plus indigne des grâces de Dieu (« Pro firmo scias quod me reputabam vilissimam, et gratia Dei indignam. » Ap. S. Bon. De V. Chris.) C’est aussi en ce sens que S. Bernardin disait : « Il n’y a pas eu de créature au monde élevée plus haut, parce qu’il n’y en a pas eu qui se soit abaissée plus qu’elle (« Sicut nulla post filium Dei creatura tantum ascendit in  gratiæ dignitatem, sic nec tantum descendit in abyssum humilitatis. » T. 2. Serm. 51. c. 3).

En outre, c’est un acte d’humilité de cacher les dons célestes. Marie voulut cacher à St. Joseph la grâce de la maternité divine, quoiqu’il y eût alors, ce semble, nécessité de lui en donner connaissance, pour délivrer ce pauvre époux des soupçons qu’il pouvait former sur son honnêteté en la voyant enceinte, ou du moins pour le délivrer de la perplexité et de la confusion d’esprit où il se trouvait ; puisqu’en effet St. Joseph ne pouvant, d'une part, mettre en doute la chasteté de Marie, et, d’autre part, ignorant le mystère, pour se délivrer de cette étrange perplexité voulut renvoyer Marie secrètement (« Voluit occulte dimittere eam. » Mt I, 19). Et si l’ange ne lui eut fait connaître que son épouse était enceinte par l’opération du St. Esprit, il l’aurait réellement congédiée.

De plus, l’humilité refuse les louanges pour soi-même et les renvoie toutes à Dieu. Aussi voyons-nous Marie se troubler dès qu’elle s’entend louer par St. Gabriel. Et lorsque sainte Élisabeth lui dit : « Vous êtes bénie entre toutes les femmes (…) Et d’où me vient cet honneur que la mère de mon Dieu vienne à moi ? (…) Vous êtes heureuse parce que vous avez cru » (« Benedicta tu inter mulieres (…). Et unde hoc mihi ut veniat mater Domini mei ad me ? (…) et beata quæ credidisti » Lc I). Marie, attribuant toutes ces louanges à Dieu, répondit par cet humble cantique : Mon âme glorifie le Seigneur (« Magnificat anima mea Dominum. »). Comme si elle eût dit : Élisabeth vous me louez, et moi je loue le Seigneur, auquel tout l’honneur en est dû. Vous vous émerveillez de ce que je viens à vous, et moi j’admire la divine bonté, qui, seule, fait tout ma joie. Vous me louez, parce que j’ai cru. Et moi, je loue mon Dieu qui a voulu élever si haut mon néant (« Quia respexit humilitatem ancillæ suæ. ») C’est en ce sens que Marie disait à sainte Brigitte : « Pourquoi ai-je fait preuve de tant d’humilité, ou ai-je mérité tant de grâce, si ce n’est parce que j’ai pensé et j’ai su que de moi-même je n’étais rien et n’avais rien ? C’est pour cette raison que je n’ai pas voulu de louange pour moi, mais uniquement pour celui de qui je tiens ces dons, de qui je tiens l’être (« Ut quid enim ego me tantum humiliabam, aut promerui tantam gratiam, nisi quia cogitavi et scivi nihil a me esse vel habere ? Ideo nolui laudem meam, sed solam datoris et creatoris. » Rev. l. 2. c. 23). » C’est encore en ce sens que St. Augustin disait, en parlant de l’humilité de Marie : Ô heureuse humilité qui a donné un Dieu aux hommes, qui a ouvert le paradis, et a délivré les âmes du lieu des tourments (« O vere beata humilitas, quæ Deum hominibus peperit, paradisum aperuit, et animas ab inferis liberavit. » Serm. 35 de sanctis).

Disons encore que le propre des humbles est de consentir à servir les autres ; aussi Marie ne se refusa point à servir Élisabeth pendant trois mois. Ce qui faisait dire à St. Bernard : « Élisabeth s’étonnait que Marie fût venue chez elle ; mais elle devait s’étonner bien plus encore de ce qu’elle ’y était venue, non pour être servie mais pour servir les autres. » (« Venisse Mariam mirabatur Elisabeth, sed magis miretur quod ipsa non ministrari venerit, sed ministrare. » Serm. de Nat. Virg.) Les humbles se tiennent retirés, et choisissent toujours la place la moins bonne ; c’est pour cela que Marie, selon St. Bernard, voulant parler à son fils pendant qu’il prêchait dans une maison (Mt, XII), ne voulut pas néanmoins y entrer d’elle-même (« Nec materna auctoritate sermonem interrupit, nec in domum intravit ubi filius loquebatur. »). C’est encore pour cela que, se trouvant dans le cénacle avec les apôtres, elle voulut se mettre à la dernière place ; ainsi que le donne à entendre St. Luc : « Ils persévéraient tous unanimement dans la prière, avec les femmes, et Marie mère de Jésus. » (« Illi omnes erant perseverantes unanimiter in oratione, cum mulieribus et Maria matre Jesu. » Ac I, 14). Ce n’est pas que S. Luc ne connût le mérite de la mère de Dieu et la convenance qu’il y aurait eu à la nommer en premier lieu ; mais Marie s’était mise à la dernière place dans le cénacle, après les apôtres et les autres femmes. S. Luc a voulu, ainsi que l’a remarqué un auteur, nous donner leurs noms selon la place qu’ils occupaient. De là St. Bernard a dit : « C’est à bon droit que la dernière est devenue la première, puisque tandis qu’elle était la première de toutes elle s’était faite la dernière. » (« Merito facta novissima prima, quæ cum prima esset omnium, se novissimam faciebat. » Serm. sup. Sig. Magn.)

Enfin les humbles aiment les mépris : aussi ne lit-on pas que Marie ait paru dans Jérusalem, lorsque son fils, le dimanche des Rameaux, fut reçu par le peuple avec de si grands honneurs ; mais au contraire nous voyons qu’au temps de la mort de son fils elle ne répugna point à se montrer en public sur le Calvaire, et à subir le déshonneur de se faire connaître comme la mère d’un condamné qui mourait de la mort des infâmes. Voilà pourquoi elle dit à sainte Brigitte : « Quoi de plus abject que d’être traitée d’insensée, de manquer de tout, et se croire par son indignité, au-dessous de tout le monde ? Telle, ô ma fille, fut mon humilité, telle fut ma joie, telle fut ma volonté toute entière ; en quoi je ne songeais à plaire à personne qu’à mon fils. » (« Quid contemptibilius quam vocari fatua, omnibus indigere, omnibus indigniorem se credere ? Talis, o filia, fuit humilitas mea, hoc gaudium meum, hæc voluntas mea, qua nulli nisi filio meo placere cogitabam. »)

La V. sœur Paule de Foligno eut une extase dans laquelle il lui fut donné de comprendre combien grande avait été l’humilité de la sainte Vierge ; et, comme ensuite elle en faisait la relation à son confesseur, elle lui disait toute stupéfaite : « L’humilité de Marie ! ô mon père ? l’humilité de Marie! il n’est personne au monde qui ait un seul degré d’humilité au regard de l’humilité de Marie. » Le Seigneur fit voir une autre fois à sainte Brigitte deux dames, l’une qui n’était que faste et vanité : « Celle-là, lui dit-il, est l’orgueil. L’autre ensuite que vous voyez la tête baissée, serviable envers tous, n’ayant que Dieu seul en l’esprit, et ne s’estimant rien, celle-là est l’humilité, et elle s’appelle, Marie. Par-là, Dieu voulut nous faire connaître que sa bienheureuse Mère était si humble qu’on pouvait la regarder comme l’humilité personnifiée.

Sans aucun doute, il n’est peut-être pas pour notre nature corrompue par le péché, comme le dit St. Grégoire de Nice, de vertu plus difficile à pratiquer que la vertu d’humilité. Mais à cela point de remède, nous ne pourrons jamais être de vrais fils de Marie, si nous ne sommes humbles. Ainsi, dit St. Bernard, si vous ne pouvez imiter la virginité de Marie, soyez au moins les imitateurs de son humilité (« Si non potes virginitatem, humilis imitare humilitatem a Virginis. » St. Bern. hom. 1. sup. Miss.) Marie abhorre les superbes, et n’appelle à elle que les humbles : « Si quelqu’un est petit qu’il vienne à moi. » (« Si quis est parvulus veniat ad me. ») Richard de St. Laurent a dit : « Marie nous protège sous le manteau de son humilité. » (« Maria protegit nos sub pallio humilitatis. ») C’est ce que la mère de Dieu elle-même fit entendre à sainte Brigitte, en lui disant : « Venez donc, vous aussi ma fille, et cachez-vous sous mon manteau, ce manteau c’est mon humilité. » (« Ergo et tu filia mea veni, et absconde te sub mantello meo : hic mantellus humilitas mea est. ») Elle ajouta que la considération de son humilité est un bon manteau qui réchauffe ; mais de même, dit-elle, qu’un manteau ne réchauffe que celui qui le porte, non point par la pensée seulement, mais en réalité, ainsi mon humilité ne sert de rien qu’à ceux qui s’étudient à l’imiter. Ainsi, ma fille, concluait-elle, revêtez-vous de cette humilité (« Nec humilitas mea proficit, nisi unusquisque studuerit, ut eam imitari. Ergo filia mea induere hac humilitate. »). Oh ! que les ames humbles sont chères à Marie ! Nous lisons dans les écrits de St. Bernard : « La sainte Vierge reconnaît et aime ceux dont elle est aimée, et elle est toujours auprès de ceux qui l’invoquent, surtout de ceux en qui elle voit les fidèles imitateurs de sa chasteté et de son humilité. » (« Agnoscit Virgo et diligit diligentes se et prope est invocantibus se; præsertim iis quos videt conformes sibi factos in castitate et humilitate. » In Salv. Reg.) En conséquence le saint exhorte tous ceux qui aiment Marie à être humbles comme elle (« Æmulamini hanc virtutem, si Mariam diligitis. ») Marin, ou Martin d’Albert, de la compagnie de Jésus, faisait habituellement les œuvres les plus abjectes pour l’amour de Marie : il balaya la maison, et recueillait les immondices. Un jour la divine mère lui apparut, ainsi que le rapporte dans sa vie le P. Nieremberg, et elle lui dit comme pour le remercier : « Combien m’est cher cet acte d’humilité fait pour l’amour de moi ! » Ainsi donc, ô ma reine, je ne pourrai jamais être vraiment votre fils, si je ne suis humble, mais vous ne voyez pas que mes péchés, après m’avoir rendu ingrat envers Dieu, m’ont aussi rendu orgueilleux ? Ô ma mère, remédiez-y, faites que par les mérites de votre humilité, j’obtienne d’être humble et de devenir ainsi votre fils. Amen.