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Lettre de saint François de Sales à la baronne de Chantal, le 14 octobre 1604.

        « Vos méditations seront sur la Vie et Mort de Notre Seigneur. J'approuve que vous employez les Exercices de Tauler [Tauler Jean, Dominicain allemand (1294-1361). Exercices spirituels sur la Vie et la Passion de Jésus Christ.], les Méditations de saint Bonaventure celles de Capiglia [Capiglia (Capilla) André, Chartreux espagnol, évêque d'Urgel, mort en 1610. Méditations sur les Evangiles et fêtes des Saints, divisées en trois Parties. Composées en espagnol par le P. Dom André Capilla, prieur de la Chartreuse dite Porta Cæli, nouvellement traduites et français par R. G. A. G. Paris, De la Noue, 1601.] ; car c'est enfin toujours la vie de Notre Seigneur que ses Évangiles. Mais il faut réduire le tout à la manière que je vous envoie dans l'écrit. Les méditations des quatre fins de l'homme vous seront utiles, à la charge que vous les finissiez toujours par un acte de confiance en Dieu, ne vous représentant jamais ni la mort ni l'enfer d'un côté, que la Croix ne soit de l'autre, pour, après vous être excitée à la crainte par l'un, re­courir à l'autre par confiance. L'heure de la méditation ne soit que de trois quart au plus. J'aime les cantiques spirituels, mais chantés avec affection. »

 

Méditation V : De la Mort

(Introduction à la vie dévote, 1ère partie, chapitre XIII)

Préparation :

1. Mettez-vous en présence de Dieu.
2. Demandez-lui sa grâce.
3. Imaginez-vous d’être malade en extrémité dans le lit de la mort, sans espérance aucune d’en échapper.

Considérations :

1. Considérez l’incertitude du jour de votre mort. Ô mon âme, vous sortirez un jour de ce corps. Quand sera-ce ? Sera-ce en hiver ou en été ? En la ville ou au village ? De jour ou de nuit ? Sera-ce à l’imprévu ou avec avertissement ? Sera-ce de maladie ou d’accident ? Aurez-vous le loisir de vous confesser, ou non ? Serez-vous assistée de votre confesseur et père spirituel ! Hélas, de tout cela nous n’en savons rien du tout ; seulement cela est assuré que nous mourrons, et toujours plus tôt que nous ne pensons.

2. Considérez qu’alors le monde finira pour ce qui vous regarde, il n’y en aura plus pour vous ; il renversera sans dessus dessous devant vos yeux. Oui, car alors les plaisirs, les vanités, les joies mondaines, les affections vaines nous apparaîtront comme des fantômes et nuages. Ah chétive, pour quelles bagatelles et chimères ai-je offensé mon Dieu ? Vous verrez que nous avons quitté Dieu pour néant. Au contraire, la dévotion et les bonnes œuvres vous sembleront alors si désirables et douces : et pourquoi n’ai-je suivi ce beau et gracieux chemin ? Alors les péchés qui semblaient bien petits paraîtront gros comme des montagnes, et votre dévotion bien petite.

3. Considérez les grands et langoureux adieux que votre âme dira à ce bas monde: elle dira adieu aux richesses, aux vanités et vaines compagnies, aux plaisirs, aux passetemps, aux amis et voisins, aux parents, aux enfants, au mari, à la femme, bref, à toute créature ; et, en fin finale, à son corps, qu’elle délaissera pâle, have, défait, hideux et puant.

4. Considérez les empressements qu’on aura pour lever ce corps-là et le cacher en terre, et que, cela fait, le monde ne pensera plus guère en vous, ni n’en sera plus mémoire, non plus que vous n’avez guère pensé aux autres : Dieu lui fasse paix, dira-t-on, et puis, c’est tout. Ô mort, que tu es considérable, que tu es impiteuse !

5. Considérez, qu’au sortir du corps, l’âme prend son chemin ou à droite ou à gauche. Hélas, où ira la vôtre ? Quelle voie tiendra-t-elle ? Non autre que celle qu’elle aura commencée en ce monde.

Affections et résolutions :

1. Priez Dieu et vous jetez entre ses bras. Las ! Seigneur, recevez-moi en votre protection pour ce jour effroyable ; rendez-moi cette heure heureuse et favorable, et que plutôt toutes les autres de ma vie me soient tristes et d’affliction.

2. Méprisez le monde. Puisque je ne sais l’heure en laquelle il te faut quitter, ô monde, je ne me veux point attacher à toi. Ô mes chers amis, mes chères alliances, permettez-moi que je ne vous affectionne plus que par une amitié sainte, laquelle puisse durer éternellement ; car, pourquoi m’unir à vous en sorte qu’il faille quitter et rompre la liaison ?

3. Je me veux préparer à cette heure, et prendre le soin requis pour faire ce passage heureusement ; je veux assurer l’état de ma conscience de tout mon pouvoir, et veux mettre ordre à tels et tels manquements.

Conclusion :

Remerciez Dieu de ces résolutions qu’il vous a données ; offrez-les à sa Majesté ; suppliez-la derechef qu’elle vous rende votre mort heureuse par le mérite de celle de son Fils. Implorez l’aide de la Vierge et des saints.

Pater, Ave Maria.
Faites un bouquet de myrrhe.

 

Méditation VI : Du Jugement

(Introduction à la vie dévote, 1ère partie, chapitre XIV)

Préparation :

1.Mettez-vous devant Dieu.
2. Suppliez-le qu’il vous inspire.

Considérations :

1. Enfin, après le temps que Dieu a marqué pour la durée de ce monde, et après une quantité de signes et présages horribles pour lesquels les hommes sécheront d’effroi et de crainte, le feu venant comme un déluge brûlera et réduira en cendre toute la face de la terre, sans qu’aucune des choses que nous voyons sur icelle en soit exempte.

2. Après ce déluge de flammes et de foudres, tous les hommes ressusciteront de la terre, excepté ceux qui sont déjà ressuscités et à la voix de l’archange comparaîtront en la vallée de Josaphat. Mais hélas ! Avec quelle différence ! Car les uns y seront en corps glorieux et resplendissants, et les autres en corps hideux et horribles.

3. Considérez la majesté avec laquelle le souverain Juge comparaîtra, environné de tous les anges et saints, ayant devant soi sa croix plus reluisante que le soleil, enseigne de grâce pour les bons, et de rigueur pour les mauvais.

4. Ce souverain Juge, par son commandement redoutable et qui sera soudain exécuté, séparera les bons des mauvais, mettant les uns à sa droite, les autres à sa gauche ; séparation éternelle, et après laquelle jamais plus ces deux bandes ne se trouveront ensemble.

5. La séparation faite et les livres des consciences ouverts, on verra clairement la malice des mauvais et le mépris dont ils ont usé contre Dieu ; et d’ailleurs, la pénitence des bons et les effets de la grâce de Dieu qu’ils ont reçue, et rien ne sera caché. Ô Dieu, quelle confusion pour les uns, quelle consolation pour les autres

6. Considérez la dernière sentence des mauvais : « Allez, maudits, au feu éternel qui est préparé au diable et à ses compagnons ». Pesez ces paroles si pesantes. « Allez », dit-il : c’est un mot d’abandonnement perpétuel que Dieu fait de tels malheureux, les bannissant pour jamais de sa face. Il  les appelle « maudits » : ô mon âme, quelle malédiction ! Malédiction générale, qui comprend tous les maux ; malédiction irrévocable, qui comprend tous les temps et l’éternité. Il ajoute, « au feu éternel » : regarde, ô mon cœur, cette grande éternité. Ô éternelle éternité des peines, que tu es effroyable !

7. Considérez la sentence des bons : « Venez », dit le Juge ; ah, c’est le mot agréable de salut, par lequel Dieu nous tire à soi et nous reçoit dans le giron de sa bonté ; « bénis de mon Père » : ô chère bénédiction, qui comprend toute bénédiction ! « Possédez le royaume qui vous est préparé dès la constitution du monde ». Ô Dieu, quelle grâce, car ce royaume n’aura jamais fin !

Affections et résolutions :

1. Tremble, ô mon âme, à ce souvenir. Ô Dieu, qui me peut assurer pour cette journée, en laquelle les colonnes du ciel trembleront de frayeur ?

2. Détestez vos péchés, qui seuls vous peuvent perdre en cette journée épouvantable.

3. Ah ! Je me veux juger moi-même maintenant, afin que je ne sois pas jugée ; je veux examiner ma conscience et me condamner, m’accuser et me corriger, afin que le Juge ne me condamne en ce jour redoutable : je me confesserai donc, j’accepterai les avis nécessaires, etc.

Conclusion :

1. Remerciez Dieu qui vous a donné moyen de vous assurer pour ce jour-là, et le temps de faire pénitence.
2. Offrez-lui votre cœur pour la faire.
3. Priez-le qu’il vous fasse la grâce de vous en bien acquitter.

Pater noster, Ave.
Faites un bouquet.

 

Méditation VII : De l’Enfer

(Introduction à la vie dévote, 1ère partie, chapitre XV)

Préparation :

1. Mettez-vous en la présence divine.
2. Humiliez-vous et demandez son assistance.
3. Imaginez-vous une ville ténébreuse, toute brûlante de soufre et de poix puante, pleine de citoyens qui n’en peuvent sortir.

Considérations :

1. Les damnés sont dedans l’abîme infernal comme dedans cette ville infortunée, en laquelle ils souffrent des tourments indicibles en tous leurs sens et en tous leurs membres, parce que, comme ils ont employé tous leurs sens et leurs membres pour pécher, ainsi souffriront-ils en tous leurs membres et en tous leurs sens les peines dues au péché : les yeux, pour leurs faux et mauvais regards, souffriront l’horrible vision des diables et de l’enfer ; les oreilles, pour avoir pris plaisir aux discours vicieux, n’ouïront jamais que pleurs, lamentations et désespoirs ; et ainsi des autres.

2. Outre tous ces tourments, il y en a encore un plus grand, qui est la privation et perte de la gloire de Dieu, laquelle ils sont forclos de jamais voir. Que si Absalon trouva que la privation de la face amiable de son père David était plus ennuyeuse que son exil, ô Dieu ! Quel regret d’être à jamais privé de voir votre doux et suave visage !

3. Considérez surtout l’éternité de ces peines, laquelle seule rend l’enfer insupportable. Hélas ! Si une puce en notre oreille, si la chaleur d’une petite fièvre nous rend une courte nuit si longue et ennuyeuse, combien sera épouvantable la nuit de l’éternité avec tant de tourments ! De cette éternité, naissent le désespoir éternel, les blasphèmes et rages infinies.

Affections et résolutions :

1. Epouvantez votre âme par les paroles de Job : « Ô mon âme, pourrais-tu bien vivre éternellement avec ces ardeurs perdurables et emmi ce feu dévorant ? Veux-tu bien quitter ton Dieu pour jamais ?

2. Confessez que vous l’avez mérité, mais combien de fois ! Or, désormais je veux prendre parti au chemin contraire ; pourquoi descendrais-je en cet abîme ?

3. Je ferai donc tel et tel effort pour éviter le péché, qui seul peut me donner cette mort éternelle.

Remerciez, offrez, priez.

       

Méditation VIII : Du Paradis

(Introduction à la vie dévote, 1ère partie, chapitre XVI)

Préparation :

1. Mettez-vous en la présence de Dieu.
2. Faites l’invocation.

Considérations :

1. Considérez une belle nuit bien sereine, et pensez combien il fait bon voir le ciel avec cette multitude et variété d’étoiles. Or, joignez maintenant cette beauté avec celle d’un beau jour, en sorte que la clarté du soleil n’empêche point la claire vue des étoiles ni de la lune ; et puis après, dites hardiment que toute cette beauté mise ensemble n’est rien au prix de l’excellence du grand paradis. Oh ! Que ce lieu est désirable et amiable, que cette cité est précieuse !

2. Considérez la noblesse, la beauté et la multitude des citoyens et, habitants de cet heureux pays : ces millions de millions, d’anges, de chérubins et séraphins, cette troupe d’apôtres, de martyrs, de confesseurs, de vierges, de saintes dames ; la multitude est innumérable. Oh ! Que cette compagnie est heureuse ! Le moindre de tous est plus beau à voir que tout le monde ; que sera-ce de les voir tous ? Mais, mon Dieu, qu’ils sont heureux ! Toujours ils chantent le doux cantique de l’amour éternel ; toujours ils jouissent d’une constante allégresse ; ils s’entredonnent les uns aux autres des contentements indicibles, et vivent en la consolation d’une heureuse et indissoluble société.

3. Considérez enfin quel bien ils ont tous de jouir de Dieu qui les gratifie pour jamais de son amiable regard, et par icelui répand dedans leurs cœurs un abîme de délices. Quel bien d’être à jamais uni à son principe ! Ils sont là comme des heureux oiseaux, qui volent et chantent à jamais dedans l’air de la divinité qui les environne de toutes parts de plaisirs incroyables ; là, chacun à qui mieux mieux, et sans envie, chante les louanges du Créateur. Béni soyez-vous à jamais, ô notre doux et souverain Créateur et Sauveur, qui nous êtes si bon, et nous communiquez si libéralement votre gloire. Et réciproquement, Dieu bénit d’une bénédiction perpétuelle tous ses saints : « Bénies soyez-vous à jamais, dit-il, mes chères créatures, qui m’avez servi et qui me louez éternellement avec si grand amour et courage. »

Affections et résolutions :

1. Admirez et louez cette patrie céleste. Oh ! Que vous êtes belle, ma chère Jérusalem, et que bien heureux sont vos habitants !

2. Reprochez à votre cœur le peu de courage qu’il a eu jusques à présent, de s’être tant détourné du chemin de cette glorieuse demeure. Pourquoi me suis-je tant éloignée de mon souverain bonheur ? Ah ! Misérable, pour ces plaisirs si déplaisants et légers, j’ai mille et mille fois quitté ces éternelles et infinies délices. Quel esprit avais-je de mépriser des biens si désirables, pour des désirs si vains et méprisables ?

3. Aspirez néanmoins avec véhémence à ce séjour tant délicieux. Oh ! Puisqu’il vous a plu, mon bon et souverain Seigneur, redresser mes pas en vos voies, non, jamais plus je ne retournerai en arrière. Allons, o ma chère âme, allons en ce repos infini, cheminons à cette bénite terre qui nous est promise ; que faisons-nous en cette Egypte ?

4. Je m’empêcherai donc de telles choses, qui me détournent ou retardent de ce chemin.

5. Je ferai donc telles et telles choses qui m’y peuvent conduire.

Remerciez, offrez, priez

 

Méditation IX : Par manière d’élection et choix du Paradis

(Introduction à la vie dévote, 1ère partie, chapitre XVII)

Préparation :

1. Mettez-vous en la présence de Dieu.
2. Humiliez-vous devant lui, triant qu’il vous inspire.

Considérations :

Imaginez-vous d’être en une rase campagne, toute seule avec votre bon ange, comme était le jeune Tobie allant en Ragès, et qu’il vous fait voir en haut le paradis ouvert, avec les plaisirs représentés en la méditation du paradis que vous avez faite ; puis, du côté d’en bas, il vous fait voir l’enfer ouvert, avec tous les tourments décrits en la méditation, et mise à genoux devant votre bon ange :

1. Considérez qu’il est très vrai que vous êtes au milieu du paradis et de l’enfer, et que l’un et l’autre est ouvert pour vous recevoir, selon le choix que vous en ferez.

2. Considérez que le choix que l’on fait de l’un ou de l’autre en ce monde, durera éternellement en l’autre.

3. Et encore que l’un et l’autre soit ouvert pour vous recevoir, selon que vous le choisirez, si est-ce que Dieu, qui est appareillé de vous donner, ou l’un par sa justice ou l’autre par sa miséricorde, désire néanmoins d’un désir nonpareil que vous choisissiez le paradis ; et votre bon ange vous en presse de tout son pouvoir, vous offrant de la part de Dieu mille grâces et mille secours pour vous aider à la montée.

4. Jésus-Christ, du haut du ciel, vous regarde en sa débonnaireté et vous invite doucement : « Viens, ô ma chère âme, au repos éternel entre les bras de ma bonté, qui t’a préparé les délices immortelles en l’abondance de son amour ». Voyez de vos yeux intérieurs la sainte Vierge qui vous convie maternellement : « Courage, ma fille, ne veuille pas mépriser les désirs de mon Fils, ni tant de soupirs que je jette pour toi, respirant avec lui ton salut éternel ». Voyez les saints qui vous exhortent, et un million de saintes âmes qui vous convient doucement ne désirant que de voir un jour votre cœur joint au leur, pour louer Dieu, à jamais, et vous assurant que le chemin du ciel n’est point si malaisé que le monde le fait : « Hardiment, vous disent-elles, très chère amie ; qui considérera bien le chemin de la dévotion par lequel nous sommes montées, il verra que nous sommes venues en ces délices, par des délices incomparablement plus souèves que celles du monde.

Election :

1. Ô enfer, je te déteste maintenant et éternellement ; je déteste tes tourments et tes peines ; je déteste ton infortunée et malheureuse éternité, et surtout ces éternels blasphèmes et malédictions que tu vomis éternellement contre mon Dieu. Et retournant mon cœur et mon âme de ton côté, ô beau paradis, gloire éternelle, félicité perdurable, je choisis à jamais irrévocablement mon domicile et mon séjour dedans tes belles et sacrées maisons, et en tes saints et désirables tabernacles. Je bénis, ô mon Dieu, votre miséricorde et accepte l’offre qu’il vous plaît de m’en faire. Ô Jésus, mon Sauveur, j’accepte votre amour éternel, et avoue l’acquisition que vous avez faite pour moi d’une place et logis en cette bienheureuse Jérusalem, non tant pour aucune autre chose, comme pour vous aimer et bénir à jamais.

2. Acceptez les faveurs que la Vierge et les saints vous présentent ; promettez-leur que vous vous acheminerez à eux ; tendez la main à votre bon ange afin qu’il vous y conduise ; encouragez votre âme à ce choix.