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Méditation sur le Crucifiement de Notre-Seigneur Jésus-Christ

(Méditation de saint François de Sales donnée à la Présidente Brulart le 15 avril 1604, Tome XXVI des Œuvres Complètes aux éditions d’Annecy, page 180 ; cf. Tome XII, pages 269 et 261, note 1)

Proposition du mystère :

Il me semble que parmi cette grande foule de gens qui accourent de toutes part de la ville de Jérusalem pour voir crucifier Notre-Seigneur, je me trouve au mont de Calvaire, en un lieu un petit plus éloigné que les autres, séparé et relevé, qui me le rend avantageux pour voir et considérer à part moi ce triste et cruel spectacle. La crucifixion est faite ; c'est-à-dire, la croix étant couchée sur la terre, Notre-Seigneur est étendu sur icelle tout nu et dépouillé, et les bourreaux l'ont serré et cloué pieds et mains là-dessus. Maintenant donc, dès ce lieu là, je m'imagine que je vois relever ce saint Crucifié en l'air, petit à petit, et que la croix est fichée et plantée dans le trou fait à cette intention.

Voilà le mystère proposé en gros par l'imagination, laquelle a logé en mon cœur un lieu propre pour voir et bien considérer tout ce qui se passe. Les deux parties du mystère sont l'élévation et le plantement de ce saint arbre. Il reste que je poursuive à considérer les particularités par lesquelles ma volonté puisse être excitée à produire beaucoup de bonnes saintes affections et résolutions : et cela, c'est la méditation.

Méditation :

Je considère ce que Notre-Seigneur souffre en ce mystère, tant extérieurement qu'intérieurement. Extérieurement : par cette élévation son corps est tout entièrement supporté sur ses pieds et ses mains cloués, dont advient que les plaies s'agrandissent et la douleur se rend immense. Quand la croix tombe dans le trou préparé auquel elle est fichée, le Sauveur reçoit une secousse effroyable, qui augmente de nouveau les plaies et donne comme un coup d'estrapade à tous ses nerfs et tendons ; de tous cotés le sang pleut et distille ; l'air et le vent froid saisissent tout ce corps élevé, pénétrant dans les plaies, et le font presque transir et pâmer. Ses oreilles n'entendent que blasphèmes, ses yeux ne voient que la furie de ceux qui le tuent, et en tous ses sens il endure des douleurs insupportables. Mais ce n'est rien de cela au prix des douleurs de son coeur, qui, languissant de l'amour des âmes, voit une si grande perte de personnes, et surtout de ceux qui le crucifient.

Affections :

Ah ! qui sera ce tigre qui ne pleurera voyant cet innocent, ce jeune Roi, le Fils de Dieu, endurer tant de peines ? Elles sont déjà bien grandes et capables de tenir à couvert tous les hommes du monde contre l'indignation du Père éternel. Hé, je vous prie, de grâce, mes amis, relevez bellement cette croix, et fichez-là si doucement, que ses plaies ne s'agrandissent point et que la secousse n'en soit pas si grande. Hélas, nul n'est si dénaturé que voyant un criminel sur la roue, n'en ait compassion. Hé donc, mon âme, n'auras-tu pas compassion de ton Sauveur qui souffre tant ? Si jamais tu fus touchée de commisération sur la nudité d'aucun pauvre dans la rigueur de l'hiver, ne dois-tu pas compatir à ce pauvre Roi, qui est exposé tout fin nu sur cet arbre ? Si jamais quelque pauvre ulcéré te fit pitié, regarde, je te prie, celui-la, auquel tu ne verras, de la plante des pieds jusqu’à la tête, aucun lieu qui ne soit tout gâté de coups (Is 1, 6). Hé, vois ce coeur affligé de tant de péchés que le peuple commet ; et si ton cœur ne s'afflige avec lui, il faut que tu ne l'aies pas de chair, mais de pierre, et plus [dur] que le diamant même.

De la commisération ou compassion naît ordinairement le désir de secourir celui auquel nous compatissons ; partant, à la précédente affection j'ajoute celle-ci : Oh, qui me donnera la grâce que je puisse en quelque façon donner allègement à mon Sauveur affligé ! Hé, que ne m'est-il loisible de prendre mes habits plus précieux pour couvrir votre nudité ! Que n'ai-je du baume excellent pour en oindre vos plaies ! Que ne suis je près de vous sur la croix pour soutenir votre corps en mes bras, afin que la pesanteur ne déchirât pas si fort les plaies de vos pieds et de vos mains ! Mais surtout, que ne puis je empêcher les pécheurs de tant offenser votre coeur, qui ne ferait que se jouer de toutes les peines de votre corps, si pour icelles les pécheurs pouvaient être amendés ! Que ne suis-je quelque excellent et fervent prédicateur pour leur annoncer la pénitence ! Oh, comme ne dirais-je aux iniques : Ne veuillez plus vivre iniquement ; et aux délinquants : Ne relevez plus les cornes (Ps74,5) de votre fierté et félonie !

Mais, ô Seigneur, pourquoi m'amuse-je à ces désirs, desquels je n'ai la force d'en pratiquer un seul ? Comme vous donnerais-je mes habits précieux, moi qui n'en donnai jamais un vil et usé à vos pauvres ? Sur la croix vous ne me les demandez pas, et je vous les offre ; en vos pauvres vous me les demandez, et je les refuse ! Ô vaines et misérables offres qui ne se font qu'en apparence, et en effet ne sont que moqueries. Comme vous répandrais-je du baume sur vos plaies, puisque je ne répandis jamais un verre d'eau pour vos pauvres (Mt 10, 42 ; Mc 9, 40) ? Comme voudrais-je vous supporter en croix, puisque je ne fuis jamais rien tant que les croix ? Et quel prédicateur de pénitence, moi qui n'en fais point, et qui contribue tous les jours, plus que nul autre, au déplaisir que les péchés vous donnent ?

Résolution :

Ô Seigneur, ayez merci de moi, et je me propose de par ci-après vous être plus fidèle. Non, ce ne seront plus désirs, ce seront effets. Je soulagerai le pauvre, je ferai pénitence et cesserai de pécher. J'instruirai les dévoyés, et dirai à mon coeur et aux autres : Voulez-vous être plus cruels à l'endroit de votre Sauveur que ne sont les vautours à l'endroit des colombeaux ? Ils n'en déchirent ni dévorent jamais le cœur. Voulez-vous bien être si acharnés à l'encontre du béni Colombeau qui niche sur la croix, que de déchirer son coeur avec les dents de vos impiétés ? Seigneur, ah, dorénavant je consolerai par effet le pauvre et empêcherai le péché.

Considération :

Je considère la manière avec laquelle Notre Seigneur souffrait en ce mystère, et cette manière est double. Extérieurement : avec un grand silence, les yeux doux et bénins, qui regardent parfois au Ciel, dans le sein de la miséricorde du Père, quelquefois sur le peuple, auquel il procure la grâce de cette miséricorde, sa bouche n'étant ouverte en ce mystère que pour jeter des soupirs de douceur et de patience. Il me semble que je vois en sa poitrine l'endroit du coeur qui pantelle et trémousse d'amour, et fait une inflammation si grande que tout cet endroit me semble rougissant.

Il souffre patiemment, volontairement et amoureusement. Mais, hélas, misérable que je suis, qui ne saurais souffrir un mot sans crier, sans me plaindre, sans faire du bruit au logis ; jamais le ne finis mes lamentations, je les étends et répands partout.

Et si quelquefois je tiens contenance, mais mon coeur comme se comporte-il ? Il semble qu'il s'enflamme de colère, d'impatience, de vengeance et de douleur.

Résolution :

Mais dorénavant, ô mon âme, je veux que nous soyons patients, doux et gracieux, et que jamais l'eau de contradiction ne puisse éteindre le feu sacré de la charité (Ct 8, 7) que nous devons au prochain.

Considération :

Je considère pourquoi il souffre : pour obéir à son Père. Ô obéissance admirable et filiale ! Mais quel effronté suis-je, d'oser appeler Dieu mon Père, auquel je n'ai jamais porté le respect filial ; et comme obéirais-je jusqu’à la mort (Ph 2, 8), que je ne le puis pas même jusqu’à la souffrance d'une petite parole fâcheuse et d'un regard traversé ? Mais dorénavant, venez, ô tribulations et déplaisirs ; que venant de la part du Père éternel, je vous recevrai de bon cœur, et bénirai le calice d'obéissance.

Mon iniquité est donc bien grande : ô que je suis misérable de m'y être si souvent abîmé ! Ô Seigneur, qui me délivrera de ce labyrinthe, si ce n'est vous ? Ô ja ne vous plaise de permettre que j'y retombe plus si lourdement. Ô péché très abominable, je ne te verrai jamais d'un coté que, plutôt que de me souiller en tes ordures, je ne me jetasse en cent mille tourments.

Résolution :

Pour me retirer de l'enfer, hélas, et pour me délivrer de perdition, que vous souffres ! Et que je souffre pour m'y engager ! Tout ce que j'ai souffert jusqu’à présent n'a été qu'à ma perte. Ah ! Non, vous me voulez sauver, Seigneur ; que votre volonté soit faite (Mt 6, 10). Je suivrai votre dessein et monterai. Non, je ne descendrai plus.  Dieu soit béni !