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Marie, Canal des grâces

Dieu a voulu que toutes les grâces nous fussent données par Marie, dit saint Bernard : Totum nos habere voluit per Mariam (In Nativitate B. Mariæ, serm. de Aquæductu).

Le même saint docteur dit ailleurs : Dieu a voulu que tout ce que nous recevrions passât d’abord par les mains de Marie : Nihil nos Deus habere voluit quod per Mariæ manus non transiret (In vigil. Natal. Domini, serm. 3).

Toute grâce qui est communiquée à la terre vient de trois manières, dit saint Bernardin de Sienne (De Salutatione angelica, serm. 52, cap. 3) : elle est dispensée dans un ordre admirable par Dieu à Jésus-Christ, par Jésus-Christ à la Vierge, et par la Vierge à nous. Car d’abord notre Dieu et Maître est le donateur de toute grâce, selon ces paroles de l’apôtre saint Jacques : Tout ce qui se reçoit de bon et tout don parfait est d’en haut et descend du Père des lumières : Omne datum optimum et omne donum perfectum desursum est, descendens a Patre luminum (Jc I, 17). Secondement, la grâce vient de notre Seigneur Jésus-Christ comme homme. Car, pendant sa vie sur la terre, Il nous mérita toute la grâce que Dieu avait décidé de toute éternité de donner au monde, comme le dit saint Jean dans l’Evangile : Nous avons tous reçu de sa plénitude et grâce pour grâce : De plenitudine ejus nos omnes accepimus, et gratiam pro gratia (Jn I, 26). En troisième lieu, la grâce nous arrive par Marie. Car, dès la conception de Dieu dans son sein, elle eut pour parler ainsi, une certaine juridiction en autorité sur toute l’action temporelle du Saint-Esprit ; c’est pourquoi aucune créature n’a reçu quelque grâce de force que selon la dispensation de la Vierge-Mère elle-même. Car, comme Jésus-Christ est notre chef, de qui tout écoulement de la divine grâce descend dans son corps mystique, la bienheureuse Vierge est l’intermédiaire par lequel cet écoulement passe aux membres du corps. Ce qui fait dire à saint Bernard : Aucune grâce ne vient du ciel sur la terre sans qu’elle passe par les mains de Marie : Nulla gratia venit de cœlo in terram, nisi transeat per manus Mariæ (Serm. de Aquæductu). C’est donc bien justement qu’elle est appelée pleine de grâce, puisque d’elle découlent toutes les grâces sur Église militante, figurée par ce fleuve qui coulait dans le paradis terrestre et l’arrosait (Gn II, 10). Le Psalmiste dit lui-même : Fluminis impetus lætificat civitatem Dei : Un fleuve rapide réjouit la cité de Dieu (Ps XLV, 5), c’est-à-dire l’Église militante.

Saint Jérôme dit aussi : La plénitude de la grâce est en Jésus-Christ, comme étant la tête ; elle passe en Marie pour se répandre de la tête dans les membres (Serm. de Assumptione). D’où Salomon, parlant de la Vierge à Jésus-Christ, dit dans les Cantiques : Votre cou égale la blancheur de l’ivoire : Collum tuum sicut turris eburnea (Ct VII, 4). Car, comme par le cou les esprits vitaux de la tête descendent dans le corps, ainsi par Marie les grâces vitales de Jésus-Christ, qui est la tête, sont transmises à son corps mystique. Voici donc l’ordre de l’écoulement des grâces divines : elles vont d’abord de Dieu dans l’âme bénie du Christ, ensuite dans l’âme de la Vierge-Mère, de là dans les séraphins, et ainsi successivement dans les autres saints ordres des anges ; enfin dans l’Église militante, dit encore saint Bernardin de Sienne (De Virginis benedicta, c. 2).

Je ne vous tairai pas, dit Bossuet, une conséquence de la maternité de Marie que peut-être vous n’avez pas assez méditée : c’est que Dieu ayant une fois voulu nous donner Jésus-Christ par la sainte Vierge, cet ordre ne se change plus, et les dons de Dieu sont sans repentance. Il est et sera toujours véritable qu’ayant reçu par elle une fois le principe universel de la grâce, nous en recevions encore par son entremise les diverses applications dans tous les états différents qui composent la vie chrétienne (4ème sermon pour la fête de la Conception de la sainte Vierge).

Cette vérité est d’une importance immense, dit Auguste Nicolas (Livre 3, chapitre 5 : Marie dispensatrice de la grâce). Sur elle porte le culte exceptionnel d’intercession dont Marie est l’objet dans le monde. Elle lui fait un ministère à part de celui de tous les autres saints, lesquels peuvent nous obtenir des grâces, mais n’en sont pas, comme Marie, le canal constitué et, comme dit saint Bernard, l’aqueduc. Si c’est par Marie que s’obtiennent, que passent toutes les grâces, c’est par Marie qu’il convient de les demander à Jésus-Christ ; elle en a le ministère dispensateur. Il ne faut pas craindre de l’appeler, avec Gerson et les plus célèbres docteurs, notre Médiatrice, par les mains de qui Dieu a déterminé de donner ce qu’il accorde au genre humain : Mediatrix nostra per cujus manus Deus ordinavit dare ea quæ dat humanæe naturæ (De Laudibus B. Virginis).

Ce ministère dispensateur de la grâce était virtuellement contenu dans celui de la maternité divine. Du moment où la Vierge-Mère conçut dans son sein le Verbe de Dieu, on peut dire qu’elle obtint une sorte de juridiction sur tout écoulement temporel des dons du Saint-Esprit dont elle reçut la plénitude. Comme il ne sort aucune ligne du centre qui ne passe par la circonférence, ainsi tout ce qui sort du cœur de Jésus-Christ, qui est le centre de tous les biens, passe par Marie, qui est comme la circonférence qui l’environne, selon la parole du Prophète : Femina circumdabit virum (Jr XXXI, 22).

C’est une maxime élémentaire de philosophie, que les effets subsistent par les mêmes causes qui les ont produits. Ainsi le monde ne subsiste que par la même puissance qui l’a créé ; sa conservation n’est que la création continuée. Pareillement, le monde moral chrétien n’est que l’incarnation continuée. Nous sommes un seul corps avec Jésus-Christ, dit l’Apôtre ; il est le chef de ce corps, dont les chrétiens, tous les élus de la terre et du ciel sont les membres. Or, les membres ne reçoivent pas la vie autrement que le chef, et comme c’est par Marie qu’il l’a reçue, c’est par Marie que nous la recevons. Comme elle a contribué à la première génération du monde chrétien, elle contribue à sa conservation, qui est cette génération continuée. En enfantant la lumière éternelle, elle en a répandu sur le monde tous les rayons, comme le chante l’Église dans la préface des fêtes qu’elle célèbre en son honneur : Virginitatis gloria permanente, lumen æternum mundo effudit, Jesum Christum Dominum nostrum. Elle est ce jardin de délices auquel l’épouse des Cantiques est comparée, qui, au souffle du vent du midi, exhale au loin les parfums de la divine fleur qui l’embaume, les grâces de Jésus-Christ : Surge, aquilo, et veni, auster, perfla hortum meum, et fluant aromata illius (Ct IV, 16).

Allons plus loin, continue le même auteur, et atteignons le vrai du vrai dans ce beau mystére.

Il n’y a rien de successif en Dieu. Le présent est le seul temps de Dieu : Je suis celui qui suis. Il faut en dire autant de ses opérations, qui doivent nécessairement participer de sa nature. Ainsi son incarnation est immanente ; comme il est né, il naît par conséquent incessamment de Marie. Écoutons sur ce beau mystère l’admirable parole de saint Bernard : Il vous est né aujourd’hui un Sauveur (Lc II, 11). Qu’un esprit indévot ne vienne pas me répondre : Ceci n’est pas nouveau ; c’est autrefois que cela a été dit. Moi je dis autrefois et antérieurement. Le Christ est né non seulement avant notre âge, mais avant tous les âges. Cette nativité habite une lumière inaccessible ; elle se perd dans les profondeurs du sein du Père. Pour que cependant elle nous fût à quelque degré manifestée, il est né, et c’est dans le temps qu’il est né de la chair que le Verbe s’est fait chair. Qu’y a-t-il d’étonnant que depuis cette naissance jusqu’à ce jour, dans l’Église, le Christ naisse, lorsque si longtemps auparavant on disait : L’Enfant nous est né ? N’est-il pas véritable que Jésus-Christ, Fils de Dieu, était hier, qu’il est aujourd’hui et qu’il sera à jamais ? Il ne l’est pas moins qu’Abraham, père de tous les croyants, a tressailli du désir de voir ce jour, qu’il l’a vu et qu’il en a été dans la joie ; et Jésus-Christ n’a-t-il pas dit : Avant qu’Abraham fût, je suis ? Exemplaire en quelque sorte de l’éternité, il comprend dans son vaste sein les choses passées, présentes et futures, de telle sorte que rien ne lui échappe, rien ne lui succède, rien ne le prévient. Ainsi notre dévotion doit se représenter et embrasser d’une foi non fictive, mais littérale, ce grand mystère de piété manifesté dans la chair, justifié en esprit, apparu aux anges, prêché aux nations, cru dans le monde, élevé dans la gloire. Considérons donc comme toujours nouveau ce qui toujours renouvelle les âmes, et comme n’étant jamais vieux ce qui ne cesse de fructifier, ce qui jamais ne se flétrit. De même que, en quelque façon, le Christ est encore immolé chaque jour autant de fois que nous faisons mémoire de sa mort, ainsi doit-il être considéré comme naissant toutes les fois que nous faisons mémoire de sa nativité (In vigil. Nativ. Domini, serm. 6).

Nous ne pouvons comprendre ce mystère par la seule et même raison que nous ne pouvons comprendre Dieu ; mais Dieu et son incarnation admis, nous devons l’admettre. L’Éternel, vivant dans le temps, doit le remplir et le déborder, comme un océan qui se verserait dans un vase. Il doit en faire la plénitude. Ce doit être un temporel-éternel comme c’est un Homme-Dieu.

C’est pourquoi, disent les saints Pères, tous les mystères de Jésus-Christ, son incarnation, sa naissance, sa vie, sa mort, sa passion, sont perpétuels et féconds dans tous les siècles, sont opérés et accomplis non seulement pour le temps auquel il était sur la terre, mais aussi pour tous les temps qui précédent et qui suivent.

De cette haute vérité il résulte que le don successif et particulier de Jésus-Christ n’est pas autre que le don premier et universel qui a eu lieu par Marie ; qu’ainsi Marie le donne toujours et à chacun de nous du même don dont elle l’a donné une fois au monde. De même que tous les crimes de tous les hommes, antérieurs et postérieurs à Jésus-Christ, étaient présents à son sacrifice et ont apporté leur amertume dans le calice de sa passion, de même les grâces qui devaient être départies à chacun d’eux ont été apportées dans sa naissance de Marie. Dieu, qui, dans l’ordre de sa providence, prépare les effets dans les causes les plus éloignées, comme dit Bossuet, a de même préparé toutes les grâces qui devaient être départies aux hommes dans leur cause principale, qui est Jésus-Christ, et par leur cause occasionnelle, qui est Marie. L’application des grâces ne fait que dérouler ce dessein, et, en ce qui regarde Marie, n’est par conséquent que l’extension et le déploiement de la divine maternité.

Le fleuve de la grâce, versé du sein profond du Père céleste dans l’humble sein de Marie, en jaillit comme d’une fontaine publique jusqu’à la hauteur de sa source, retombe dans son âme virginale, qu’il remplit la première au-dessus de toutes les créatures, et d’où, débordant sur elle en mille écoulements, il va porter ensuite l’esprit de vie dans tout le corps de l’Église.

Et comme ce mystère est incessant, incessamment Marie est pleine de grâce, incessamment elle en est le réservoir et le déversoir.

Comme Rébecca, jeune fille d’une grâce insigne, vierge de tonte beauté, qu’aucun homme n’a jamais connue : Puella decora nimis, virgoque pulcherrima, et incognita viro, Marie descend toujours par son humilité aux fontaines du Sauveur, et toujours y remplit son urne : Descenderat autem ad fontem, et impleverat hydriam. Et non seulement, l’inclinant sur son bras, elle en donne à boire avec l’empressement de sa charité au pieux serviteur qui le lui demande : Ceteriterque deposuit hydriam super ulnam suam, et dedit ei potum ; mais les bêtes elles-mêmes, auxquelles l’Écriture compare justement les pécheurs, reçoivent de sa plénitude pour que tous en soient abreuvés : Quin et camelis tuis hauriam aquam, donec cuncti bibant (Gn XXIV, 16, 18-19).

Que puis-je dire qui soit digne ? Quelles actions de grâces, dit saint Anselme (Orat. 51 ad S. Virginem Mariam), rendrai-je à la Mère de mon Créateur et de mon Sauveur, par la sainteté de laquelle mes péchés sont anéantis, par l’intégrité de laquelle l’incorruptibilité m’est donnée, par la virginité de laquelle mon âme est aimée de son Seigneur et devient l’épouse de son Dieu ? Quelles dignes actions de grâces rendrai-je à la Mère de mon Dieu et de mon Seigneur, par la fécondité de laquelle je suis racheté de ma captivité, par l’enfantement de laquelle je suis délivré de la mort éternelle, par l’Enfant de laquelle ma perle est réparée et je suis ramené du lieu de l’exil à la patrie de la béatitude ? Soyez bénie entre toutes les femmes ; le fruit béni de vos entrailles m’a donné tous ces désirables et précieux biens par vous, les uns en espérance, les autres ont été mis en ma possession, quoique par mes péchés j’aie perdu tous ces biens, de manière à ne pas en avoir la propriété, et à peine l’espérance. Quoi donc ! Si ces biens ont disparu par ma faute, ne dois-je pas être plein de reconnaissance envers celle par laquelle ils m’ont été rendus gratuitement ? Loin de moi d’ajouter l’iniquité de l’ingratitude à mes autres iniquités ! Au contraire, Je rends grâces pour les avoir eus, je me repens de les avoir perdus, je prie pour qu’ils me soient rendus ; car je suis assuré qu’ainsi que par la grâce du Fils j’ai pu les recevoir, de même ils peuvent m’être rendus par les mérites de la Mère. Donc, ô Souveraine, porte de la vie, porte du ciel, voie de la réconciliation, je vous conjure par votre fécondité qui sauve, faites que le pardon de mes péchés me soit accordé, ainsi que la grâce de bien vivre, et que jusqu’à la fin votre serviteur soit gardé sous votre protection. Le monde, enveloppé de ténèbres, était esclave des embûches et de l’oppression des démons ; mais, éclairé par le soleil sorti de vous, il évite leurs embûches et foule aux pieds leurs forces. Vous êtes la cour universelle de propitiation, la cause générale de la réconciliation, le vase et le temple de la vie et du salut de tous. Je m’empare de vos mérites et de vos bienfaits, je les regarde comme miens ; car, ô Souveraine, admirable par votre singulière virginité, aimable par voire spéciale fécondité, vénérable par votre inestimable sainteté, vous avez montré au monde son Seigneur et son Dieu, qu’il ne connaissait pas ; vous avez rendu visible au monde son Créateur, qu’il ne voyait pas auparavant; vous avez enfanté le Restaurateur du monde, dont il avait tant besoin, puisqu’il était perdu sans lui ; vous avez donné au monde le Réconciliateur, que le coupable n’avait pas. Par votre fécondité, ô Souveraine, le monde pécheur est justifié, le condamné sauvé, l’exilé ramené. Votre enfantement, ô Souveraine, a racheté le monde captif, a guéri le malade, a ressuscité le mort. Ô Souveraine, le ciel, les astres, la terre, les fleuves, le jour, la nuit, et tout ce qui est utile au genre humain, se réjouissent de l’ornement que vous leur donnez ; par vous, en quelque sorte, ils ressuscitent et se revêtent d’une incontestable et nouvelle beauté. Créées pour l’usage des serviteurs de Dieu, toutes ces choses furent comme épouvantées en se voyant forcées de servir l’homme devenu criminel ; c’était pour elles une espèce de mort. Par vous tout est rendu à sa véritable destination, et tout se réjouit. Tous ces biens si grands sont venus par le fruit béni du sein béni de la bénie Marie.

Mais pourquoi, ô Souveraine, ne parlerais-je que de vos bienfaits apportés à la terre ? Ils pénètrent jusque dans les enfers, ils surpassent les cieux ; car par la plénitude de votre grâce ceux qui étaient dans les limbes se réjouissent de leur délivrance, et ceux qui sont au-dessus de la terre se réjouissent de leur restauration. Ô femme merveilleusement singulière et singulièrement admirable, par vous les éléments sont renouvelés, les limbes glorifiés, les démons foulés aux pieds, les hommes sauvés, les anges réintégrés. Ô femme pleine et surpleine de grâce, de la surabondance de laquelle toute créature arrosée reverdit, ô Vierge bénie et surbénie, par votre bénédiction toute nature est bénie, non seulement la créature par le Créateur, mais le Créateur par la créature.