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Extrait d'un sermon de Profession pour la fête de l'Annonciation

(Sermon donné par saint François de Sales le 25 mars 1621, Tome X des Œuvres Complètes aux éditions d’Annecy, page 41)

Considérons un peu à part, je vous prie, les vertus qu’elle pratiqua et fit paraître plus excel­lemment que toutes autres au jour de sa glorieuse Annon­ciation, vertus que je ne ferai que marquer en passant et puis je finirai. Premièrement, une virginité et pureté qui n'a point de semblable entre les créatures ; secondement, une souveraine et profonde humilité, jointe et unie inséparablement avec la charité.

La virginité et absolue chasteté est une vertu angé­lique ; mais bien qu’elle appartienne plus particulièrement aux Anges qu’aux hommes, si est?ce pourtant que la pureté de Notre-Dame surpassa infiniment celle des Anges, ayant trois grandes excellences au-dessus de la leur, même de celle des Chérubins et Séraphins. Je toucherai seulement ces trois points, laissant le surplus aux considérations que vous ferez une chacune en parti­culier le long de cette octave.

La pureté et virginité de Notre-Dame eut cette excel­lence, ce privilège et cette suréminence au-dessus de celle des Anges, que ce fut une virginité féconde. Celle des Anges est stérile et ne peut avoir de fécondité ; celle de notre glorieuse Maîtresse, au contraire, a été non seulement féconde en ce qu'elle nous a produit ce doux fruit de vie, Notre-Seigneur et Maître, mais en second lieu, en ce qu’elle a engendré plusieurs vierges. C’est à son imitation, comme nous l’avons dit, que les vierges ont voué leur chasteté ; mais la virginité de cette divine Mère a encore cette propriété de rétablir et réparer celle-même qui aurait été souillée et tachée en quelque temps de leur vie. L’Écriture Sainte témoigne que du temps qu’elle vivait elle appela déjà une grande quantité de vierges, si que plusieurs l’accompagnaient par tout où elle allait : sainte Marthe, sainte Marcelle, les Marie et tant d’autres. Mais en particulier, n’est?ce point par son moyen et par son exemple que sainte Madeleine, qui était comme un chaudron noirci de mille sortes d’immondicités et le réceptacle de l’immondicité même, fut par après enrôlée sous l’étendard de la pureté de Notre-Dame, étant convertie en une fiole de cristal toute resplendis­sante et transparente, capable de recevoir et retenir les plus précieuses liqueurs et les eaux plus salutaires ?

La virginité de notre divine Maîtresse n’est donc point stérile comme celle des Anges, mais elle est tellement féconde que dès l’instant qu’elle fut vouée à Dieu jusqu’à maintenant elle a toujours fait de nouvelles productions. Et non seulement elle produit elle-même, mais elle fait encore que la virginité qu’elle engendre en produise des autres ; car une âme qui se dédie parfaitement au divin service ne sera jamais seule, mais en attirera plusieurs à son exemple, à la suite des Parfums qui l’ont attirée elle?même c’est pourquoi l’amante sacrée dit à son Bien?Aimé Tirez-moi et nous courrons.

De plus, la virginité de Notre-Dame surpassa celle des Anges parce que ceux-ci sont vierges et chastes par nature. Or, on n’a pas accoutumé de louer une personne de ce qu’elle a naturellement, d’autant que cela étant sans élection, ne mérite par conséquent point de louanges. On ne loue pas le soleil parce qu’il est lumineux, car cette propriété lui étant naturelle il ne peut cesser de l’être. Les Anges ne sont nullement louables de ce qu’ils sont vierges et chastes, car ils ne peuvent pas être autrement ; mais notre sacrée Maîtresse a une virginité digne d'être exaltée, d’autant qu’elle est choisie, élue et vouée ; et si bien elle fut mariée à un homme, ce ne fut point au préjudice de sa virginité, parce que son mari était vierge, et avait comme elle voué de l’être toujours. Oh, que cette très sainte-Dame aima chèrement cette vertu ; c’est pourquoi elle en fit le vœu, elle s’accompagna toujours de vierges et les favorisa particulièrement.

Sa virginité surpassa encore celle des Anges entant qu’elle fut combattue et éprouvée, ce qui ne peut être pour celle des Esprits célestes, parce qu’ils ne sauraient déchoir de leur pureté ou recevoir en façon quelconque tare ni épreuve. Notre glorieux Père saint Augustin dit, parlant aux Anges : Il ne vous est pas difficile d’être vierges, ô Esprits bienheureux, puisque vous n’êtes point tentés et ne le pouvez être. On trouvera peut être étrange ce que je dis, que la pureté de Notre-Dame a été éprouvée et combattue ; mais pourtant cela est, et d’une épreuve très grande. A Dieu ne plaise que nous pensions que cette épreuve ressemble aux nôtres, car étant toute pure et la pureté même, elle ne pouvait recevoir les attaques que nous recevons et qui nous tour­mentent nous autres qui portons la tentation en nous. Ces tentations n’eussent pas seulement osé approcher les murs inexpugnables de son intégrité. Elles sont si importunes que le grand Apôtre saint Paul écrit qu’il pria par trois fois Notre-Seigneur de les lui ôter, ou bien d’en modérer de telle sorte la fureur qu’il peut y résister sans offense et sans chute.

Toutefois la sacrée Vierge reçut une épreuve quand elle vit l’Ange en forme humaine. Hé, ne le remarquons­-nous pas en ce qu’elle commença à craindre et se trou­bler, si que saint Gabriel le connaissant lui dit : Marie, ne crains point ; car si bien, voulait?il signifier, vous me voyez en forme d’homme, je ne le suis pourtant pas, ni moins vous veux?je parler de leur part. Ce qu’il dit s’apercevant que la pudeur virginale de Notre-Dame commençait à entrer en peine. La pudeur, écrit un saint personnage, est comme la sacristine de la chas­teté. Et tout ainsi que la sacristine d’une église a un grand soin de bien fermer les portes, de peur que l’on ne vienne à dépouiller ses autels, et regarde toujours autour d’iceux si on n’a point pris quelque chose, de même la pudeur des vierges est sans cesse aux aguets pour voir si rien ne viendra point attaquer leur chasteté ou mettre en péril leur virginité, de laquelle elle est extrêmement jalouse ; et dès qu’elle aperçoit quelques choses noires, quand ce ne serait que l’ombre du mal, elle s’émeut et se trouble comme fit la très auguste Marie.

Mais elle ne fut pas seulement vierge par excellence au-dessus de tous autres, tant Anges qu’hommes, mais encore plus humble que tous autres ; ce qu’elle mon­tra excellemment bien le jour de l’Annonciation. Lors elle fit le plus grand acte d’humilité qui ait jamais été fait et qui se fera jamais par une pure créature ; car se voyant exaltée par l’Ange, lequel la salua disant qu’elle était Pleine de grâce et qu’elle concevrait un fils qui serait Dieu et homme tout ensemble, cela l’émeut et la fit craindre. Certes, elle était familière avec les Anges, mais elle n’avait néanmoins jamais été louée par eux jusqu'à cette heure là, d’autant que ce n’est point leur coutume de louer personne, si ce n’est quelquefois pour encourager en quelque grande entreprise. Oyant donc saint Gabriel lui donner une louange si extraordi­naire, cela la mit en souci, pour montrer aux filles qui prennent plaisir à être cajolées qu’elles courent grande fortune de recevoir quelque tare en leur virginité et pureté ; car l’humilité est compagne de la virginité, et tellement compagne que la virginité ne demeurera jamais longuement en femme qui n’aura pas l’humilité. Bien qu’elles se puissent trouver l’une sans l’autre, comme on voit communément dans le monde, où plusieurs per­sonnes mariées vivent humblement, si faut?il confesser pourtant que ces deux vertus ne sauraient subsister l’une sans l’autre dans les vierges, c’est-à-dire dans les filles.

Notre-Dame étant rassurée par l’Ange et ayant appris ce que Dieu voulait faire d’elle et en elle, fit ce souverain acte d’humilité disant : Voici la servante du Seigneur, me soit fait selon ta Parole. Elle se voyait élevée à la plus haute dignité qui jamais fut et sera ; car quand il plairait à Dieu de recréer derechef plusieurs mondes, il ne saurait pourtant faire qu’une pure créature fut plus que la Mère de Dieu. Cette dignité est incom­parable, et cependant la sacrée Vierge ne s’enfle point, mais elle assure qu’elle demeure toujours servante de la divine Majesté. Et pour montrer qu’elle l’était et qu’elle la voulait être : Qu’il me soit fait, dit?elle, tout ainsi qu’il lui plaira, s’abandonnant à la merci de sa divine volonté, protestant que par son choix et par son élection elle se tiendra toujours en bassesse et qu’elle conservera l’humilité comme compagne inséparable de la virginité.

Mais si ces deux vertus se peuvent trouver l’une sans l’autre, cette séparation ne peut exister entre l’humilité et la charité, car elles sont indivisibles et tellement con­jointes et unies ensemble que jamais l’une ne se rencontre sans l’autre, pourvu qu’elles soient vraies et non feintes. Dès que l’une cesse de faire son acte, l’autre la suit immédiatement ; dès que l’humilité s’est abaissée, la charité se relève contre le Ciel. Ces deux vertus sont semblables à l’échelle de Jacob sur laquelle les Anges montaient et descendaient. Ce n’est pas à dire que d’elles-mêmes, elles ne puissent descendre et monter tout à la fois ; ce que ne faisaient pas ces Anges, car ils montaient pour descendre derechef. L’humilité sem­ble nous éloigner de Dieu qui est appuyé sur le haut de l’échelle, parce qu’elle nous fait toujours descendre pour nous avilir, mépriser et ravaler ; mais néanmoins c’est tout au contraire, car à mesure que nous nous abaissons, nous nous rendons plus capables de monter au sommet de cette échelle où nous rencontrons le Père éternel.

Notre-Dame s’humilia et se reconnut indigne d’être élevée à la haute dignité de Mère de Dieu ; c’est pour cela qu’elle fut rendue sa Mère, car elle n’eut pas plus tôt fait la protestation de sa petitesse, que, s’étant abandonnée à lui par un acte de charité incomparable, elle devint Mère du Très Haut, qui est le Sauveur de nos âmes.

Si nous faisons ainsi, mes chères Filles, et que nous unissions la virginité avec l’humilité, l’accompagnant soudain de la très sainte charité qui nous élèvera au haut de l’échelle mystique de Jacob, nous serons indu­bitablement reçus dans la poitrine du Père éternel, qui nous comblera de mille sortes de consolations célestes. Lors, en la jouissance d’icelles, nous chanterons, après Notre-Dame et très sainte Maîtresse, le cantique des louanges de ce Dieu qui nous aura fait tant de grâce de la suivre en ce monde et de batailler sous son étendard.

Ainsi soit?il.