SAINT FRANÇOIS DE SALES

LES CONTROVERSES

PREMIÈRE PARTIE

« DÉFENSE »

DE L’AUTORITÉ DE L’ÉGLISE

 

CHAPITRE PREMIER :

Les Ministres, n’ayant pas la Mission, n’ont pas l’autorité

 

ARTICLE PREMIER

Les Ministres n’ont Mission ni du peuple ni des Princes séculiers

 

Premièrement, Messieurs, vos devanciers et vous aussi avez fait une faute inexcusable, quand vous prêtâtes l’oreille à ceux qui s’étaient séparés de l’Église, car ce n’étaient pas des personnes qualifiées comme il fallait pour prêcher. Ils portaient parole, à ce qu’ils disaient, de la part de Dieu, contre l’Église ; ils se vantaient de porter le libelle de divorce de la part du Fils de Dieu à l’Église son Épouse ancienne, pour se marier à cette jeune assemblée refaite et reformée. Mais comment pouviez-vous croire ces nouvelles si tôt, que sans leur faire montrer leur charge et commission bien authentiquée, vous commençâtes de premier abord à ne plus reconnaître cette Reine pour votre princesse, et à crier partout que c’était un adultère ? Ils couraient çà et là semer ces nouvelles, mais qui les en avait chargés ? On ne se peut enrôler sous aucun capitaine sans l’aveu du prince chez lequel on demeure : et comment fûtes-vous si prompts à vous enrôler sous ces premiers ministres, sans savoir si vos pasteurs l’avoueraient ? Même si vous saviez bien qu’il vous sortait hors de l’état dans lequel vous étiez nés et nourris. Eux, donc, sont inexcusables de ce que sans l’autorité du magistrat spirituel ils ont fait cette levée de bouclier, et vous, de les avoir suivis.

Vous voyez bien où je vais battre ; c’est sur la faute de mission et de vocation que Luther, Zwingli, Calvin et les autres avaient : car c’est une chose certaine que quiconque veut enseigner et tenir rang de pasteur en l’Église doit être envoyé. Saint Paul : Quomodo predicabunt, nisi mittanbur ? Comment prêcheront-ils, s’ils ne sont envoyés ? Et Jérémie : Les prophètes prophétisent à faux, je ne les ai pas envoyés ; et ailleurs : Non mitebam prophetas et ipsi currebant : Je ne les envoyais point, et ils couraient. La mission est donc nécessaire ; vous ne le nierez pas, si vous ne savez quelque chose de plus que vos maîtres.

Mais je vous vois venir en trois escadrons : car les uns d’entre vous diront qu’ils ont eu vocation et mission du peuple et magistrat séculier et temporel ; les autres de l’Église ; comment cela ? Parce que, disent-ils, Luther, Œcolampade, Bucer, Zwingli et autres étaient prêtres de l’Église comme les autres ; les autres, enfin, qui sont les plus habiles, disent qu’ils ont été envoyés de Dieu mais extraordinairement.

Voyons ce qu’il en est du premier. Comment croirons-nous que le peuple et les princes séculiers aient appelé Calvin, Brence, Luther, pour enseigner la doctrine que jamais ils n’avaient ouïe ? et devant, quand ils commencèrent à prêcher et semer cette doctrine, qui les avait chargés de le faire ? Vous dites que le peuple dévot vous a appelés, mais quel peuple ? Car, ou il était catholique, ou il ne l’était pas : s’il était catholique, comment vous eût-il appelé et envoyé prêcher ce qu’il ne croyait pas ? et cette vocation de quelque bien petite partie du peuple non catholique, comment pouvait-elle contrevenir à tout le reste qui s’y opposa ? et comment une partie du peuple pouvait vous donner autorité sur l’autre partie, afin que vous alliez de peuple en peuple distrayant tant que vous pouviez les âmes de l’ancienne obéissance ? car un peuple ne peut donner l’autorité que sur soi-même. Il eût donc fallu ne point prêcher sinon là où vous étiez appelés du peuple ; si vous eussiez fait cela, vous n’auriez pas eu tant de suite. Mais disons voir, quand Luther commença, qui l’appela ? il n’y avait encore point de peuple qui pensât aux opinions qu’il a soutenues, comment donc l’eût-il appelé pour les prêcher ? S’il n’était pas catholique, qu’était-il donc ? Luthérien ? non pas, car je parle de la première fois ; quoi donc ? Qu’on réponde donc, si l’on peut. Qui a donné l’autorité aux premiers d’assembler les peuples, dresser des compagnies et bandes à part ? Ce n’est pas le peuple, car ils n’étaient pas encore assemblés.

Mais, ne serait-ce pas tout brouiller, de permettre à chacun de dire ce que bon lui semblerait ? à ce compte chacun serait envoyé ; car il n’y a si fou qui ne trouve des compagnons, témoins les Trithéites, Anabaptistes, Libertins, Adamites. Il se faut ranger à l’Écriture, en laquelle on ne trouvera jamais que les peuples aient pouvoir de se donner des pasteurs et prédicateurs.

 

ARTICLE II : Les Ministres n’ont pas reçu mission des Évêques catholiques

 

Plusieurs, donc, en notre âge, voyant leur chemin coupé de ce côté-là, se sont jetés de l’autre, et ont dit que les premiers maîtres réformateurs, Luther, Bucer, Œcolampade, ont été envoyés par les Évêques qui les firent prêtres, puis ceux-ci ont été envoyés par les Évêques qui les firent prêtres, puis ceux-ci ont été envoyés par les autres suivants, et vont ainsi enchaînant leur mission à celle des Apôtres.

Véritablement, c’est parler français et réellement, que de confesser que leur mission ne peut découler des Apôtres à leurs ministres, que par la succession de nos Évêques et par l’imposition de leurs mains : la chose est telle sans doute. On ne peut pas faire sauter cette mission si haut, que des Apôtres elle soit tombée entre les mains des prédicateurs de ce temps, sans être passé par l’un des Anciens et de nos devanciers : il eût fallu une bien longue sarbacane en la bouche des premiers fondateurs de l’Église, pour avoir appelé Luther et les autres sans que ceux qui étaient entre deux s’en fussent aperçus, ou bien (comme dit Calvin à une autre occasion et mal à propos), que ceux-ci eussent eu les oreilles bien grandes : il fallait bien qu’elle fût conservée entière, si ceux-ci la devaient trouver. Nous avouons donc que la mission était commandée par nos Évêques, et principalement par les mains de leur chef, l’Évêque romain. Mais nous nions formellement que vos ministres en aient eu aucune communication, pour prêcher ce qu’ils ont prêché, parce que :

1. Ils prêchent des choses contraires à l’Église en laquelle ils ont été ordonnés prêtres : donc, ou ils errent, ou c’est l’Église qui les a envoyés, et, par conséquent, ou leur Église est fausse ou celle de laquelle ils ont pris la mission. Car d’une Église fausse ne peut sortir une vraie mission : si c’est leur Église qui est fausse, ils ont fausse mission ; car en une Église fausse ne peut être vraie mission. Donc, ils n’ont point eu de mission pour prêcher ce qu’ils ont prêché : puisque si l’Église en laquelle ils ont été ordonnés était vraie, ils sont hérétiques d’en être sortis et d’avoir prêché contre sa créance ; et si elle n’était pas vraie, elle ne leur pouvait donner mission.

2. Outre cela, quoiqu’ils eussent eu mission en l’Église romaine, ils ne l’ont pas eu pour en sortir et distraire de son obéissance ses enfants : certes, le commissaire ne doit pas excéder les bornes de sa commission, ou c’est pour néant.

3. Luther, Œcolampade ou Calvin n’étaient pas évêques ; comment donc pouvaient-ils communiquer aucune mission à leurs successeurs de la part de l’Église romaine, qui proteste en tout et partout qu’il n’y a que les Évêques qui puissent envoyer, et que cela n’appartient aucunement aux simples prêtres ? en quoi saint Jérôme même a mis la différence qui est entre le simple prêtre et l’Évêque, en l’épître ad Evagrium ; et saint Augustin et Épiphane mettent Arius en compte avec les hérétiques parce qu’il tenait le contraire.

 

ARTICLE III : Les Ministres n’ont pas la Mission extraordinaire

 

Ces raisons sont si vives que les plus assurés des vôtres ont pris parti ailleurs qu’en la mission ordinaire, et ont dit qu’ils étaient envoyés extraordinairement de Dieu, parce que la mission ordinaire avait été gâtée et abolie, à cause de la vraie Église, sous la tyrannie de l’Antéchrist. Voici leur plus assurée retraite, laquelle, parce qu’elle est commune à toutes sortes d’hérétiques, mérite d’être attaquée à bon escient, et ruinée sens dessus dessous. Mettons donc notre dire par ordre, pour voir si nous pourrons forcer leur dernière barricade.

Je dis donc, 1) que personne ne doit alléguer une mission extraordinaire qu’il ne la prouve par miracles. Car, je vous prie, à quoi en serions-nous, si ce prétexte de mission extraordinaire était recevable sans preuve ? ne serait ce pas un voile à toutes sortes de rêveries ? Arius, Marcion, Montanus, Massalius, ne pourraient-ils pas être reçus à ce grade de réformateurs en prêtant le même serment ? 2) Jamais personne ne fut envoyé extraordinairement qui ne prît cette lettre de créance de la divine Majesté. Moïse fut envoyé immédiatement de Dieu pour gouverner le peuple d’Israël ; il voulut savoir le nom de qui l’envoyait, et quand il eut appris ce nom admirable de Dieu, il demanda des marques et patentes de sa commission : ce que notre Dieu trouva si bon, qu’il lui donna la grâce de trois sortes de prodiges et de merveilles, qui furent comme trois attestations, en trois divers langages, de la charge qu’il lui donnait, afin que qui n’entendrait pas l’une entendit l’autre. Si donc ils allèguent la mission extraordinaire, qu’ils nous montrent quelques œuvres extraordinaires, autrement nous ne sommes pas obligés de les croire. Vraiment Moïse montre extraordinairement bien la nécessité de cette preuve à qui veut parler extraordinairement ; car, ayant à demander le don d’éloquence à Dieu, il ne le demande qu’après avoir le pouvoir des miracles, montrant qu’il est plus nécessaire d’avoir l’autorité de parler que d’en avoir la promptitude. La mission de saint Jean-Baptiste, quoiqu’elle ne fût pas du tout extraordinaire, ne fut-elle pas authentiquée par sa conception, sa nativité, et même par sa vie tant miraculeuse, à laquelle Notre-Seigneur donna si bon témoignage ? Mais quant aux Apôtres, qui ne sait les miracles qu’ils faisaient et leur grand nombre ? leurs mouchoirs, leur ombre servaient à la prompte guérison des malades et à chasser le diable : Par les mains des Apôtres étaient faits beaucoup de signes et merveilles parmi le peuple (Act. V, 12) et que ce fut en confirmation de leur prédication, saint Marc le dit tout ouvertement, dans les dernières paroles de son Évangile, et saint Paul, aux Hébreux. Comment donc se voudront excuser et relever de cette preuve pour leur mission ceux qui en notre âge en veulent avancer une extraordinaire ? quel privilège ont-ils plus qu’Apostolique et Mosaïque ? Que dirai-je de plus ? Si notre souverain Maître, consubstantiel au Père, duquel la mission est si authentique qu’elle présuppose la communication de même essence, lui-même, dis-je, qui est la source vive de toute mission ecclésiastique, n’a pas voulu s’exempter de cette preuve de miracles, quelle raison y a-t-il que ces nouveaux ministres soient crus à leur seule parole ? Notre-Seigneur allègue fort souvent sa mission pour mettre sa parole en crédit : Comme mon Père m’a envoyé, je vous envoie (Jean XX, 21). Ma doctrine n’est point mienne, mais de Celui qui m’a envoyé (Jean VII, 16). Et vous me connaissez, et vous savez d’où je suis, et que je ne suis point venu de par moi-même (28). Mais aussi, pour donner autorité à sa mission, il met en avant ses miracles, et atteste que, s’il n’eût fait des œuvres que nul autre n’a faites parmi les Juifs, ils n’eussent point eu de péché de ne point croire en lui ; et ailleurs il leur dit : Ne croyez-vous pas que mon Père est en moi et moi en mon Père ? au moins croyez-le par les œuvres (Jean XIV, 11-12). Qui sera donc si osé que de se vanter de mission extraordinaire, sans produire des miracles, il mérite d’être tenu pour imposteur : or ni vos premiers ni vos derniers ministres n’ont fait aucun miracle : ils n’ont donc point de mission extraordinaire. Passons outre.

Je dis, secondement, que jamais aucune mission extraordinaire ne doit être reçue, étant désavouée de l’autorité ordinaire qui est en l’Église de Notre-Seigneur. Car,

1) nous sommes obligés d’obéir à nos pasteurs ordinaires sous peine d’être publicains et païens (Mt. XVIII, 17) ; comment donc pourrions-nous nous ranger sous une autre discipline que la leur ? les extraordinaires viendraient pour rien, puisque nous serions obligés de ne pas les ouïr, en cas, comme j’ai dit, qu’ils fussent désavoués des ordinaires.

2) Dieu n’est point auteur de division, mais d’union et de concorde (I Cor. XIV, 33), principalement entre ses disciples et ministres ecclésiastiques, comme Notre-Seigneur montre clairement dans la sainte prière qu’il fit à son Père aux derniers jours de sa vie mortelle (Jean XVII, 11 et 21). Comment donc autoriserait-il deux sortes de pasteurs, les uns extraordinaires, les autres ordinaires ? Quant aux ordinaires, qu’ils soient autorisés, cela est certain ; quant aux extraordinaires, nous le présupposons : ce seraient donc deux églises différentes, qui est contre la plus pure parole de Notre-Seigneur, qui n’a qu’une seule épouse, qu’une seule colombe, qu’une seule parfaite (Cant. VI, 8). Et comment le troupeau pourrait être uni, conduit par deux pasteurs, inconnus l’un de l’autre, à divers repaires, à divers appels et redans, et dont l’un et l’autre voudraient tout avoir ? Ainsi serait l’Église, sous diversité de pasteurs ordinaires et extraordinaires, tiraillée çà et là en diverses sectes. Et quoi ? Notre-Seigneur est-il divisé (I Cor. I, 13), ou en lui-même ou en son corps qui est l’Église ? Non, pour vrai, mais au contraire, il n’y a qu’un Seigneur (Éph. IV, 5) lequel a bâti son corps mystique (Éph. IV, 12) avec une belle variété de membres très bien agencés (Éph. IV, 11), assemblés et serrés ensembles, par toutes les jointures de la dépendance mutuelle (Éph. IV, 16) ; de façon que de vouloir mettre en l’Église cette division de troupes ordinaires et extraordinaires, c’est la ruiner et perdre. Il faut donc revenir à ce que nous disions, que jamais la vocation extraordinaire n’est légitime quand elle est désavouée de l’ordinaire.

3) Et de fait, où me montrera-t-on jamais une vocation légitime extraordinaire qui n’ait été reçue par l’autorité ordinaire ? Saint Paul fut appelé extraordinairement (Act. IX, 6), mais ne fut-il pas approuvé et autorisé par l’ordinaire, une (Act. IX, 7) et deux fois (Act. XIII, 3) ? Et la mission reçue par l’autorité ordinaire est appelée mission du Saint-Esprit (Act. XIII, 3).

4) La mission de saint Jean-Baptiste ne se peut pas bien dire extraordinaire, parce qu’il n’enseignait rien contre l’Église mosaïque, et qu’il était de la race sacerdotale (Luc I, 8) : si est-ce néanmoins que la rareté de sa doctrine fut avouée par l’ordinaire magistrat de l’Église judaïque, en la belle légation qui lui fut faite par les prêtres et les lévites (Jean I, 19 sq.), dont la teneur présuppose une grande estime et réputation en laquelle il était vers eux ; et les Pharisiens mêmes, qui étaient assis sur la chaire de Moïse, ne venaient-ils pas communiquer à son baptême (Mt. III, 5-7) tout ouvertement, sans scrupule ? c’était bien recevoir sa mission à bon escient. Notre-Seigneur même, qui était le Maître, ne voulut-il pas être reçu de Siméon (Luc II, 28 et 34) qui était prêtre, comme il appert en ce qu’il bénit Notre-Dame ; et même pour sa Passion, qui était l’exécution principale de sa mission, ne voulut-il pas avoir le témoignage prophétique du grand Prêtre qui était alors (Jean XI, 51) ?

4) Et c’est ce que saint Paul enseigne, quand il ne veut que personne ne s’attribue l’honneur pastoral sinon celui qui est appelé de Dieu, comme Aaron (Héb. V, 4) : car la vocation d’Aaron fut faite par l’ordinaire, Moïse, si que Dieu ne mit sa sainte parole en la bouche d’Aaron immédiatement, mais Moïse, auquel Dieu fit ce commandement (Ex. IV, 15) : Parle à lui, et lui mets mes paroles en sa bouche ; et je serai en ta bouche et en la sienne.

5) Que si nous considérons les paroles de saint Paul, nous apprendrons même que la vocation des pasteurs et magistrats ecclésiastiques doit être faite visiblement ou perceptiblement, non par manière d’enthousiasme et motion secrète : car voilà deux exemples qui sont proposés ; d’Aaron, qui fut oint et appelé visiblement (Lévit. VIII, 12 ; Ex. XXVIII, 1), et puis de Notre-Seigneur et Maître, qui, étant souverain Pontife et Pasteur de tous les siècles, ne s’est point clarifié soi-même (Héb. V, 5-6), c’est-à-dire, ne s’est point attribué l’honneur de sa sainte prêtrise, comme avait dit saint Paul auparavant, mais a été illustré par Celui qui lui a dit : Tu es mon Fils, je t’ai engendré aujourd’hui, et Tu es prêtre éternellement, selon l’ordre de Melchisédech. Je vous prie, pense à ce trait. Jésus-Christ est souverain Pontife selon l’ordre de Melchisédech : s’est-il ingéré et poussé de lui-même à cet honneur ? non, mais il y a été appelé (Héb. V, 10). Qui l’a appelé ? son Père éternel (Héb. V, 5). Et comment ? immédiatement et médiatement tout ensemble : immédiatement, en son Baptême (Mt. III, 17) et en sa Transfiguration (Mt. XVII, 5), avec cette voix : Celui-ci est mon Fils bien-aimé auquel j’ai pris mon bon plaisir, écoutez-le ; médiatement, par les Prophètes, et surtout par David à l’endroit que saint Paul cite à propos des Psaumes : Tu es mon Fils, je l’ai engendré aujourd’hui (Ps. II, 7), Tu es prêtre éternellement, selon l’ordre de Melchisédech (Ps. CIX, 4).

Et partout la vocation est perceptible : la parole en la nuée fut ouïe, et en David ouïe et lue ; mais saint Paul, voulant montrer la vocation de Notre-Seigneur, apporte les passages seuls de David, par lesquels il dit Notre-Seigneur avoir été clarifié de son Père, se contentant ainsi de produire le témoignage perceptible, et fait par l’entremise des Écritures ordinaires et des Prophètes reçus.

Je dis troisièmement, que l’autorité de la mission extraordinaire ne détruit jamais l’ordinaire, et n’est jamais donnée pour la renverser : témoins tous les Prophètes, qui jamais ne firent autel contre autel, jamais ne renversèrent la prêtrise d’Aaron, jamais n’abolirent les constitutions de la Synagogue ; témoin Notre-Seigneur, qui assure que tout royaume divisé en soi-même sera désolé, et l’une maison tombera sur l’autre (Luc 11, 17) ; témoin le respect qu’il portait à la chaire de Moïse, la doctrine de laquelle il voulait être gardé (Mt. XXIII, 2,3). Et de vrai, si l’extraordinaire devait abolir l’ordinaire, comment saurions-nous quand, à qui, et comment, nous nous y devrions ranger ? Non, non, l’ordinaire est immortelle pendant que l’Église sera ici-bas dans le monde : Les pasteurs et docteurs qu’il a donnés une fois à l’Église doivent avoir perpétuelle succession, pour la communion des Saints, jusqu’à ce que nous nous rencontrions tous en l’unité de la foi, et de la connaissance du Fils de Dieu, en homme parfait, à la mesure de l’âge entier du Christ ; afin que nous ne soyons plus enfants, flottants et démenés çà et là à tous vents de doctrine, par la duperie des hommes et par leur rusée séduction (Éph. IV, 11-14). Voilà le beau discours que fait saint Paul, pour montrer que si les docteurs et pasteurs ordinaires n’avaient perpétuelle succession, mais fussent sujets à l’abrogation des extraordinaires, nous n’aurions aussi qu’une foi et discipline désordonnée et partagée à tous coups, nous serions sujets à être séduits par les hommes qui à tous propos se vanteraient de l’extraordinaire vocation, et comme les Gentils, nous cheminerions en la vanité de nos entendements, un chacun se faisant accroire de sentir la motion extraordinaire du Saint-Esprit : de quoi notre âge fournit tant d’exemples, que c’est une des plus fortes raisons qu’on puisse présenter en cette occasion ; car, si l’extraordinaire peut lever l’ordinaire administration, à qui en laisserons-nous la charge ? à Calvin, ou à Luther ? à Luther, ou au Pacimontain ? au Pacimontain, ou à Blandrate, ou à Brence ? à Brence, ou à la reine d’Angleterre ? car chacun tirera de son côté cette couverture de la mission extraordinaire. Or la parole de Notre-Seigneur nous ôte de toutes ces difficultés, qui a édifié son Église sur un si bon fondement, et avec une proportion si bien entendue, que les portes d’enfer ne prévaudront jamais contre elle (Mt. XVI, 18). Que si jamais elles n’ont prévalu ni prévaudront, la vocation extraordinaire n’y est pas nécessaire pour l’abolir : car Dieu ne hait rien de ce qu’il a fait, comment donc Il abolirait l’Église ordinaire pour en faire d’extraordinaires ? vu que c’est Lui qui a édifié l’ordinaire sur Lui-même, et l’a cimentée de Son propre sang.

 

ARTICLE IV : Réponse aux arguments des Ministres

Je n’ai encore su rencontrer parmi vos maîtres que deux objections à ce discours que je viens de faire ; dont l’une est tirée de l’exemple de Notre-Seigneur et des Apôtres, l’autre, de l’exemple des Prophètes.

Mais, quant à la première, dites-moi, je vous prie, trouvez-vous bon qu’on mette en comparaison la vocation de ces nouveaux ministres avec celle de Notre-Seigneur ? Notre-Seigneur n’avait-il pas été prophétisé en qualité de Messie ? son temps n’avait-il pas été déterminé par Daniel (IX, 24 et 26) ? A-t-il fait action qui presque ne soit particulièrement cotée dans les Livres des Prophètes et figurée par les Patriarches ? Il a fait changement de bien en mieux de la loi mosaïque, mais ce changement-là n’avait-il pas été prédit (Agg. II, 10) ? Il a changé par conséquent le sacerdoce d’Aaron en celui de Melchisédech, bien meilleur ; tout cela n’est-il pas selon les témoignages anciens (Héb. V, 6) ? Vos ministres n’ont point été prophétisés en qualité de prédicateurs de la Parole de Dieu, ni le temps de leur venue, ni pas une de leurs actions ; ils ont été un remuement pour l’Église beaucoup plus grand et plus âpre que Notre-Seigneur le fit pour la Synagogue, car ils ont tout ôté en n’y remettant que certaines ombres, mais de témoignages ils n’en ont point à cet effet. Au moins ne se devraient-ils pas exempter de produire des miracles sur une telle mutation, quoique vous tiriez prétexte de l’Écriture ; puisque Notre-Seigneur ne s’en exempta pas, comme j’ai montré ci-dessus, encore que le changement qu’il faisait fût puisé de la plus pure source des Écritures (Luc I, 70). Mais où me montreront-ils que l’Église ne doive jamais plus recevoir une autre forme, ou semblable rédemption, que celle qu’y fit Notre-Seigneur ?

Et quant aux Prophètes, j’en vois plusieurs abusés. 1. On pense que toutes les vocations des Prophètes aient été extraordinaires et immédiates : chose fausse ; car il y avait des collèges et des congrégations de Prophètes reconnues et avouées par la Synagogue, comme on peut recueillir de plusieurs passages de l’Écriture. Il y en avait en Ramatha, en Béthel, en Jéricho ou Élisée habita, en la montagne d’Éphraïm, en Samarie ; Élisée même fut oint par Héli ; la vocation de Samuel fut reconnue et avouée par le grand Prêtre, et en Samuel le Seigneur recommença à apparaître en Silo (1 Rois III, 9), comme dit l’Écriture, qui fait que les Juifs tiennent Samuel comme fondateur des congrégations prophétiques. 2. On pense que tous ceux qui prophétisaient exerçaient la charge de la prédication : ce qui n’était pas, comme il appert des sergents de Paul et de Saül même (1 Rois XIX, 20 sq.). De façon que la vocation des Prophètes ne sert de rien à celle des hérétiques ou schismatiques, car :

Ou elle était ordinaire, comme nous avons montré ci-devant, ou approuvée du reste de la Synagogue, comme il est aisé de le voir en ce qu’on les reconnaissait aussitôt, et qu’on en faisait compte en tous lieux parmi les Juifs, les appelant hommes de Dieu (3 Rois XVII, 18) : et à qui regardera de près l’histoire de cette ancienne Synagogue verra que l’office des Prophètes était aussi commun entre eux qu’entre nous des prédicateurs.

Jamais on ne montrera prophètes qui voulurent renverser la puissance ordinaire ; ils l’ont toujours suivie, et n’ont rien dit contraire à la doctrine de ceux qui étaient assis sur la chaire de Moïse et d’Aaron ; et il s’en est trouvé qui étaient de la race sacerdotale, comme Jérémie, fils d’Helcias, et Ézéchiel, fils de Buzi ; ils ont toujours parlé avec honneur des Pontifes et de la succession sacerdotale, quoiqu’ils aient repris leurs vices. Isaïe, voulant écrire dans un grand livre qui lui fut montré, prit Uri prêtre, quoique à venir, et Zacharie prophète à témoins, comme s’il prenait le témoignage de tous les prêtres et prophètes ; et Malachie n’atteste-il pas que les lèvres du prêtre gardent la science, et demanderont la loi de sa bouche à l’ange du Seigneur des armées ? (Ézéch. II, 7) tant s’en faut que jamais ils aient retiré les Juifs de la communion de l’ordinaire.

Les Prophètes, combien de miracles ont-ils faits en confirmation de la vocation prophétique ? ce ne serait jamais fait si j’entrais en ce dénombrement. Mais si quelquefois ils ont fait quelque chose qui eut quelque visage de pouvoir extraordinaire, aussitôt les miracles se sont ensuivis : témoin Élie, qui dressant un autel sur le mont Carmel selon l’instinct qu’il avait eu du Saint-Esprit en sacrifiant, montrant par miracle qu’il le faisait à l’honneur de Dieu et de la religion juive (3 Rois XVIII, 32 et 38).

Enfin, vos ministres auraient bonne grâce s’ils voulaient usurper le pouvoir de prophètes, eux qui n’en ont jamais eu le don ni la lumière : ce serait plutôt à nous, qui pourrions produire infinité de prophéties des nôtres ; comme de saint Grégoire Thaumaturge, au rapport de saint Basile, de saint Antoine, témoin Athanase, de l’abbé Jean, témoin saint Augustin, saint Benoît, saint Bernard, saint François et mille autres. Si donc il est question entre nous de l’autorité prophétique, elle nous demeurera, qu’elle soit ordinaire ou extraordinaire, puisque nous en avons l’effet, non pas à vos ministres qui n’en ont jamais fait un brin de preuve : sinon qu’ils voulussent appeler prophéties de la vision de Zwingli, au livre inscrit, Subsidium de eucharistia, et le livre intitulé Querela Lutheri, ou la prédiction qu’il fit, l’an 25 de ce siècle, que s’il prêchait encore deux ans il ne demeurerait ni pape, ni prêtres, ni moines, ni clochers, ni Messe. Et de vrai, il n’y a qu’un mal en cette prophétie, c’est seulement faute de vérité ; car il prêcha encore près de vingt-deux ans, et néanmoins encore se trouve-il des prêtres et des clochers, et en la chaire de saint Pierre est assis un pape légitime.

Vos premiers ministres donc, Messieurs, sont de ces prophètes dont Dieu défendait qu’on les écoute parler, en Jérémie : n’écoutez pas les paroles des prophètes qui prophétisent et vous déçoivent ; ils parlent la vision de leur cœur, et non point par la bouche du Seigneur. Je n’envoyais pas les prophètes et ils couraient ; je ne parlais pas à eux et ils prophétisaient. J’ai ouï ce que les prophètes ont dit, prophétisant en mon nom le mensonge, et disant, j’ai songé, j’ai songé (Jér. XXII, 16, 21 et 25). Ne vous semble-t-il pas que ce soient Luther et Zwingli avec leurs prophéties et visions ? ou Carolostade avec sa révélation qu’il disait avoir eue pour sa cène, qui donna occasion à Luther d’écrire son livre Contra coelestes prophetas ?, Ce sont bien eux, au moins, qui ont cette propriété de n’avoir pas été envoyés ; ce sont eux qui prennent leurs langues, et disent, le Seigneur a dit (31) : car ils ne sauraient jamais montrer aucune preuve de la charge qu’ils usurpent, ils ne sauraient produire aucune légitime vocation, et donc, comment veulent-ils prêcher ? On ne peut s’enrôler sous aucun capitaine sans l’aveu du prince, alors comment fûtes-vous si prompts à vous engager sous la charge de ces premiers ministres, sans le congé de vos pasteurs ordinaires, pour sortir de l’état auquel vous étiez nés et nourris qui est l’Église catholique ? Ils sont coupables d’avoir fait de leur propre autorité cette levée de bouclier, et vous de les avoir suivis ; ce dont vous êtes inexcusables. Le bon enfant Samuel, humble, doux et saint, ayant été appelé par trois fois de Dieu, pensa toujours que ce fut Héli qui l’eût appelé : 1. par les peuples et magistrats, 2. par nos Évêques, 3. par sa voix extraordinaire. Non, non, Samuel fut appelé trois fois de Dieu, et selon son humilité il pensait que ce fut une vocation d’homme, jusqu’au moment où enseigné par Héli il connût que c’était la voix divine (1 Rois III, 4-10). Vos ministres, Messieurs, produisent trois vocations de Dieu : par les magistrats séculiers, par les Évêques, et par la voix extraordinaire ; ils pensent que c’est Dieu qui les a appelés en ces trois façons-là. Mais non, ils reconnaissent que c’est une vocation de l’homme, et que les oreilles ont corné à leur vieil Adam, et s’en remettent à Celui qui, comme Héli, préside maintenant à l’Église.

Et voilà la première raison qui rend vos ministres et vous aussi, quoi qu’inégalement, inexcusables devant Dieu et les hommes d’avoir laissé l’Église.

CHAPITRE II : Erreurs des Ministres sur la Nature de l’Église

 

ARTICLE PREMIER : Que l’Église chrétienne est visible

 

Au contraire, Messieurs, l’Église qui contredisait et s’opposait à vos premiers ministres, et s’oppose encore à ceux de ce temps, est si bien marquée de tous côtés que personne, tant aveuglé soit-il, ne peut prétendre ignorer le devoir que tous les bons Chrétiens ont pour elle, et que ce ne soit la vraie, unique, inséparable et très chère Épouse du Roi céleste ; qui rend votre séparation d’autant plus inexcusable. Car, sortir de l’Église, et contredire à ses décrets, c’est toujours se rendre païen et publicain (Mt. XVIII, 17), quand ce serait à la persuasion d’un ange ou séraphin (Gal. I, 8) ; mais, à la persuasion d’hommes pécheurs à la grande forme, comme les autres, personnes particulières, sans autorité, sans aveux, sans aucune qualité requise à des prêcheurs ou prophètes que la simple connaissance de quelques sciences, rompre tous les liens et la plus religieuse obligation d’obéissance qu’on eût en ce monde, qui est celle qu’on doit à l’Église comme Épouse de Notre-Seigneur, c’est une faute qui ne se peut couvrir que d’une grande repentance et pénitence, à laquelle je vous invite de la part du Dieu vivant.

 

Les adversaires, voyant bien qu’à cette touche leur doctrine serait reconnue de mauvais or, ont tâché par tous moyens de nous divertir de cette preuve invincible que nous prenons des marques de la vraie Église, et partant ont voulu maintenir que l’Église est invisible et imperceptible, et par conséquent inconnaissable. Je crois que cet argument est d’une extrême absurdité, et qu’immédiatement au-delà se loge la frénésie et rage.

Mais ils vont par deux chemins à cette opinion de l’invisibilité de l’Église ; car les uns disent qu’elle est invisible parce qu’elle est constituée seulement de personnes élues et prédestinées, les autres attribuent cette invisibilité à la rareté et dissipation des croyants et fidèles : dont les premiers tiennent l’Église être en tous temps invisible, les autres disent que cette invisibilité a duré environ mille ans, ou plus ou moins, c’est-à-dire, de saint Grégoire jusqu’à Luther, quand la papauté était paisible parmi le Christianisme ; car ils disent que durant ce temps-là il y avait plusieurs vrais Chrétiens secrets, qui ne découvraient pas leurs intentions, et se contentaient de servir ainsi Dieu à couvert. Cette théologie est tant imaginaire et condamnable, que les autres ont mieux aimé dire que durant ces mille ans l’Église n’était ni visible ni invisible, mais du tout abolie et étouffée par l’impiété et l’idolâtrie.

 

Permettez-moi, je vous prie, que je dis librement la vérité. Tous ces discours ressentent le mal de chaud ; ce sont des songes qu’on fait en veillant, qui ne valent pas celui que Nabuchodonosor fit en dormant ; aussi lui sont-ils du tout contraires, si nous croyons à l’interprétation de Daniel (Dan. II, 34 et 35) : car Nabuchodonosor vit une pierre taillée d’un mont sans œuvre de mains, qui vint roulant et renversa la grande statue, et s’accrut tellement que devenue montagne elle remplit toute la terre ; et Daniel l’entendit du royaume de Notre-Seigneur qui demeurera éternellement (44). S’il est comme une montagne, et si grande qu’elle remplit la terre, comment sera-t-elle invisible ou secrète ? et s’il dure éternellement, comment aura-t-il manqué mille ans ? Et c’est bien du royaume de l’Église militante que s’entend ce passage : car celui de l’Église triomphante remplira le ciel, non la terre seulement, et ne s’élèvera pas au temps des autres royaumes, comme porte l’interprétation de Daniel, mais après la consommation du siècle ; joint que d’être taillé de la montagne sans œuvre manuelle appartient à la génération temporelle de Notre-Seigneur, selon laquelle il a été conçu au ventre de la Vierge, engendré de sa propre substance sans œuvre humaine, par la seule bénédiction du Saint-Esprit. Ou donc Daniel a mal deviné, ou les adversaires de l’Église catholique, quand ils disaient l’Église être invisible, cachée et abolie. Ayez patience, au nom de Dieu ; nous irons par ordre et brièvement, montrant la vanité de ces opinions.

 

Mais il faut avant tout dire ce que c’est que l’Église. Église vient du mot grec qui veut dire appeler ; Église donc signifie une assemblée ou compagnie de gens appelés : Synagogue veut dire un troupeau, à proprement parler. L’assemblée des Juifs s’appelait Synagogue, celle des Chrétiens s’appelle Église, parce que les Juifs étaient comme un troupeau de bétail, assemblé et réduit en troupeau par crainte, les Chrétiens sont assemblés par la Parole de Dieu, appelés ensemble en union de charité par la prédication des Apôtres et leurs successeurs ; dont saint Augustin a dit (In inchoata Expo. Ep. ad Rom., et in Ps. LXXXI) : « L’Église est nommée de la convocation, la Synagogue, du troupeau ; parce que être convoqué appartient plus aux hommes, être mis en troupeau appartient plus au bétail. » Or c’est à bonne raison que l’on a appelé le peuple chrétien Église ou convocation, parce que le premier bénéfice que Dieu fait à l’homme pour le mettre en grâce, c’est de l’appeler à l’Église ; c’est le premier effet de sa prédestination : Ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés, disait saint Paul aux Romains (Rom. VIII, 30) ; et aux Colossiens (Col. III, 15) : Et la paix du Christ règne en vos cœurs, en laquelle vous êtes appelés en un corps. Être appelés en un corps, c’est être appelés en l’Église ; et en ces similitudes que fait Notre-Seigneur en saint Matthieu (XX, 1 et 16 ; XXII, 2 et 14), de la vigne et du banquet avec l’Église, les ouvriers de la vigne et les conviés aux noces, il les nomme appelés et convoqués : Plusieurs, dit-il, sont appelés, mais peu sont élus. Les Athéniens appelaient Église la convocation des citoyens, la convocation des étrangers s’appelait autrement, diaclhsiz ; dont le mot d’Église vient proprement aux Chrétiens, qui ne sont plus adversaires et passants, mais concitoyens des Saints et domestiques de Dieu (Éph. II, 19).

 

Voilà d’où est pris le mot d’Église, et voici la définition d’icelle. L’Église est une sainte (Éph. V, 27) université ou générale compagnie d’hommes, unis (Jean XI, 52 ; Éph. IV, 4 ; [Cyprien] De unitate Ecclesiæ) et recueillis en la profession d’une même foi chrétienne, en la participation des mêmes Sacrements et Sacrifice (I Cor. X, 16-21 ; Héb. VII, 11) et en l’obéissance (Jean X, 16 et XXI, 17) d’un même vicaire et lieutenant général en terre de Notre-Seigneur Jésus-Christ et successeur de saint Pierre, sous la charge (Éph. IV, 11-12) des légitimes Évêques. J’ai dit avant tout que c’était une sainte compagnie ou assemblée, parce que la sainteté intérieure…

J’entends parler de l’Église militante de laquelle l’Écriture nous a laissé témoignage, non de celle que proposent les hommes. Or, en toute l’Écriture, il ne se trouvera jamais que l’Église soit prise pour une assemblée invisible. Voici nos raisons, simplement étalées :

 

1) Notre-Seigneur et Maître nous renvoie à l’Église en nos difficultés et dissensions (Mt. XVIII, 16-17) ; saint Paul enseigne à son Timothée comme il faut converser en icelle (I Tim. III, 15), appeler les Anciens de l’Église militante (Act. XX, 17), il leur remontre qu’ils sont constitués du Saint-Esprit pour régir l’Église (28), il est envoyé par l’Église avec saint Barnabé, il fut reçu par l’Église (Act. XV, 3 et IV, 22), il confirmait les Églises (v. 41), il constitue des prêtres par les Églises, il assemble l’Église (Act. XIV, 22 et 26), il salue l’Église à Césarée (Act. XVIII, 22), il a persécuté l’Église (Gal. I, 13). Comment tout ceci se peut entendre d’une Église invisible ? où la chercherait-on pour lui faire les plaintes, pour converser en icelle, pour la régir ? Quand elle envoyait saint Paul, elle le recevait, quand il la confirmait, il y constituait des prêtres, il l’assemblait, il la saluait, il la persécutait, était-ce par figure ou par foi seulement et par esprit ? Je ne crois pas que chacun ne voie clairement que c’était effets visibles et perceptibles de part et d’autre. Et quand il lui écrivait (Gal. I, 2 ; I et II Cor. I, 2 et 1), s’adressait-il à quelque chimère invisible ?

 

2. Que dira-t-on des prophéties, qui nous représentent l’Église non seulement visible mais toute claire, illustre, manifeste, magnifique ? Elles la dépeignent comme une reine parée de drap d’or brodé, avec une belle variété d’enrichissement (Ps. XLIV, 10 et 14) comme une montagne (Is. II, 2 ; Mich. IV, 1 et 2), comme un soleil, comme une pleine lune, comme l’arc en ciel, témoin fidèle et certain de la faveur de Dieu vers les hommes qui sont tous la postérité de Noé, c’est ce que le Psaume porte en notre version (Ps. LXXXVIII, 37 ; Cant. IX, 13) : Et thronus ejus sicut sol in conspectu meo, et sicut luna perfecta in aeternum, et testis in coelo fidelis.

 

3. L’Écriture atteste partout qu’elle se peut voir et connaître, ainsi qu’elle est connue. Salomon, dans les Cantiques (Cant. VI, 8), parlant de l’Église, ne dit-il pas : Les filles l’ont vue et l’ont prêchée pour très heureuse ? Et puis, introduisant ses filles pleines d’admiration, il leur fait dire (v. 9) : Qui est celle-ci qui comparaît et se produit comme une aurore en son lever, belle comme la lune, élue comme le soleil, terrible comme une armée ordonnée en bataille ? N’est-ce pas la déclarer visible ? Et quand on l’appelle ainsi (Cant. VI, 12) : Reviens, reviens, Sulamite, reviens, reviens, afin qu’on te voie, et qu’elle réponde (Cant. VII, 1) : Qu’est-ce que vous verrez en cette Sulamite sinon les troupes des armées ? n’est-ce pas encore la déclarer visible ? Qu’on regarde ces admirables cantiques et représentations pastorales des amours du céleste Époux avec l’Église, on verra que partout elle est très visible et remarquable. Isaïe parle ainsi d’elle (XXXV, 8) : Ce vous sera une voie droite, si les fous ne s’y égarent point ; ne faut-il pas bien qu’elle soit découverte et aisée à remarquer, puisque les plus grossiers même sauront s’y conduire sans se tromper ?

 

4. Les pasteurs et docteurs de l’Église sont visibles, donc l’Église est visible : car, je vous prie, les pasteurs de l’Église ne sont-ils pas une partie de l’Église, et ne faut-il pas que les pasteurs et les brebis se reconnaissent mutuellement ? Ne faut-il pas que les brebis entendent la voix du pasteur et le suivent (Jean X, 4) ? Ne faut-il pas que le bon pasteur aille rechercher la brebis égarée, qu’il reconnaisse son parc et bercail ? Ce serait de vrai une belle sorte de pasteurs qui ne sût connaître son troupeau ni le voir. Je ne sais s’il me faudra prouver que les pasteurs de l’Église soient visibles ; on nie bien des choses aussi claires. Saint Pierre était pasteur, ce que je crois, puisque Notre-Seigneur lui disait : Pais mes brebis (Jean XXI, 17) ; les Apôtres étaient aussi pasteurs, et néanmoins on les a vus (Marc I, 16). Je crois que ceux auxquels saint Paul disait : Prenez garde à vous et à tout le troupeau, à la tête duquel le Saint-Esprit vous a constitués pour régir l’Église de Dieu (Act. XX, 28), je crois, dis-je, qu’il les voyait ; et quand ils se jetaient comme bons enfants au cou de ce bon père, le baisant et baignant sa face de leurs larmes (37), je crois qu’il les touchait, sentait et voyait : et ce qui me le fait plus croire, c’est qu’ils regrettaient principalement son départ parce qu’il avait dit qu’ils ne verraient plus sa face (38) ; ils voyaient donc saint Paul, et saint Paul les voyait. Enfin, Zwingli, Œcolampade, Luther, Calvin, Bèze, Muscule, sont visibles, et quand aux derniers il y en a plusieurs qui les ont vus, et néanmoins ils sont appelés pasteurs par leurs sectateurs. On voit donc les pasteurs, et par conséquent les brebis.

 

5. C’est le propre de l’Église de faire la vraie prédication de la parole de Dieu, la vraie administration des Sacrements ; et tout cela n’est-il pas visible ? comment donc veut-on que le sujet soit invisible ?

 

6. Ne sait-on pas que les douze Patriarches, enfants du bon Jacob, furent la source vive de l’Église d’Israël ; et quand leur père les eut assemblé devant lui pour les bénir (Gen. XLIX, 1 et 2), on les voyait, ils se voyaient entre eux. Pourquoi m’amuser à faire cela ? toute l’histoire sacrée fait foi que l’ancienne Synagogue était visible, et pourquoi pas l’Église catholique ?

 

7. Comme les Patriarches, pères de la Synagogue israélite, et desquels Notre-Seigneur est né selon la chair (Rom. IX, 5), faisaient l’Église [judaïque] visible, ainsi les Apôtres avec leurs disciples, enfants de la Synagogue selon la chair, et, selon l’esprit, de Notre-Seigneur, donnèrent le commencement à l’Église catholique visiblement, selon le Psalmiste (Ps. XLXV, 17) : Pour tes Pères te sont nés des enfants, tu les constitueras princes sur toute la terre : « pour douze Patriarches te sont nés douze » Apôtres, dit Arnobe (Comment. super Psalm. in Ps. LXXXV). Ces Apôtres assemblés en Jérusalem, avec la petite troupe des disciples et la très glorieuse Mère du Sauveur, faisaient la vraie Église ; et comment ? visible, sans doute, ainsi tellement visible que le Saint-Esprit vint arroser visiblement ces saintes plantes et pépinières du Christianisme (Act. II, 3).

 

8. Comment les anciens Juifs entraient-ils dans le sein du peuple de Dieu ? par la circoncision, signe visible ; nous autres, par le Baptême, signe visible. Par qui étaient-ils gouvernés ? par les prêtres d’Aaron, gens visibles ; nous autres, par les Évêques, personnes visibles. Par qui étaient-ils prêchés ? par les Prophètes et docteurs, visiblement ; nous autres, par nos pasteurs et prédicateurs, visiblement encore. Les anciens, quelle manducation religieuse et sacrée avaient-ils ? de l’agneau pascal, de la manne, tout est visible ; nous autres, du très saint Sacrement de l’Eucharistie, signe visible quoique de chose invisible. La Synagogue, par qui était-elle persécutée ? par les Égyptiens, Babyloniens, Madianites, Philistins, tous peuples visibles ; l’Église, par les païens, Turcs, Maures, Sarrasins, hérétiques, tout est visible. Bonté de Dieu, et nous demanderons encore si l’Église est visible ? Mais qu’est-ce que l’Église ? une assemblée d’hommes qui ont la chair et les os ; et nous dirons encore que ce n’est qu’un esprit ou fantôme, qui semble être visible et ne l’est que par illusion ? Non, non, qu’est-ce qui vous trouble en ceci, et d’où vous peuvent venir ces pensées ? Voyez ses mains, regardez ses ministres, officiers et gouverneurs ; voyez ses pieds, regardez ses prédicateurs comme ils la portent en levant, couchant, midi et septentrion : tous sont de chair et d’os. Touchez-la, venez comme d’humbles enfants vous jeter au giron de cette douce mère ; voyez-la, considérez-la bien tout en son corps comme elle est toute belle, et vous verrez qu’elle est visible, car une chose spirituelle et invisible n’a ni chair ni os comme voyez qu’elle a (Luc XXIV, 38 et 39).

Voilà nos raisons, qui sont bonnes à toute épreuve ; mais ils ont quelques contre-raisons, qu’ils tirent ce leur semble de l’Écriture, bien aisées à rabattre à qui considérera ce qui s’ensuit :

 

4. Premièrement, Notre-Seigneur avait en son humanité deux parties, le corps et l’âme : ainsi l’Église son Épouse a deux parties : l’une intérieure, invisible, qui est comme son âme, la foi, l’espérance, la charité, la grâce ; l’autre extérieure et visible comme le corps, la confession de foi, les louanges et cantiques, la prédication, les Sacrements, le Sacrifice : ainsi tout ce qui se fait en l’Église a son extérieur et intérieur ; la prière intérieure et extérieure (I Cor. XIV, 15), la foi remplit le cœur d’assurance et la bouche de confession (Rom. X, 9), la prédication se fait extérieurement par les hommes, mais la secrète lumière du Père céleste y est requise, car il faut toujours 1’ouïr et être attiré par lui pour venir au Fils (Jean VI, 44-45) ; et quant aux Sacrements, le signe y est extérieur mais la grâce est intérieure, et qui ne le sait ? Voilà donc l’intérieur de l’Église et l’extérieur. Son plus beau est dedans, le dehors n’est pas si excellent : comme disait l’Époux dans les Cantiques (Cap. IV, 1) : Tes yeux sont des yeux de colombe, sans ce qui est caché au-dedans (v. 2) ; Le miel et le lait sont sous ta langue, c’est-à-dire en ton cœur, voilà le dedans, et l’odeur de tes vêtements comme l’odeur de l’encens, voilà le service extérieur ; et le Psalmiste (Ps. XLIV, 14-15) : Toute la gloire de cette fille royale est au-dedans, c’est l’intérieur, Rêves-tu de belles variétés en franges d’or, voilà l’extérieur.

 

Deuxièmement, il faut considérer que tant l’intérieur que l’extérieur de l’Église peut être dit spirituel, mais diversement ; car l’intérieur est spirituel purement et de sa propre nature, l’extérieur de sa propre nature est corporel, mais parce qu’il tend et vise à l’intérieur spirituel on l’appelle spirituel, comme fait saint Paul (Gal. VI, 1) les hommes qui rendaient le corps sujet à l’esprit, quoiqu’ils fussent corporels ; et quoiqu’une personne soit particulière de sa nature, si elle exerce une fonction publique, comme les juges, on l’appelle publique.

Maintenant, si on dit que la loi évangélique a été donnée dans les cœurs intérieurement, non sur les tables de pierre extérieurement, comme dit Jérémie (XXXI, 33), on doit répondre qu’en l’intérieur de l’Église et dans son cœur est tout le principal de sa gloire, qui ne laisse pas de rayonner jusqu’à l’extérieur qui la fait voir et reconnaître ; ainsi quand il est dit en l’Évangile (Jean IV, 23) que l’heure est venue quand les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et vérité, nous apprenons que l’intérieur est le principal, et que l’extérieur est vain s’il ne tend et ne se va rendre dans l’intérieur pour s’y spiritualiser.

 

De même, quand saint Pierre appelle l’Église maison spirituelle (I Pierre II, 5), c’est parce que tout ce qui part de l’Église tend à la vie spirituelle, et que sa plus grande gloire est intérieure, ou bien parce que ce n’est pas une maison faite de chaux et de sable, mais une maison mystique de pierres vivantes, où la charité sert de ciment.

 

La sainte Parole porte que le royaume de Dieu ne vient pas avec des signes [à observer] (Luc XVII, 20) : le royaume de Dieu, c’est l’Église ; donc l’Église n’est pas visible. Réponse : le royaume de Dieu, en ce lieu-là, c’est Notre-Seigneur avec sa grâce, ou si vous voulez, la compagnie de Notre-Seigneur pendant qu’il fut au monde, dont il s’ensuit : voici le royaume de Dieu est parmi vous (21) ; et ce royaume-ci ne comparut pas avec l’apparat et le faste d’une magnificence mondaine, comme les Juifs croyaient ; et puis, comme on a dit, le plus beau joyau de cette fille royale est caché au-dedans, et ne se peut voir.

 

Quand à ce que saint Paul a dit aux Hébreux (XII, 18-22), que nous ne sommes pas venus vers une montagne maniable, comme celle de Sinaï, mais vers une Jérusalem céleste, cela n’est pas à propos pour dire que l’Église est invisible ; car saint Paul montre en cet endroit que l’Église est plus magnifique et enrichie que la Synagogue, et qu’elle n’est pas une montagne naturelle comme celle de Sinaï, mais mystique, dont il ne s’ensuit aucune invisibilité : outre ce qu’on peut dire avec raison qu’il parle vraiment de la Jérusalem céleste, c’est-à-dire de l’Église triomphante, dont il y ajoute, la fréquence des Anges, comme s’il voulait dire qu’en l’ancienne Loi Dieu fut vu en la montagne en une façon épouvantable, et que la nouvelle nous conduit à le voir en sa gloire là-haut en Paradis.

 

Enfin, voici l’argument que chacun crie être le plus fort : je crois en la sainte Église catholique ; si je crois en elle je ne la vois pas ; donc elle est invisible. Y a-t-il rien de plus faible au monde que ce fantôme de raison ? Les Apôtres n’ont-ils pas cru Notre-Seigneur être ressuscité, et ne l’ont-ils pas vu ? Parce que tu m’as vu, dit-il lui-même à saint Thomas, tu as cru (Jean XX, 29) ; et pour le rendre croyant il lui dit : Vois mes mains, et apporte ta main et la mets dans mon côté, et ne sois plus incrédule mais fidèle (27) : voyez comme la vue n’empêche pas la foi, mais la produit. Or, autre chose vit saint Thomas et autre chose il crut ; il vit le corps, il crut l’esprit et la divinité, car sa vue ne lui avait pas appris de dire Mon Seigneur et mon Dieu (28), mais la foi. Ainsi croit-on à un seul Baptême pour la rémission des péchés ; on voit le Baptême, mais non la rémission des péchés. Aussi voit-on l’Église, mais non sa sainteté intérieure, on voit ses yeux de colombe, mais on croit ce qui est caché au-dedans (Cant. IV, 1), on voit sa robe richement brodée en belle diversité avec ses houppes d’or, mais la plus claire splendeur de sa gloire est au-dedans (Ps. XLIV, 14-15). Voilà ce que nous croyons ; il y a en cette royale Épouse de quoi repaître l’œil intérieur et extérieur, la foi et le sens, et c’est tout pour la plus grande gloire de son Époux

 

 

ARTICLE II : Qu’en l’Église il y a des bons et des mauvais, des prédestinés et des réprouvés

 

Pour rendre l’invisibilité de l’Église probable, chacun produit sa raison, mais la plus triviale que je vois, c’est de s’en rapporter à l’éternelle prédestination. De vrai, cette ruse n’est pas petite, de détourner les yeux spirituels des gens de l’Église militante à la prédestination éternelle, afin qu’éblouis à l’éclair de ce mystère inscrutable nous ne voyions pas ce qui est devant nous. Ils disent donc qu’il y a deux églises, une visible et imparfaite, l’autre invisible et parfaite, et que la visible peut errer et s’évanouir aux vents des erreurs et idolâtries, l’invisible, non. Que si on demande quelle est l’Église visible, ils répondent que c’est l’assemblée des personnes qui font profession de même foi et Sacrements, qui contient les bons et mauvais, et ce n’est Église que de nom ; et l’Église invisible est celle qui contient les élus seulement, qui, n’étant en la connaissance des hommes, sont seulement reconnus et vus de Dieu.

 

Mais nous montrerons clairement que la vraie Église contient les bons et les mauvais, les réprouvés et les élus, et voici pourquoi.

 

1. N’était-ce pas la vraie Église, celle que saint Paul appelait colonne et fermeté de la vérité, et maison du Dieu vivant (I Tim. III, 15) ? Sans doute, car être colonne de vérité ne peut appartenir à une Église errante et vagabonde. Or l’Apôtre atteste de cette vraie Église, maison de Dieu, qu’il y a en celle-ci des vaisseaux d’honneur, et d’ignominie (II Tim. II, 20), c’est-à-dire des bons et des mauvais.

 

2. N’est-ce pas la vraie Église contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront point ? et néanmoins en celle-ci il y a des hommes qui ont besoin qu’on délie leurs péchés, et d’autres auxquels il les faut retenir, comme Notre-Seigneur fait voir en la promesse et puissance qu’il en donne à saint Pierre (Mt. XIV, 18 et 19). Ceux auxquels on les retient ne sont-ils pas mauvais et réprouvés ? Ainsi cela est propre aux réprouvés que leurs péchés soient retenus, et l’ordinaire des élus qu’ils leur soient pardonnés : or, que ceux auxquels saint Pierre avait pouvoir de les retenir ou pardonner fussent en l’Église, cela est évident ; car de ceux qui ne sont en l’Église il n’appartient qu’à Dieu seul d’en juger (I Cor. XVI, 13), ceux, donc, desquels saint Pierre devait juger n’étaient pas hors de l’Église mais dedans, quoiqu’il dût en avoir de réprouvés.

 

3. Et Notre-Seigneur ne nous enseigne-t-il pas que, étant offensés par quelqu’un de nos frères, après l’avoir repris et corrigé par deux fois en deux diverses façons, nous devons le soumettre au jugement de l’Église ? Dis-le à l’Église ; que s’il n’entend l’Église, qu’il te soit comme païen et publicain (Mt. XVIII, 17). On ne peut ici s’échapper, l’argument est inévitable, il s’agit d’un de nos frères qui n’est ni païen ni publicain, mais sous la discipline et correction de l’Église, et par conséquent membre de l’Église, et néanmoins il est possible qu’il soit réprouvé, acariâtre et obstiné. Les bons, donc, ne sont pas seulement de la vraie Église, mais les mauvais encore jusqu’à ce qu’ils en soient chassés. À moins qu’on veuille dire que l’Église à laquelle Notre-Seigneur nous renvoie est l’Église errante, pécheresse et antichrétienne ; ce serait blasphémer trop à la découverte.

 

4. Quand Notre-Seigneur dit (Jean VIII, 35) : Le serviteur ne demeure pas en la maison à jamais, le fils y demeure toujours, n’est-ce pas comme s’il disait qu’en la maison de l’Église se trouvent et l’élu et le réprouvé pour un temps ? car, qui peut être ce serviteur qui ne demeure pas toujours en la maison, que celui-là qui sera jeté une fois dans les ténèbres extérieures ? et de fait, il montre bien que c’est aussi ce qu’il entend, quand il dit juste avant (v. 34) : Qui fait péché est serviteur du péché. Or celui-ci, encore qu’il n’y demeure pas à jamais, il y demeure néanmoins pour un temps, pendant qu’il y est retenu pour quelque service.

5. Saint Paul écrit à l’Église de Dieu qui était à Corinthe (1 Cor. I, 2), et néanmoins il veut qu’on en chasse un certain incestueux (V, 2) : si on l’en chasse, il y était, et s’il y était, et que l’Église fût la compagnie des élus, comment l’en eut-on pu lever ? les élus ne peuvent être réprouvés.

 

6. Mais pourquoi me niera-t-on que les réprouvés et mauvais soient de la vraie Église, puisqu’ils y peuvent être pasteurs et évêques ? la chose est certaine. Judas n’est-il pas réprouvé ? et toutefois il fut Apôtre et Évêque, selon le Psalmiste (Ps. CVIII, 8), et saint Pierre, qui dit qu’il eut part au ministère de l’apostolat (Act. I, 17) et tout l’Évangile, qui le met toujours en compte au collège des Apôtres. Nicolas Antiochien ne fut-il pas diacre comme saint Étienne (Act. VI, 5) ? et néanmoins plusieurs anciens Pères ne font point de difficulté pour tout cela de le tenir pour hérésiarque, comme entre autres Épiphane (Hæres. XXV. § 1), Pilastre (Lib. de Hæres. [Nicolaïte], Jérôme (Epist. ad Sab. laps. [Ep. XXXIII]) ; et de fait, les Nicolaïtes prirent occasion de lui de mettre en avant leurs abominations ; saint Jean en fait mention dans l’Apocalypse (II, 6) comme de vrais hérétiques. Saint Paul atteste aux prêtres éphésiens (Act. XX, 8) que le Saint-Esprit les avait faits évêques pour régir l’Église de Dieu, mais il assure aussi (v. 30) que quelques-uns d’entre eux s’élèveraient en disant des méchancetés, pour débaucher et s’attirer des disciples : il parle à tous quand il dit que le Saint-Esprit les a faits évêques, et il parle de ceux-là même quand il dit que parmi eux s’élèveraient des schismatiques.

Mais quand aurais-je fini, si je voulais entasser ici les noms de tant d’Évêques et de prélats qui, après avoir été légitimement colloqués en cet office et dignité, sont déchus de leur première grâce, et sont morts hérétiques ? Qui ne vit jamais rien de si saint pour un simple prêtre qu’Origène, de si docte, si chaste, si charitable ? Quiconque lit ce qu’en écrit Vincent le Lyrinois (Lib. advers. hæres. [Commonit. I, § 17]), l’un des plus polis et doctes écrivains ecclésiastiques, et fait considération de sa damnable vieillesse après une si admirable et sainte vie, devient tout ému de compassion, de voir ce grand et valeureux nocher, après tant de tempêtes passées, après tant et de si riches trafics qu’il avait faits avec les Hébreux, les Arabes, les Chaldéens, les Grecs et les Latins, revenant plein d’honneur et de richesses spirituelles, faire naufrage et se perdre au port de sa propre sépulture. Qui oserait dire qu’il n’eût été de la vraie Église, lui qui avait toujours combattu pour l’Église, et lui que toute l’Église honorait et tenait pour l’un de ses plus grands docteurs ? et quoi ? le voilà à la fin hérétique, excommunié, hors de l’Arche, périr au déluge de sa propre opinion. Et tout ceci est semblable à la sainte parole de Notre-Seigneur (Mt. XXIII, 2-3), qui tient les scribes et pharisiens être vrais pasteurs de la vraie Église de ce temps-là, puisqu’il commande qu’on leur obéisse, et néanmoins ne les tient pas pour élus mais plutôt pour réprouvés (v. 12 et 13). Or quelle absurdité serait-ce, je vous prie, si les seuls élus étaient de l’Église ? il s’ensuivrait ce qu’ont dit les Donatistes, que nous ne pourrions pas connaître nos prélats, et par conséquent nous ne pourrions leur rendre obéissance : car, comment les connaîtrions-nous si ceux qui se disent prélats et pasteurs étaient de l’Église ? puisque nous ne pouvons savoir qui est prédestiné et qui ne l’est pas d’entre les vivants, comme il se dira ailleurs (in fine art.) ; et s’ils ne sont pas de l’Église, comment y peuvent-ils tenir le lieu de chefs ? ce serait bien un monstre des plus étranges qui se puisse voir que le chef de l’Église ne fût de l’Église. Non seulement, donc, un réprouvé peut être de l’Église, mais encore pasteur en l’Église ; l’Église donc ne peut être appelée invisible pour être composée des seuls prédestinés.

 

Je conclus tout ce discours par les comparaisons évangéliques qui montrent clairement toute cette vérité. Saint Jean compare l’Église à l’aire d’une grange, en laquelle est non seulement le grain pour le grenier, mais encore la paille pour être brûlée au feu éternel (Mt. III, 12) ; ne sont-ce pas les élus et les réprouvés ? Notre-Seigneur la compare au filet jeté dans la mer, dans lequel on tire et les bons et les mauvais poissons (Mt. XIII, 47) ; à la compagnie de dix vierges dont il y en a cinq folles et cinq sages (Mt. XXV, 1-2) ; à trois valets dont l’un est fainéant et partant jeté dans les ténèbres extérieures (v. 26 et 30) ; et enfin à un festin de noces (Mt. XXII, 2) dans lequel sont entrés et bons et mauvais, et les mauvais, n’ayant pas la robe convenable, sont jetés dans les ténèbres extérieures. Ne sont-ce pas autant de preuves suffisantes que non seulement les élus mais encore les réprouvés sont dans le sein de l’Église ? Il faut donc fermer la porte de notre propre jugement à toutes sortes d’opinions, et à ce propos encore, avec cette proposition jamais assez considérée : il y en a beaucoup d’appelés, mais peu de choisis (v. 14). Tous ceux qui sont dans l’Église sont appelés, mais tous ceux qui y sont ne sont pas élus ; aussi, Église ne veut pas dire élection mais convocation.

Mais où trouveront-ils en l’Écriture aucun lieu qui leur puisse servir de quelque excuse en tant d’absurdités, et contre des preuves si claires que celles que nous avons faites ? il ne manque pas de contre-raisons en ce point, jamais l’opiniâtreté n’en laisse avoir faute à ses serviteurs.

 

Apporteront-ils donc ce qui est écrit dans les Cantiques (IV, 7-12-15), de l’Épouse, que c’est un jardin fermé, une fontaine ou source cachée, un puits d’eau vivante, qu’elle est toute belle et sans aucune tache, ou, comme dit l’Apôtre (Éph. V, 27), glorieuse, sans ride, sainte, immaculée ? Je les prie de bon cœur qu’ils regardent ce qu’ils veulent conclure de ceci, car s’ils veulent conclure qu’il ne doit point y avoir en l’Église que des saints immaculés, sans ride, glorieux, je leur ferai voir avec ces mêmes passages qu’il n’y a en l’Église ni élu ni réprouvé : car, n’est-ce pas « la voix humble mais véritable », comme dit le grand concile de Trente (Sess. VI ; c. II), « de tous les justes » et élus, qui s’écrient : « remettez-nous nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs » ? Je tiens saint Jacques pour élu, et néanmoins il confesse (Jacq. III, 2) : Nous péchons tous en plusieurs choses ; saint Jean nous ferme la bouche et à tous les élus, afin que personne ne se vante d’être sans péché, mais au contraire il veut que chacun sache et confesse qu’il pèche (I Jean I, 8) ; je crois que David en son ravissement et extase savait ce que c’était que des élus, et néanmoins il tenait tout homme pour mensonger (Ps. CXV, 2). Si, donc, ces saintes qualités données à l’épouse Église se doivent prendre à la lettre, qu’il n’y ait aucune tache ni ride, il faudra sortir hors de ce monde pour trouver la vérification de ses beaux titres, car les élus de ce monde n’en seront pas capables. Mettons donc la vérité au net.

 

1. L’Église en son corps est toute belle, sainte, glorieuse, et quant aux mœurs et quant à la doctrine. Les mœurs dépendent de la volonté, la doctrine, de l’entendement : en l’entendement de l’Église jamais il n’y entra fausseté, ni en la volonté aucune méchanceté ; elle peut par la grâce de son Époux dire comme lui : Qui d’entre vous, ô conjurés ennemis, me reprendra de péché (Jean VIII, 46) ? Et il ne s’ensuit pourtant pas qu’en l’Église il n’y ait des méchants ; ressouvenez-vous de ce que j’ai dit ailleurs. L’Épouse a des cheveux et des ongles qui ne sont pas vivants, quoi qu’elle soit vivante ; le sénat est souverain, mais non pas chaque sénateur ; l’armée est victorieuse, mais non pas chaque soldat ; elle emporte la bataille, mais plusieurs soldats y demeurent morts. Ainsi l’Église militante est toujours glorieuse et victorieuse sur les portes et puissances infernales, quoique plusieurs des siens s’égarent et entrent dans le désordre, comme vous avez fait, et demeurent en pièces et perdus, ou par des autres accidents y sont blessés et y meurent. Prenez donc l’une après l’autre les belles louanges de l’Église qui sont semées dans les Écritures, et faites-lui-en une couronne, car elles lui sont bien dues, comme plusieurs malédictions à ceux qui étant en un si beau chemin s’y perdent ; c’est une armée bien ordonnée (Cant. VI, 9), quoique plusieurs s’y débandent.

 

2. Mais qui ne sait combien de fois on attribue à tout un corps ce qui n’appartient qu’à l’une des parties ? L’Épouse appelle son Époux blanc et vermeil, mais aussitôt elle dit qu’il a les cheveux noirs (Cant. V, 10-11) ; saint Matthieu dit (Mt. XXVII, 44) que les larrons qui étaient crucifiés avec Notre-Seigneur blasphémèrent, et ce ne fut que l’un d’eux au rapport de saint Luc (Luc XXIII, 39) ; on dit que le lys est blanc, mais il y a du jaune et du vert. Or, celui qui parle en terme d’amour use volontiers de cette façon de langage, et les Cantiques sont des représentations chastes et amoureuses. Toutes ces qualités donc sont justement attribuées à l’Église, à cause de tant de saintes âmes qui en font partie qui observent très étroitement les saints commandements de Dieu, et sont parfaites de la perfection qu’on peut avoir en ce pèlerinage, non de celle que nous espérons en la bienheureuse Patrie.

 

3. Et quant au surplus, quoiqu’il n’y eût point d’autre raison de qualifier ainsi l’Église que pour l’espérance qu’elle a de monter là-haut toute pure, toute belle, en contemplation du seul port auquel elle aspire et va courant, cela suffirait pour la faire appeler glorieuse et parfaite, principalement ayant tant de belles arrhes de cette sainte espérance.

Il ne serait jamais fait qui voudrait s’amuser sur tous les pieds de mouches qu’on va considérant ici, et pour lesquels on baille mille fausses alarmes au pauvre peuple. On produit le passage de saint Jean (Jean X, 28) : je connais mes brebis, et personne ne les enlèvera de mes mains ; et que ces brebis-là représentent les prédestinés qui sont seul du bercail du Seigneur, on produit ce que saint Paul dit à Timothée (2 Tim. II, 19) : Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui, et ce que saint Jean a dit des apostats (I Jean II, 19) : Ils sont sortis d’entre nous, mais ils n’étaient pas d’entre nous.

 

Mais quelle difficulté trouve-t-on en tout cela ? nous confessons que les brebis prédestinées entendent la voix de leur pasteur, et ont toutes les propriétés qui sont décrites en saint Jean (X), ou tôt ou tard, mais nous confessons aussi qu’en l’Église, qui est la bergerie de Notre-Seigneur, il n’y a pas seulement des brebis mais encore des boucs ; autrement, pourquoi serait-il dit qu’à la fin du monde, au jugement, les brebis seront séparées (Mt. XXV, 32 ; et Ézéch. XXXIV, 17), sinon parce que jusqu’au jugement, pendant que l’Église est en ce monde, elle a en soi des boucs avec les brebis ? certes, si jamais ils n’avaient été ensemble, jamais on ne les séparerait : et puis en fin de compte, si les prédestinés sont appelés brebis, les réprouvés le sont bien aussi, témoin David : Votre fureur est courroucée sur les brebis de votre parc (Ps. LXXIII, 1) ; J’ai erré comme la brebis qui est perdue (Ps. CXVIII. ult.) ; et ailleurs, quand il dit : Ô vous qui régentez sur Israël, écoutez, vous qui conduisez Joseph comme une ouaille (Ps. LXXIX, 1) ; quand il dit Joseph, il entend les descendants de Joseph et le peuple israélite, parce que à Joseph fut donnée la primogéniture (I Par. V, 1), et l’aîné baille son nom à la race. Isaïe (LIII, 6) compare tous les hommes, tant réprouvés qu’élus, à des brebis : Omnes nos quasi oves erravimus, et il compare Notre-Seigneur (v. 7) : Quasi ovins ad occisionem ductus est ; et tout au long du chap. 34 d’Ézéchiel, tout le peuple d’Israël est appelé brebis, sur lequel David devait régner. Mais qui ne sait qu’au sein du peuple d’Israël tous n’étaient pas prédestinés ou élus ? et néanmoins ils sont appelés brebis, et sont tous ensemble sous un même pasteur. Nous confessons, donc, qu’il y a des brebis sauvées et prédestinées, dont parle saint Jean, et qu’il y en a d’autres damnées, dont on parle ailleurs, et toutes sont dans un même parc.

Semblablement, qui nie que Notre-Seigneur ne connaît pas ceux qui sont à lui ? Il sut sans doute ce que Judas deviendrait, néanmoins Judas ne laissa pas d’être de ses Apôtres ; il sut ce que devaient devenir les disciples qui s’en retournèrent en arrière à cause de la doctrine sur la réalité de la manducation de sa chair (Jean VI, 67), et néanmoins il les reçut pour ses disciples. C’est bien autre chose d’être à Dieu selon l’éternelle prescience, pour l’Église triomphante, et d’être à Dieu selon la présente communion des saints, pour l’Église militante. Les premiers sont seulement connus de Dieu, les derniers sont connus de Dieu et des hommes. « Selon l’éternelle prescience, » dit saint Augustin (Tract. XLV in Joan. § 12), « oh combien de loups sont dedans, combien de brebis dehors ». Notre-Seigneur donc connaît ceux qui sont à lui pour l’Église triomphante, mais outre ceux-là il y en a plusieurs autres en l’Église militante desquels la fin sera la perdition, comme le même Apôtre le montre quand il dit (2 Tim. II, 20) qu’en une grande maison il y a toutes sortes de vases, et même quelques-uns pour l’honneur, d’autres pour l’ignominie.

 

De même ce que saint Jean dit (ubi supra) Ils sont sortis d’entre nous, mais ils n’étaient pas d’entre nous, ne fait rien à propos, car je dirai, comme dit saint Augustin (Tract. LXI in Jean § 2) : ils étaient des nôtres ou d’entre nous selon le nombre, et ne l’étaient pas par le mérite, c’est-à-dire, comme dit le même Docteur : « Ils étaient entre nous et des nôtres par la communion des Sacrements, mais selon la particulière propriété de leurs vices ils ne l’étaient pas » ; ils étaient déjà hérétiques en leur âme et de volonté, quoique selon l’apparence extérieure ils ne le fussent pas. Et cela ne veut pas dire que les bons ne soient pas avec les mauvais dans l’Église ; mais au contraire, comment les mauvais pouvaient-ils quitter les bons et sortir de la compagnie de l’Église s’ils n’y étaient ? ils y étaient sans doute de fait, mais de volonté ils étaient déjà en dehors.

 

Enfin, voici un argument qui semble être assorti de forme et de figure : « Celui qui n’a l’Église pour mère n’a pas Dieu pour père » (Cyp. I De unit. Ecclæ. [c.V, § 6]), chose certaine ; de même, qui n’a Dieu pour père n’aura point l’Église pour mère, très certain ; or les réprouvés n’ont point Dieu pour père ; donc ils n’ont point l’Église pour mère, et par conséquent les réprouvés ne sont pas dans l’Église. Mais la réponse est belle. On reçoit le premier fondement de cette raison, mais le second, que les réprouvés ne soient enfants de Dieu, a besoin d’être épluché. Tous les fidèles baptisés peuvent être appelés fils de Dieu pendant qu’ils sont fidèles, à moins qu’on voulût ôter au Baptême le nom de régénération ou nativité spirituelle que Notre-Seigneur lui a baillé (Jean III, 5) ; si on l’entend ainsi, il y a plusieurs réprouvés qui sont enfants de Dieu, car combien y a-t-il de gens fidèles et baptisés qui seront damnés, lesquels, comme dit la Vérité (Luc VIII, 13), croient pour un temps, et au temps de la tentation se retirent en arrière : de façon qu’on niera tout court cette seconde proposition, que les réprouvés ne soient enfants de Dieu ; car étant en l’Église ils peuvent être appelés enfants de Dieu par la création, Rédemption, régénération, doctrine, profession de foi, quoique Notre-Seigneur se lamente d’eux de la sorte dans Isaïe, J’ai nourri et élevé des enfants et ils m’ont méprisé (Is. I, 2). Que si on veut dire que les réprouvés n’ont point Dieu pour père parce qu’ils ne seront point héritiers, selon la parole de l’Apôtre, S’il est fils il est héritier (Gal. IV, 7), nous nierons la conséquence ; car non seulement les enfants sont en l’Église, mais encore les serviteurs, avec cette différence, que les enfants y demeureront à jamais comme héritiers, les serviteurs non, mais seront chassés quand bon semblera au Maître. Témoin le Maître même, en saint Jean (VIII, 35), et le fils pénitent, qui savait bien reconnaître que plusieurs mercenaires avaient des pains en abondance chez son père, quoique lui, vraie et légitime fils, mourût de faim avec les pourceaux (Luc XV, 17) : qui rend preuve de la foi catholique pour ce sujet. Ô combien de serviteurs, puis-je dire avec l’Ecclésiaste (X, 7), ont été vus à cheval, et combien de princes à pied comme valets ; combien d’animaux immondes et de corbeaux en cette Arche ecclésiastique ; ô combien de pommes belles et odoriférantes sont sur le pommier vermoulues à l’intérieur, qui néanmoins sont attachées à l’arbre et tirent le bon suc par la tige. Qui aurait les yeux assez clairvoyants pour voir l’issue de la course des hommes, verrait bien dans l’Église de quoi s’écrier : Plusieurs sont appelés et peu sont élus ; c’est-à-dire, plusieurs sont en la militante qui ne seront jamais en la triomphante. Combien sont dedans qui seront dehors, comme saint Antoine prévit d’Arius (Athan. in vita. § 82), et saint Fulbert de Berengaire (Guliel. Bibliothecarius [Malmesburiensis], 1. III de gestis Angelorum). C’est donc chose certaine, que non seulement les élus mais les réprouvés encore peuvent être et sont de l’Église, et celui qui, pour la rendre invisible, n’y met que les élus, fait comme le mauvais disciple qui, pour ne point secourir son maître, s’excuse de n’avoir rien appris de son corps ni de son âme.

 

ARTICLE III : L’Église ne peut périr

 

Je serai d’autant plus bref ici que ce que je déduirai au chapitre suivant sert d’une forte preuve à cette créance de l’immortalité de l’Église et de sa perpétuité. On dit donc, pour détraquer le joug de la sainte soumission qu’on doit à l’Église, qu’elle avait péri il y a quatre-vingts et tant d’années, morte, ensevelie, et que la sainte lumière de la vraie foi était éteinte : c’est un blasphème pur que tout ceci contre la Passion de Notre-Seigneur, contre sa providence, contre sa bonté, contre sa vérité.

Ne sait-on pas la parole de Notre-Seigneur même : Quand je serai une fois élevé de terre, j’attirerai à moi toutes choses ? N’a-t-il pas été élevé en la Croix ? N’a-t-il pas souffert ? Et comment donc aurait-il laissé aller l’Église qu’il avait attirée, à vau de route ? Comment aurait-il lâché cette prise qui lui avait coûté si cher ? Le prince du monde, le diable, avait-il été chassé (Jean XII, 32) avec le saint bâton de la Croix pour un temps de trois cents ou quatre cents ans pour revenir maîtriser mille ans ? Voulez-vous évacuer en cette sorte la force de la Croix ? Êtes-vous arbitres de si bonne foi que de vouloir si iniquement partager Notre-Seigneur, et mettre désormais une alternative entre sa divine bonté et la malice diabolique ? Non, non, quand un fort et puissant guerrier garde sa forteresse, tout y est en Paix, que si un plus fort survient et le surmonte, il lui enlève les armes et le dépouille (31). Ignorez-vous que Notre-Seigneur s’est acquis l’Église en son sang (Act. XX, 28) ? et qui pourra la lui enlever ? Pensez-vous qu’il soit plus faible que son adversaire ? Ah, je vous prie, parlons honorablement de ce capitaine ; et qui donc ôtera d’entre ses mains son Église ? peut-être direz-vous qu’il peut la garder mais qu’il ne veut pas ; c’est donc sa providence, sa bonté, sa vérité que vous attaquez.

 

La bonté de Dieu a donné des dons aux hommes montant au ciel, des Apôtres, Prophètes, Évangélistes, pasteurs, docteurs, pour la consommation des saints, dans l’œuvre du ministère, pour l’édification du corps de Jésus-Christ (Éph. IV, 8, 11 et 12). La consommation des saints était-elle déjà faite il y a onze cents ou douze cents ans ? L’édification du corps mystique de Notre-Seigneur, qui est l’Église, avait-elle été parachevée ? Ou cessez de vous appeler édificateurs, ou dites que non ; et si elle n’avait pas été achevée, comme de fait elle ne l’est pas même maintenant, pourquoi faites-vous ce tort à la bonté de Dieu que de dire qu’Il ait ôté et enlevé aux hommes ce qu’Il leur avait donné ? C’est une des qualités de la bonté de Dieu que, comme dit saint Paul (Rom. XI, 29), Ses dons et Ses grâces sont sans pénitence, c’est-à-dire, Il ne donne pas pour ôter. Sa divine providence, dès qu’elle eut créé l’homme, le ciel, la terre, et ce qui est au ciel et sur la terre, les conserva et conserve perpétuellement, si bien que la génération du moindre oisillon n’est pas encore éteinte ; que dirons-nous donc de l’Église ? Tout ce monde ne lui coûta de premier marché qu’une simple parole : Il le dit et tout fut fait (Ps. CXLVIII, 5), et Il le conserve avec une perpétuelle et infaillible providence ; comment, je vous prie, eût-Il abandonné l’Église qui Lui a coûté tout son sang, tant de peines et travaux ? Il a tiré Israël de l’Égypte, des déserts, de la mer Rouge, de tant de calamités et captivités, et nous croirons qu’il ait laissé le Christianisme en l’incrédulité ? Il a tant eu de soin de son Agar, et Il méprisera Sara ? Il a tant favorisé la servante qui devait être chassée hors de la maison (Gen. XXI, 10-12), et n’aura tenu compte de l’Épouse légitime ? Il aura tant honoré l’ombre, et Il abandonnera le corps ? Ô que ce serait bien pour néant que tant et tant de prouesses aient été faites de la perpétuité de cette Église.

 

C’est à propos de l’Église que le Psalmiste chante (Ps. XLVII, 8 ; Ps. 71 : Orietur in diebus ejus justitia et abundantia pacis, donec auferatur luna, id est, in æternum : quæ pax quæ justitia nisi in Ecclesia ?) : Dieu l’a fondée en éternité ; son trône (il parle de l’Église, trône du Messie fils de David, en la personne du Père éternel) sera comme le soleil devant et moi comme la lune parfaite en éternité, et le témoin fidèle au ciel (Ps. LXXXVIII, 37) ; j’établirai sa race dans les siècles des siècles et son trône comme les jours du ciel, c’est-à-dire, autant que le ciel durera (30) ; Daniel l’appelle (II, 44) : Royaume qui ne se dissipera point éternellement ; l’Ange dit à Notre-Dame que ce royaume n’aurait point de fin (Luc I, 33) et parle de l’Église comme nous le prouvons ailleurs ; Isaïe n’avait-il pas prédit (LIII, 10) en cette façon de Notre-Seigneur : S’il met et expose sa vie pour le péché il verra une longue race, c’est-à-dire, de longue durée ? et ailleurs (LXI, 8) : Je ferai une alliance perpétuelle avec eux ; et après (9) : Tous ceux qui les verront (il parle de l’Église visible) les connaîtront ? Mais, je vous prie, qui a baillé charge à Luther et Calvin de révoquer tant de saintes et solennelles promesses que Notre-Seigneur a faites à son Église, au sujet de sa perpétuité ? n’est-ce pas Notre-Seigneur qui, parlant de l’Église, dit que les portes d’enfer ne prévaudront point contre elle (Mt. XVI, 18) ? et comment vérifiera-on cette promesse si l’Église a été abolie mille ans ou plus ? et ce doux adieu que Notre-Seigneur dit à ses Apôtres, Ecce ego vobiscum sum usque ad consummationem seculi (Act. ult, ult. ; Je suis avec vous toujours jusqu’à la fin du monde), comment l’entendrons-nous si nous voulons dire que l’Église puisse périr ?

 

Mais voudrions-nous bien casser la belle règle de Gamaliel qui, parlant de l’Église naissante, usa de ce discours (Act. V, 38-39) : Si ce conseil ou cette œuvre est des hommes elle se dissipera, mais si elle est de Dieu vous ne sauriez la dissoudre ? L’Église n’est-elle pas l’œuvre de Dieu ? et comment donc dirons-nous qu’elle soit dissipée ? Si ce bel arbre ecclésiastique avait été planté de main d’homme, j’avouerais aisément qu’il pourrait être arraché, mais ayant été planté de si bonnes mains que sont celles de Notre-Seigneur, je ne saurais conseiller à ceux qui entendent crier à tout propos que l’Église était périe sinon ce que dit Notre-Seigneur : Laissez là ces aveugles, car toute plante que le Père céleste n’a pas plantée sera arrachée (Mt. XV, 13-14), mais celle que Dieu a plantée ne sera point arrachée.

 

Saint Paul dit (I Cor. XV, 23-24) que tous doivent être vivifiés chacun en son ordre ; comme prémices ce sera le Christ, puis ceux qui appartiennent au Christ lors de son avènement ; puis ce sera la fin : entre le Christ et les siens, à savoir, l’Église, il n’y a pas d’intermédiaire, car montant au ciel il les a laissés en terre, entre l’Église et la fin il n’y a point d’entre deux, d’autant que l’Église doit durer jusqu’à la fin. Quoi ? ne fallait-il pas que Notre-Seigneur régnât au milieu de ses ennemis jusqu’à ce qu’il eût mis sous ses pieds et assujetti tous ses adversaires (Ps. CIX, 1-2 et 3 ; I Cor. XV, 25) ? et comment s’exerceront ces autorités si l’Église, royaume de Notre-Seigneur, avait été perdue et détruite ? comment régnerait-il sans royaume, et comment régnerait-il parmi ses ennemis s’il ne régnait ici-bas dans le monde ?

 

Mais, je vous prie, si cette Épouse fut morte après que du côté de son Époux endormi sur la Croix elle eut premièrement la vie, si elle fut morte, dis-je, qui eût ressuscitée ? Ne sait-on pas que la résurrection des morts n’est pas moindre miracle que la création, et beaucoup plus grand que la continuation et conservation ? Ne sait-on pas que la rédemption de l’homme est un bien plus profond mystère que la création, et qu’en la création Dieu dit, et il fut fait (Ps. CXLVIII, 5) ? il inspira l’âme vivante (Gen. II, 7). Et il ne l’eut pas si tôt inspirée que ce céleste homme commença à respirer ; mais en la rédemption Dieu employa trente-trois ans, sua le sang et l’eau, mourut même pour cette rédemption. Et qui donc est si osé de dire que cette Église est morte, il accuse la bonté, la diligence et le savoir de ce grand réformateur, et qui se croit être le rédempteur d’icelle, s’attribue l’honneur dû à un seul Jésus-Christ, et se fait plus qu’Apôtre. Les Apôtres n’ont pas remis l’Église à vie, mais la lui ont conservée par leur ministère après que Notre-Seigneur l’eut établie ; qui donc dit que, l’ayant trouvé morte, il l’a ressuscitée, à votre avis ne mérite-il pas d’être assis au trône de la témérité ? Notre-Seigneur avait mis le saint feu de sa charité au monde (Luc XII, 49), les Apôtres avec le souffle de leur prédication l’avaient accru et fait courir par tout le monde : on dit qu’il était éteint parmi les eaux d’ignorance et d’iniquité ; qui le pourra rallumer ? souffler sur ce feu ne sert de rien, et quoi donc ? il faudrait peut-être rebattre de nouveau avec les clous et la lance sur Jésus-Christ, pierre vivante, pour en faire sortir un nouveau feu, ou s’il suffira que Calvin ou Luther viennent au monde pour le rallumer ? Ce serait bien de vrai être un troisième Héli, car ni Héli ni saint Jean-Baptiste n’en firent jamais autant ; ce serait bien laisser tous les Apôtres en arrière, eux qui portèrent bien ce feu dans le monde, mais ils ne l’allumèrent pas. « Ô voix impudente », dit saint Augustin contre les Donatistes (In Ps. CI, Ser. II, § 7), « l’Église ne sera point parce que tu n’y es point ? » Non, non, dit saint Bernard (Ser. LXXIX. in Cant.), « les torrents sont venus, les vents ont soufflé (Mt. VII, 25) et l’ont combattue, elle n’est point tombée parce qu’elle était fondée sur la pierre, et la pierre était Jésus-Christ » (I Cor. X, 4).

 

Et est-ce autre chose de dire que l’Église a erré sinon de dire que tous nos devanciers sont damnés ? oui, pour vrai, car hors la vraie Église il n’y a point de salut, hors de cette Arche tout le monde se perd. Ô quel contre-change on fait à ces bons pères qui ont tant souffert pour nous préserver l’héritage de l’Évangile, et maintenant, outrecuidants que sont les enfants, on se moque d’eux, on les tient pour fols et insensés.

Je veux conclure cette preuve avec saint Augustin (De unit. Eccles. c. XV al. XVII) et parler à vos ministres : « Que nous apportez-vous de nouveau ? faudra-t-il encore une fois semer la bonne semence, puisque dès qu’elle est semée elle croît jusqu’à la moisson (Mt. XIII, 30) ? Si vous dites que celle que les Apôtres avaient semée est partout perdue, nous vous répondons : lisez-nous ceci des Saintes Écritures, ce que pour vrai vous ne lirez jamais que premièrement vous ne nous montriez que ce qui est écrit est faux, que la semence qui fut semée au commencement croîtrait jusqu’au temps des moissons. » La bonne semence, ce sont les enfants du Royaume, la zizanie, ce sont les mauvais, la moisson, c’est la fin du monde (38 sq.). Ne dites donc pas que la bonne semence est abolie ou étouffée, car elle croît jusqu’à la consommation des siècles.

 

 

ARTICLE IV : Les contre-raisons des adversaires et leurs réponses

 

1. L’Église ne fut-elle pas tout abolie quand Adam et Ève péchèrent ? Réponse : Adam et Ève n’étaient pas Église, mais seulement le commencement de l’Église ; et il n’est pas vrai que l’Église fut alors perdue par leur faute, car ils ne péchèrent pas en la doctrine ni au croire, mais au faire.

 

2. Aaron, souverain Prêtre, n’adora-t-il pas le veau d’or avec tout son peuple ? Réponse : Aaron n’était encore pas souverain Prêtre ni chef du peuple (c’était Moïse, Ex. IV, 16), mais il le fut par après (Ex. XL, 12-13 ; Ex. XXXI. per totum cum initio c. XXXII) ; et n’est pas vrai que tout le peuple idolâtrât, car les enfants de Lévi n’étaient-ils pas gens de Dieu ? et ne se joignirent-ils pas à Moïse (Ex. XXXII, 26) ?

 

3. Héli se plaint d’être seul en Israël. Réponse : Héli n’était pas en Israël le seul homme de bien, puisqu’il y en avait sept mille qui ne s’étaient pas abandonnés à l’idolâtrie (III Reg. XIX, 18), et ce qu’en dit le Prophète n’est que pour mieux exprimer la justice de sa plainte ; et il n’est pas vrai encore que tout Israël eût été infidèle à l’Église, celle-ci pourtant eût été abolie, car Israël n’était pas toute l’Église, mais en était déjà séparé par le schisme de Jéroboam (XII, 31 et 28), et le royaume de Juda en était la meilleure et la principale partie ; c’est d’Israël, non de Juda, aussi, de quoi Azarie prédit (II Par. XV, 3) qu’il serait sans prêtre et sacrifice.

 

4. Isaïe dit (Cap. I, 6) que de pied en cap il n’y avait aucune santé en Israël. Réponse : ce sont des façons de parler, et de détester le vice d’un peuple avec véhémence ; et encore que les prophètes, pasteurs et prédicateurs usent de ces façons générales de parler, il ne les faut pas vérifier sur chaque particulier, mais seulement sur une grande partie, comme il appert par l’exemple d’Héli, qui se plaignait d’être seul, et néanmoins il y avait encore sept mille fidèles. Saint Paul se plaint aux Philippiens (Philip. II, 21) que chacun recherchait son propre intérêt et commodité, néanmoins, à la fin de l’Épître, il confesse qu’il y avait plusieurs gens de bien de part et d’autre. Qui ne sait la plainte de David (Ps. XIII, 4) : Il n’y a personne, même un tout seul, qui fasse bien ? Et qui ne sait de l’autre côté qu’il y eut plusieurs gens de bien de son temps ? Ces façons de parler sont fréquentes, mais il ne faut faire aucune conclusion particulière ; davantage, on ne prouve pas par là que la foi eût manqué en l’Église, ni que l’Église fût morte, car il ne s’ensuit pas, si un corps est partout malade, qu’il soit mort. Ainsi sans doute s’entend (S. Aug. 1 de unit. Eccles. c.X al XIII) tout ce qui se trouve de semblable dans les menaces et répréhensions des Prophètes.

 

5. Jérémie défend (Cap. VII, 4) qu’on ne se fie point au mensonge, disant, le Temple de Dieu, le Temple de Dieu. Réponse : Qui vous dit qu’à cause de l’Église il faille se confier au mensonge ? Ainsi, au contraire, qui s’appuie sur le jugement de l’Église s’appuie sur la colonne et fermeté de la vérité (I Tim., III, 15). Qui se fie à l’infaillibilité de l’Église ne se fie pas au mensonge, si ce qui est écrit n’est pas mensonge (Mt., XVI, 18) : Les Portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle. Nous nous fions donc en la sainte parole qui promet perpétuité à l’Église.

6. N’est-il pas écrit qu’il faut que la dissension et la séparation viennent (2 Thess. II, 3), et que le sacrifice cessera (Dan. XII, II), et qu’à grand-peine le Fils de l’homme trouvera la foi en terre à son second retour visible, quand il viendra juger (Luc. XVIII, 8) ? Réponse : Tous ces passages s’entendent de l’affliction que fera l’Antéchrist en l’Église au cours des trois ans et demi où il y régnera puissamment (XII, 14).

 

 

ARTICLE V : Que l’Église n’a jamais été dissipée ni cachée

 

La passion humaine peut tant sur les hommes, qu’elle les pousse à dire ce qu’ils désirent avant d’en avoir aucune raison, et quand ils ont dit quelque chose, elle leur [fait] trouver des raisons où il n’y en a point. Y a-t-il homme de jugement au monde qui ne connaisse clairement, quand il lira l’Apocalypse de saint Jean, que ce n’est pas pour ce temps qu’il est dit que la femme (c’est-à-dire l’Église) s’enfuit en la solitude ?

Les Anciens avaient sagement dit que bien savoir reconnaître la différence des temps des Écritures était une bonne règle pour bien les entendre, sans quoi les Juifs à tous les coups se trompent, attribuant au premier avènement du Messie ce qui est proprement dit du second, et les adversaires de l’Église encore plus lourdement, quand ils veulent faire appartenir l’Église depuis l’époque de saint Grégoire jusqu’à cet âge au temps de l’Antéchrist. Ils tournent à ce biais ce qui est écrit en l’Apocalypse (XII, 6 et 14), que la femme s’enfuit en la solitude, et prennent conséquence que l’Église a été cachée et secrète, épouvantée de la tyrannie du Pape, il y a mille ans, jusqu’à ce qu’elle se soit produite en Luther et ses adhérents. Mais qui ne voit que tout ce passage respire la fin du monde et la persécution de l’Antéchrist ? le temps y étant déterminé expressément de trois ans et demi (v. 6 et 14), et en Daniel aussi (Dan. XII, 7) ; et qui voudrait par quelque glose étendre ce temps que l’Écriture a déterminé, contredirait tout ouvertement Notre-Seigneur, qui dit qu’il sera plutôt raccourci, à cause des élus (Mt. XXIV, 22). Comment donc osent-ils transporter cet écrit à une interprétation si éloignée de l’intention de l’auteur, et si contraire à ses propres circonstances ? sans vouloir regarder à tant d’autres paroles saintes qui montrent et assurent haut et clair que l’Église ne doit jamais être si cachée des solitudes jusqu’à cette extrémité-là, et pour si peu de temps ; ou on la verra fuir, ou on la verra sortir. Je ne veux plus ramener tant de passages déjà cités ci-dessus (Art. I), où l’Église est dite semblable au soleil, à la lune, à un arc-en-ciel (Ps. LXXXVIII, 37), à une reine (Ps. XLIV, 10 et 14), à une montagne aussi grande que le monde (Dan. II, 35), et une quantité d’autres ; je me contenterai de vous mettre en tête deux grandes colonnes de l’ancienne Église, des plus vaillants qui furent jamais, saint Augustin et saint Jérôme.

 

David avait dit : Le Seigneur est grand et trop plus louable, en la cité de Notre Dieu, en sa sainte montagne. « C’est la cité », dit saint Augustin (Ps. XLVII, 2, 3 ; et Tract. I in Ep. Joan.), « mise sur la montagne, qui ne se peut cacher, c’est la lampe qui ne peut être celée sous un tonneau, connue de tous, à tous fameuse, car il s’ensuit : Le mont Sion est fondé avec grande joie de l’univers. » Et de fait, Notre-Seigneur, qui disait que personne n’allume la lampe pour la couvrir sous un boisseau, comment eût-il mis tant de lumières en l’Église pour les aller cacher en certains recoins inconnus ? Il poursuit (Tract. I in Ep. Jean §. 13, ordine inverso) : « Voici le mont qui remplit l’universelle face de la terre, voici la cité de laquelle il est dit : La cité ne se peut cacher qui est située sur le mont. Les Donatistes (les Calvinistes) rencontrent le mont, et quand on leur dit, montez, ce n’est pas une montagne, ce disent-ils, et plutôt ils y donnent et heurtent du front que d’y chercher une demeure. Isaïe, qu’on lisait hier, cria : Il y aura des derniers jours un mont préparé, maison du Seigneur, sur le sommet des montagnes, et toutes s’y couleront à la file (II, 2) : Qu’y a-t-il de si apparent qu’une montagne ? mais il se fait des monts inconnus parce qu’ils sont assis en un coin de la terre. Qui d’entre vous connaît l’Olympe ? personne, certes, mieux que les habitants d’icelui ne savent ce qu’est notre mont Chidabbe ; ces monts sont retirés en certains quartiers, mais le mont d’Isaïe n’est pas de même, car il a rempli toute la face de la terre. La pierre taillée du mont sans œuvre manuelle (Dan. II, 34-35), n’est-ce pas Jésus-Christ, descendu de la race des juifs sans œuvre de mariage ? et cette pierre-là ne fracassa-t-elle pas tous les royaumes de la terre, c’est-à-dire toutes les dominations des idoles et démons ? ne s’accrut-elle pas jusqu’à remplir tout l’univers ? C’est donc de ce mont qu’il est dit, préparé sur la cime des monts ; c’est un mont élevé sur le sommet de tous les monts, et toutes gens se rendront vers lui. Qui se perd et s’égare de ce mont ? qui se cogne et se casse la tête sur lui ? qui ignore la cité mise sur le mont ? mais non, ne vous émerveillez pas qu’il soit inconnu à ceux-ci qui haïssent les frères, qui haïssent l’Église, car ainsi vont-ils dans les ténèbres et ils ne savent où ils vont, ils se sont séparés du reste de l’univers, ils sont aveugles de mal talent. » Ce sont les paroles de saint Augustin contre les Donatistes ; or l’Église présente ressemble si parfaitement à l’Église première, et les hérétiques de notre âge aux anciens, que, sans changer autre que les noms, les raisons anciennes combattent autant collet à collet les Calvinistes, comme elles combattaient ces anciens Donatistes.

 

Saint Jérome (Adver. Lucifer. §. 14-15) entre en cette escarmouche par un autre côté, qui vous est bien aussi dangereux que l’autre, car il fait voir clairement que cette dissipation prétendue, cette retraite et cachette, abolit la gloire de la Croix de Notre-Seigneur ; car, parlant à un schismatique réuni à l’Église, il dit ainsi : « Je me réjouis avec toi, et rends grâces à Jésus-Christ mon Dieu, de ce que tu t’es converti de bon courage de l’ardeur du mensonge au goût et saveur de tout le monde ; et ne dis pas comme quelques-uns : Ô Seigneur, sauvez-moi, car le saint a manqué (Ps. XI, I), desquels la voix impie évacue la Croix de Jésus-Christ, assujettit le Fils de Dieu au diable, et le regret que le Seigneur a proféré des pécheurs (Ps. XXIX, 10. Vide locum S. Hieron), il l’entend être dit de tous les hommes. Mais je n’advienne que Dieu soit mort pour rien ; le puissant est lié et saccagé, la parole du Père est accomplie : Demande-moi, et je te donnerai les hommes pour héritage, et pour ta possession les bornes de la terre (Ps. II, 8). Où sont, je vous prie, ces gens trop religieux, mais plutôt trop profanes, qui font plus de synagogues que d’églises ? comment seront détruites les cités du diable, et à la fin, à savoir en la consommation des siècles, comment seront abattues les idoles ? Si Notre-Seigneur n’a point eu d’Église, ou s’il l’a eu en la seule Sardaigne, certes il est trop appauvri. Hé, si Satan possède une fois l’Angleterre, la France, le Levant, les Indes, les nations barbares et tout le monde, comment auront été ainsi accueillis et contraints les trophées de la Croix en un coin de tout le monde ? »

 

Et que dirait ce grand personnage de ceux qui non seulement nient qu’elle ait été générale et universelle, mais disent qu’elle n’était qu’en certaines personnes inconnues, sans vouloir déterminer un seul petit village où elle fut il y a quatre-vingts ans ? N’est-ce pas bien avilir les glorieux trophées de Notre-Seigneur ? Le Père céleste, pour la grande humiliation et l’anéantissement que Notre-Seigneur avait subi en l’arbre de la Croix (Phil. II, 8-9), avait rendu son nom si glorieux que tout genou se devait plier en sa révérence, mais ceux-ci ne prisent pas tant la Croix ni les actions du Crucifix, ôtant de ce compte toutes les générations de mille ans. Le Père lui avait donné en héritage beaucoup de gens, parce qu’il avait livré sa vie à la mort, et avait été mis au rang des méchants hommes (Is. LIII, 12) et voleurs, mais ceux-ci lui amaigrissent bien son lot, et rognent si fort sa portion qu’à grand-peine durant mille ans aura-t-il eu certains serviteurs secrets, ou n’en aura point du tout eu ; car je m’adresse à vous, ô devanciers, qui portiez le nom de Chrétiens, et qui avez été en la vraie Église : ou vous aviez la vraie foi, ou vous ne l’aviez pas ; si vous ne l’aviez pas, ô misérables, vous êtes damnés (Marc XVI, 16), et si vous l’aviez, pourquoi la cachiez-vous aux autres ? que n’en laissiez-vous des mémoires ? que ne vous opposiez-vous à l’impieté, à l’idolâtrie ? ou si vous ne saviez pas que Dieu a recommandé à un chacun son prochain (Eccles. XVII, 12) ? Certes, on croit de cœur pour la justice, mais celui qui veut obtenir le salut doit faire la confession de sa foi (Rom. X, 10 ; Luc, XII, 8), et comment pouviez-vous dire, J’ai cru, et c’est pourquoi j’ai parlé (Ps. CVX, I) ? Ô misérables encore, qui ayant un si beau talent l’avez caché en terre ; s’il est ainsi, vous êtes dans les ténèbres extérieures (Mt. XXV, 25-30). Mais si au contraire, ô Luther, ô Calvin, la vraie foi a toujours été publiée et continuellement prêchée par tous nos devanciers, vous êtes misérables vous-mêmes, qui en avez une toute contraire, et qui pour trouver quelque excuse à vos volontés et fantaisies, accusez tous les Pères ou d’impiété s’ils ont mal cru, ou de lâcheté s’ils se sont tus.

 

ARTICLE VI : L’Église ne peut errer

 

Quand Absalon voulut une fois faire faction et division contre son bon père David, il s’assit près de la porte, au bord du chemin, et disait à tous ceux qui passaient : Il n’y a personne constitué par le Roi pour vous ouïr ; hé, qui me constituera juge sur terre, afin que tous ceux qui auront quelque négociation viennent à moi et que je juge justement (II Reg. XV, 2-3-4 et 6) ? ainsi sollicitait-il les courages des Israélites. 0 combien d’Absalons se sont trouvés en notre âge, qui, pour séduire et détourner les peuples de l’obéissance de l’Église et des pasteurs, et solliciter les courages des chrétiens à la rébellion et à la révolte, ont crié par toutes les avenues d’Allemagne et de France : il n’y a personne constitué par Dieu pour ouïr les doutes sur la foi et les résoudre ; l’Église même, les magistrats ecclésiastiques, n’ont point de pouvoir de déterminer ce qu’il faut tenir en la foi et ce que non ; il faut chercher d’autres juges que les prélats, l’Église peut errer en ses décrets et règles.

        

Mais quelle persuasion plus dommageable et téméraire pouvaient-ils faire au Christianisme que celle-là ? Si donc l’Église peut errer, ô Calvin, ô Luther, à qui aurai-je recours en mes difficultés ? à l’Écriture, disent-ils : mais que ferai-je, pauvre homme ? car c’est sur l’Écriture même où j’ai difficulté ; je ne suis pas en doute s’il faut ajouter foi à l’Écriture ou non, car qui ne sait que c’est la parole de vérité ? ce qui me tient en peine c’est l’intelligence de cette Écriture, ce sont les conséquences d’icelle, lesquelles étant sans nombre, diverses et contraires sur un même sujet, ou qu’un chacun prend parti qui en l’une qui en l’autre, et que de toutes il n’y en a qu’une salutaire, ah, qui me fera connaître la bonne d’entre tant de mauvaises ? qui me fera voir la vraie vérité au travers de tant d’apparentes et masquées vanités ? Chacun se voudrait embarquer sur le navire du Saint-Esprit, il n’y en a qu’un, et celui-là seul prendra port, tout le reste court au naufrage ; ah, quel danger de se méprendre : l’égale vantardise et assurance des patrons en déçoit la plupart, car tous se vantent d’en être les maîtres. Quiconque dit que Notre Maître ne nous a pas laissé de guides en un si dangereux et malaisé chemin, dit qu’il nous veut perdre ; quiconque dit qu’il nous a embarqués à la merci des vents et de la marée, sans nous donner un expert pilote qui sache bien manœuvrer sur la boussole et la carte marine, il dit que ce Seigneur a faute de prévoyance ; quiconque dit que ce bon Père nous a envoyés en cette école Ecclésiastique, sachant que l’erreur y était enseignée, dit qu’il a voulu nourrir notre vice et notre ignorance. Qui entendit jamais deviser d’une académie où chacun enseignât, et où personne ne fût auditeur ? Telle serait la république chrétienne si les particuliers... Car si l’Église même erre, qui n’errera pas ? et si chacun y erre, ou peut errer, à qui m’adresserai-je pour être instruit ? À Calvin ? mais pourquoi plutôt qu’à Luther, ou à Brence, ou au Pacimontain ? Nous ne saurions donc où recourir en nos difficultés si l’Église errait.

 

Mais qui considérera le témoignage que Dieu a donné pour l’Église, si authentique, il verra que dire : « l’Église erre », ne signifie autre chose que dire : « Dieu erre », ou se plaît et veut qu’on erre, serait un grand blasphème : car, n’est-ce pas Notre-Seigneur qui dit (Mt. XVIII, 17) : Si ton frère a péché (contre toi), dis-le à l’Église ; que si quelqu’un n’entend l’Église, qu’il te soit comme païen et publicain ? Voyez-vous comment Notre-Seigneur nous renvoie à l’Église en nos différents, et quels qu’ils soient ? mais combien plus des injures et différents plus importants ? certes, si je suis obligé, après l’ordre de la correction fraternelle, d’aller à l’Église pour faire amender un vicieux qui m’aura offensé, combien plus serai-je obligé d’y déférer celui qui appelle toute l’Église Babylone, adultère, idolâtre, mensongère, parjure ? d’autant plus principalement qu’avec sa malveillance il pourra débaucher et infecter toute une province, le vice d’hérésie étant si contagieux que comme le chancre il se va toujours traînant plus avant (2 Tim. II, 17) pour un temps. Quand donc je verrai quelqu’un qui dira que tous nos pères, aïeuls et bisaïeuls ont idolâtré, corrompu l’Évangile et pratiqué toutes les méchancetés qui s’ensuivent de la chute de Religion, je m’adresserai à l’Église, dont chacun doit subir le jugement. Que si elle peut errer, ce ne sera plus moi, ou l’homme, qui nourrira cette erreur au monde, ce sera Notre Dieu même qui l’autorisera et mettra en crédit, puisqu’il nous commande d’aller à ce tribunal pour y ouïr et recevoir justice : ou il ne sait pas ce qui s’y fait, ou il nous veut décevoir, ou c’est à bon escient que la vraie justice s’y administre, et les sentences sont irrévocables. L’Église a condamné Berengaire ; quiconque en veut débattre plus avant je le tiens comme un païen et publicain, afin d’obéir à mon Seigneur, qui ne me laisse pas en liberté en cet endroit, mais me commande : Tiens-le comme un païen et publicain.

 

C’est la même doctrine que saint Paul enseigne, quand il appelle l’Église colonne et fermeté de vérité (1 Tim. III, 15). N’est-ce pas dire que la vérité est soutenue fermement en l’Église ? ailleurs la vérité n’est soutenue que par intervalles, elle en tombe souvent, mais en l’Église elle y est sans vicissitude, immuablement, sans chanceler, bref, elle est stable et perpétuelle. Répondre que saint Paul veut dire que l’Écriture a été remise en garde à l’Église, et rien plus, c’est trop ravaler la similitude qu’il propose, car c’est bien autre chose, soutenir la vérité, que garder l’Écriture. Les Juifs gardent une partie des Écritures, et beaucoup d’hérétiques encore, mais pour cela ils ne sont pas colonnes et fermetés de la vérité. L’écorce de la lettre n’est ni vérité ni fausseté, mais selon le sens qu’on lui baille elle est véritable ou fausse. La vérité donc consiste dans le sens, qui est comme la moelle, et partant, si l’Église était gardienne de la vérité, le sens de l’Écriture lui aurait été remis en garde, il le faudrait chercher chez elle, et non en la cervelle de Luther, ou Calvin, ou de quelque particulier ; donc elle ne pourrait errer, ayant toujours le sens des Écritures. Et de fait, mettre en ce sacré dépôt la lettre sans le sens, ce serait y mettre la bourse sans l’argent, la coquille sans le noyau, la gaine sans l’épée, la boîte sans 1’onguent, les feuilles sans le fruit, l’ombre sans le corps. Mais dites-moi, si l’Église a en garde les Écritures, pourquoi est-ce que Luther les prit et les porta hors de l’Église ? et pourquoi est-ce que vous ne prenez de ses mains aussi bien les Maccabées, l’Ecclésiastique et tout le reste comme l’Épître aux Hébreux ? car elle proteste d’avoir aussi chèrement en garde les uns que les autres. Bref, les paroles de saint Paul ne peuvent souffrir ce sens qu’on leur veut bailler. Il parle de l’Église visible, car où s’adresserait-il à son Timothée pour converser ? Il l’appelle maison de Dieu ; elle est donc bien fondée, bien ordonnée, bien couverte contre tous orages et tempêtes d’erreur : elle est colonne et fermeté de la vérité ; la vérité donc est en elle, elle y loge, elle y demeure, qui la cherche ailleurs la perd. Elle est bien tellement assurée et ferme que toutes les portes d’enfer, c’est-à-dire toutes les forces ennemies, ne sauraient s’en rendre maîtresses (Mt. XVI, 18) ; et ne serait-ce pas place gagnée pour l’ennemi si l’erreur y entrait, des choses qui sont pour l’honneur et le service du Maître ? Notre-Seigneur est le chef de l’Église (Éph. I, 22-23) ; n’a-t-on point de honte d’oser dire que le corps d’un chef si saint soit adultère, profane, corrompu ? et qu’on ne dise pas que ce soit de l’Église invisible, car s’il n’y a point d’Église visible (comme je l’ai montré ci-dessus Notre-Seigneur en est le chef ; écoutez saint Paul (Éph. I, 22) : Et ipsum dedit caput supra omnem ecclesiam, non sur une Église de deux que vous imaginez, mais sur toute l’Église. Là où deux ou trois se trouveront assemblés au nom de Notre-Seigneur, il se trouve au milieu d’eux (Mt. XVIII, 20) : ah, qui dira que l’assemblée de l’universelle Église de tout temps ait été abandonnée à la merci de l’erreur et de l’impiété ?

 

Je conclus donc, que quand nous voyons que l’Église universelle a été et est en créance de quelque article de foi, soit que nous le voyons expressément en l’Écriture, soit qu’il en soit tiré par quelque déduction, ou bien par Tradition, nous ne devons aucunement contrôler ni disputer ou douter sur celui-ci, mais prêter obéissance et hommage à cette céleste Reine que Notre-Seigneur commande, et régler notre foi à ce niveau. Que si c’eût été impiété aux Apôtres de contester avec leur Maître, aussi le sera-ce à qui contestera contre l’Église ; car si le Père a dit du Fils, Ipsum audite (Mt. XVII, 5), le Fils a dit de l’Église, Si quis Ecclesiam non audiverit, sit tibi tanquam etnicus et publicanus.

 

 

ARTICLE VII : Les ministres ont violé l’autorité de l’Église

 

Je ne suis pas maintenant en grand peine de montrer combien vos ministres ont avili la sainteté et majesté de l’Église. Ils crient haut et clair qu’elle a demeuré huit cents ans en adultère et antichrétienne, des saint Grégoire jusqu’à Wiclef, que Bèze (In lib. Icones, etc.) tient pour le premier restaurateur du Christianisme. Calvin (Instit. 1. IV, c. VII, § 13) se voudrait bien couvrir par une distinction, disant que l’Église peut errer en choses non nécessaires au salut, non des autres, mais Bèze confesse librement qu’elle a tant erré qu’elle n’est plus l’Église (De veris Eccles. notis, circa finem) ; et cela, n’est-ce pas errer en choses nécessaires au salut ? même s’il avoue que hors de l’Église il n’y a point de salut. Il s’ensuit donc de son dire, quoi qu’il se tourne et contourne de tous côtés, que l’Église a erré dans les choses nécessaires au salut : car, si hors de l’Église on ne trouve point de salut, et l’Église a tant erré qu’elle n’est plus Église, certes en elle il n’y a point de salut ; or est-il qu’elle ne peut perdre le salut qu’en se détournant des choses nécessaires au salut, elle a donc failli en choses nécessaires au salut : autrement, ayant ce qui est nécessaire au salut elle serait la vraie Église, ou on se sauverait hors de la vraie Église, ce qui ne se peut. Et dit de Bèze qu’il a appris cette façon de parler de ceux qui l’ont instruit en sa prétendue religion, c’est-à-dire, de Calvin ; et de vraie, si Calvin pensait que l’Église Romaine n’eût pas erré dans les choses nécessaires au salut, il eût eu tort de s’en séparer, car pouvant y faire son salut, et y étant le vrai christianisme, il eût été obligé d’y demeurer pour son salut, lequel ne pouvait être en deux lieux différents.

 

On me dira peut être que de Bèze dit bien que l’Église Romaine qui est aujourd’hui erre en choses nécessaires, et que partant il s’en est séparé, mais qu’il ne dit pas que la vraie Église ait jamais erré. Mais on ne se peut échapper de ce côté-là : car, quelle Église y avait-il au monde il y a deux cents, trois cents, quatre cents et cinq cents ans, sinon l’Église catholique Romaine, toute telle qu’elle est à présent ? Il n’y en avait point d’autre sans doute ; donc, c’était la vraie Église et néanmoins elle errait, où il n’y avait point de vraie Église au monde : et en ce cas-là encore est-il contraint d’avouer que cet anéantissement était venu par erreur intolérable et en choses nécessaires au salut, car, quant à cette dissipation des fidèles de la secrète Église qu’il imagine produire, j’en ai déjà assez fait voir la vanité ci-devant (Art. præced.) ; outre que quand ils confessent que l’Église visible peut errer, ils violent l’Église à laquelle Notre-Seigneur nous adresse en nos difficultés, et que saint Paul appelle colonne et pilier de vérité (1 Tim., III, 15), car ce n’est que de la visible de laquelle s’entendent ces témoignages, sinon qu’on voulût dire que Notre-Seigneur nous eût renvoyé à parler à une chose invisible, imperceptible et du tout inconnue, ou que saint Paul enseignât son Timothée à converser en une assemblée de laquelle il n’eût aucune connaissance.

 

Mais n’est-ce pas violer tout le respect et la révérence due à cette Reine épouse du Roi céleste, d’avoir ramené sur ses terres quasi toutes les troupes qu’auparavant, avec tant de sang, de sueurs et de travaux, elle avait par solennelle punition bannies et chassées de ses confins, comme rebelles et conjurées ennemies de sa couronne, j’entends, d’avoir remis sur pied tant d’hérésies et fausses opinions que l’Église avait condamnées comme entreprenant sur la souveraineté de l’Église, absolvant ceux qu’elle avait condamnés, condamnant ceux qu’elle avait absous ? Voici des exemples.

 

Simon Magus disait que Dieu était cause de péché, dit Lyrinensis (Common. I, § 24) ; mais Calvin et Bèze n’en disent rien de moins, le premier au traité De l’éternelle prédestination, le second en la réponse à Sébastien Castalio. Quoiqu’ils nient le mot, ils suivent la chose et le corps de cette hérésie, si hérésie se doit appeler, non athéisme ; aussi il y a tant d’hommes doctes qui les convainquent par leurs propres paroles que je ne m’y amuserai pas.

Judas, dit saint Jérôme, pensait que les miracles qu’il voyait partir de la main de Notre-Seigneur fussent opérations et illusions diaboliques ; je ne sais si vos ministres pensent ce qu’ils disent, mais que disent-ils quand on produit des miracles sinon que ce sont sorcelleries ? les glorieux miracles que Notre-Seigneur fait au Mondevis, au lieu de vous ouvrir les yeux, qu’en dites-vous ?

Les Pepuziens, dit saint Augustin (De Hæres. c. XXVII), (ou Montanistes et Phriges comme les appelle le Code (De Hæret. l. I, Tite V, § 5) admettaient à la dignité de prêtrise les femmes ; celui qui lit sait que les frères Anglais tiennent Elisabeth leur Reine pour chef de leur Église ?

 

Les Manichéens, dit saint Jérôme (Præfat. in Dial. contra Pela.), niaient le libre arbitre : Luther a fait un livre contre le libre arbitre, qu’il appelle De servo arbitrio ; de Calvin je m’en rapporte à vous. Amb., Ep. 83 (Hodie Ep. XXIII), Manichæos ob Dominicæ diei jejunia jure damnamus.

Les Donatistes croyaient que l’Église s’était perdue en tout le monde, et qu’elle leur était demeurée seulement à eux (Aug. Hæres. LXIX) ; vos ministres parlent ainsi. Encore croyaient-ils qu’un mauvais homme ne peut baptiser (Aug., Contra litt. Petiliani, 1. I. c. I) ; Wiclef en disait tout autant, que j’apporte en jeu parce que Bèze (In lib. Icones, etc.) le tient pour un glorieux réformateur. Quant à leurs vies, voici leurs vertus (Optat. 1. II cont. Parm., et 1. VI) : ils donnaient le très précieux Sacrement aux chiens, ils jetaient le saint Chrême à terre, ils renversaient les autels, rompaient les calices et les vendaient, ils rasaient la tête aux prêtres pour lever la sacrée onction, ils levaient et arrachaient le voile aux nonnes pour les profaner.

 

Jovinien (Hieronimus, libris duobus adversus Jovinianum), au témoignage de saint Augustin (1. De hæresibus, ad quodvult Deus [Aliter, ad Quodvultdeum], c. 82.), voulait qu’on mangeât en tout temps et contre toute prohibition toutes sortes de viandes, (Luth., Serm. de Natali B. Mariæ, et in I. Petri Epistolam) disait que les jeûnes n’étaient point méritoires devant Dieu, que les sauvés étaient égaux en gloire (idem, in Epitalamio), que la virginité n’était rien plus que le mariage, et (Calvin, in Antidoto, Sess. VI) que tous les péchés étaient égaux : chez vos maîtres on enseigne la même chose.

 

Vigilance (comme écrit saint Jérôme, 1. Adversus Vigilantium, et 2. epistolis adversus eumdem (Ep. LXI, ad Vigilant., Ep. CIX, ad Riparium)) nia qu’on dût avoir en honneur les reliques des Saints, que les prières des Saints fussent profitables, que les prêtres dussent vivre en célibat, la pauvreté volontaire : que ne niez-vous pas tout ceci ?

 

Eustathe (ca. 324) méprisa les jeûnes ordinaires de l’Église, les Traditions ecclésiastiques, les lieux des saints Martyrs et les basiliques de dévotion. Le récit en est fait par le Concile Gangrense (Concile en l’an 328, in præfatione), où pour ces raisons il fut anathématisé et condamné. Voyez-vous combien il y a peu qu’on ait condamné vos réformateurs ?

 

Eunomius ne voulait point céder à la pluralité, dignité, antiquité, comme témoigne saint Basile contre Eunomius (1. I [§ 3]). Il disait que la seule foi suffisait au salut et justifiait (Aug., Hær. 54). Quant au premier trait, voyez Bèze en son traité Des marques de l’Église (Initio) ; quant au second, n’est-il pas d’accord avec cette tant célèbre sentence de Luther (De captiv. Babil.) que Bèze tient pour très glorieux réformateur : Vides quam dives sit homo Christianus sive baptizatus, qui etiam volens non Potest perdere salutem suam, quantiscumque peccatis, nisi nolit credere ?

 

Arius, au récit de saint Augustin (Hæres. LIII), niait la prière pour les morts, les jeûnes ordinaires, et la supériorité de l’Évêque au-dessus du simple prêtre ; vos ministres nient tout cela.

 

         Lucifer appelait son Église seulement la vraie Église, et disait que l’Église ancienne, d’Église était devenue un bordel, Hier., Contra Lucif. (§ I) ; et que crient vos ministres tout le jour ?

 

Les Pélagiens se tenaient assurés et certains de leur justice (Hieron., adver. Pel. 1. III § 17-18), promettaient le salut aux enfants des fidèles qui mouraient sans Baptême (Aug. 1. VI contra Julianum, c. II et III), ils tenaient tout péché pour mortel (Hier ; (adver. Pel.) 1. II). Quand au premier, c’est votre ordinaire langage, et celui de Calvin in Antidoto, sess. 6 (Ad cap. XII) ; le second et troisième est trop trivial parmi vous pour en dire autre chose.

 

Les Manichéens rejetaient les sacrifices de l’Église et les images ; et qu’ont fait vos gens ?

 

Les Messaliens méprisaient les ordres sacrés, les églises et les autels, comme dit saint Damascène : Eucharistias et oblationes non admittunt, quod non confiteantur Eucharistiam esse carnem Servatoris nostri Jesu Christi, quæ pro peccatis nostris passa est, quam Pater benignitate suscitavit ; contre lesquels a écrit saint Martial, Epistola ad Burdegalense. Berengaire voulut dire la même chose longtemps après, et fut condamné par trois Conciles, aux deux derniers desquels il abjura son hérésie.

 

Julien l’Apostat méprisait le signe de la Croix, Soc., 1. 3. c. 2. (Pro Soz., 1 V, c. XVII ?) ; aussi faisait Xenaïas, Niceph., 1. 16. c. 27 ; les Mahométans n’en font rien moins, Damascène, Hæresi centesima (Al. CI). Mais qui voudra voir ceci bien au long, qu’il voit Sander, (De visib. Monarchia Eccl.) 1. 8. c. 57, et Bellarmin, In notis Ecclesiæ (Contr. de Conc. et Eccl. IV, c. IX). Voyez-vous les moules sur lesquels vos ministres ont jeté et formé leur réformation ?

 

Or sus, cette seule alliance d’opinions, ou pour mieux dire, cette étroite parenté et consanguinité, que vos premiers maîtres avaient avec les plus cruels, envieillis et conjurés ennemis de l’Église, ne vous devait-elle pas détourner de les suivre et vous ranger sous leurs enseignes ? Je n’ai pas compté une hérésie qui n’ait été tenue pour telle en l’Église que Calvin et Bèze confessent avoir été vraie Église, à savoir, des premiers cinq cents ans du Christianisme. Ah, je vous prie, n’est-ce pas fouler aux pieds la majesté de l’Église, que de produire comme réformations et réparations nécessaires et saintes, ce qu’elle a tant abominé alors qu’elle était en ses plus pures années, et qu’elle avait condamné comme impiété, ruine et dégât de la vraie doctrine ? L’estomac délicat de cette céleste Épouse n’avait pu soutenir la violence de ces venins, et l’avait rejeté avec tel effort que plusieurs veines de ses Martyrs en étaient éclatées, et maintenant vous le lui présentez comme une précieuse médecine. Les Pères que j’ai cités ne les eussent jamais mis au rang des hérétiques s’ils n’eussent vu le corps de l’Église les tenir pour tels ; c’étaient des plus orthodoxes, et qui étaient confédérés à tous les autres Évêques et Docteurs catholiques de leur temps ; cela montre que ce qu’ils tenaient pour hérétique l’était à bon escient. Imaginez-vous donc cette vénérable antiquité, au ciel autour du Maître, qui regarde vos réformateurs : ils y sont allés en combattant les opinions que les ministres adorent, ils ont tenu pour hérétiques ceux dont vous suivez les pas ; pensez-vous que ce qu’ils ont jugé erreur, hérésie, blasphème chez les Ariens, les Manichéens, et en Judas, ils le trouvent maintenant sainteté, rédemption, restauration ? Qui ne voit que c’est ici le plus grand mépris qu’on peut faire à la majesté de l’Église ? Si vous voulez venir à la succession de la vraie et sainte Église de ces premiers siècles, ne contrevenez donc pas à ce qu’elle a si solennellement établi et constitué. Personne ne peut être héritier en partie, et en partie ne pas l’être ; acceptez l’héritage résolument : les charges ne sont pas si grandes qu’un peu d’humilité n’en fasse la raison, dire adieu à ses passions et opinions, et passer compte du différent que vous avez avec l’Église ; les honneurs sont infinis, d’être héritiers de Dieu, cohéritiers de Jésus-Christ (Rom., VIII, 17) en l’heureuse compagnie de tous les Bienheureux.

 

 

CHAPITRE III

Les Marques de l’Église

 

 

ARTICLE PREMIER :

 

1. Combien de fois et en combien de lieux l’Église, tant militante que triomphante, et dans l’Ancien comme dans le Nouveau Testament, est appelée maison et famille, il me semblerait du temps perdu d’en vouloir faire recherche, puisque cela est tant commun dans les Écritures que ceux qui les ont lues n’en douteront jamais, et celui qui ne les a pas lues, aussitôt qu’il les lira, il trouvera quasi partout cette façon de parler. C’est de l’Église que saint Paul dit à son cher Timothée (1 Tim. III, 15) : Ut scias quomodo oporteat te conversari in domo Dei, quae est Ecclesia, columna et firmamentum veritatis ; c’est d’icelle que David dit (Ps. LXXXVIII, 5) : Beati qui habitant in domo tua Domine ; c’est d’elle que l’Ange dit : Reganbit in domo jacob in aeternum ; c’est d’elle que Notre-Seigneur dit : In domo patris mei mansiones multae sunt (Jean XIV, 2), Simile est regnum caelorum homini patrifamilias ; et en cent mille autres lieux.

Or, l’Église étant une maison et une famille, il ne faut pas douter qu’il n’y ait qu’un seul maître, Jésus-Christ, ainsi est-elle appelée maison de Dieu. Mais ce Maître et Père de famille, s’en allant à la droite de Dieu son Père, ayant laissé plusieurs serviteurs en sa maison, il voulut en laisser un qui fût serviteur en chef, et auquel les autres se rapportassent ; ainsi dit Notre-Seigneur : Quis putas est servus fidelis et prudens, quem constituit Dominus super familiam suam ? Et de vrai, s’il n’y avait un maître valet en une boutique, pensez comment le trafic irait, s’il n’y avait un roi en un royaume, un patron en un navire, et un père de famille en une famille, et de vrai ce ne serait plus une famille ; mais écoutez Notre-Seigneur : Omnis civitas vel domus divisa contra se non stabit (Mt. XII, 25). Jamais une province ne peut être bien gouvernée d’elle-même, principalement si elle est grande. Je vous demande, Messieurs les clairvoyants, qui ne voulez pas qu’en l’Église il y ait un chef, me sauriez-vous donner exemple de quelque gouvernement d’apparence auquel tous les gouvernements particuliers ne se soient rapportés à un ? Il faut laisser à part les Macédoniens, Babyloniens, Juifs, Mèdes, Perses, Arabes, Syriens, Français, Espagnols, Anglais, et une infinité des plus remarquables, pour lesquels la chose est claire. Mais venons aux républiques : dites-moi, où avez-vous vu quelque grande province qui se soit gouvernée d’elle-même ? jamais. La plus belle partie du monde fut une fois la république des Romains, mais une seule Rome gouvernait, une seule Athènes, Carthage, et aussi des autres anciennes, une seule Venise, une seule Gênes, une seule Lucerne, Fribourg et autres. Jamais vous ne trouverez que toutes les parties de quelque notable et grande province se soient employées à se gouverner elle-même, mais il fallait, il faut et il faudra que, ou un homme seul, ou un seul corps d’hommes résidant en quelque lieu, ou une seule ville, ou quelque petite portion d’une province, ait gouverné le reste de la province, si la province était grande. Messieurs qui vous plaisez en histoire, je suis assuré de votre voix, vous ne permettrez pas qu’on m’en démente. Mais supposé, ce qui est très faux, que quelque province particulière se fût gouvernée d’elle-même, comment est-ce qu’on le pourrait dire de l’Église chrétienne, laquelle est si universelle qu’elle comprend tout le monde ? autrement, il faudrait toujours avoir un concile debout de tous les évêchés, et qui l’avouera ? il faudrait que tous les Évêques fussent toujours absents, et comment cela se pourrait faire ? Et si tous les Évêques étaient pareils, qui les assemblerait ? Mais quelle peine serait-ce, quand on aurait quelque doute en la foi, de faire assembler un concile ? Il ne se peut nullement donc faire, que toute l’Église, et chaque partie d’icelle, se gouverne elle-même sans se rapporter l’une à l’autre.

Or, puisque j’ai suffisamment prouvé qu’il faut qu’une partie se rapporte à l’autre, je vous demande la partie à laquelle on doit se rapporter. Ou c’est une province : si c’est une province, où est-elle ? ce n’est pas l’Angleterre, car quand elle était catholique, où lui trouvez-vous ce droit ? si vous proposez une autre province, où sera-t-elle ? et pourquoi plutôt celle-là qu’une autre ? outre que pas une province n’a jamais demandé ce privilège. Si c’est une ville, il faut que ce soit l’une des patriarcales : or, des patriarcales, il n’y en a que cinq, Rome, Antioche, Alexandrie, Constantinople et Jérusalem ; laquelle des cinq ? toutes sont païennes fors Rome. Si donc ce doit être une ville, c’est Rome, si c’est une assemblée, c’est celle de Rome. Mais non ; ce n’est ni une province, ni une ville, ni une simple et perpétuelle assemblée, c’est un seul homme chef, constitué sur toute l’Église : Fidelis servus et prudens, quem constituit Dominus.

Concluons donc que Notre-Seigneur, partant de ce monde, afin de laisser unie toute son Église, il laissa un seul gouverneur et lieutenant général, auquel on doit avoir recours en toutes nécessités.

2. Ce qu’étant ainsi, je vous dis que ce serviteur général, ce dispensateur et gouverneur, ce maître valet de la maison de Notre-Seigneur, c’est saint Pierre, lequel à raison de cela peut bien dire : O Domine, quia ego servus (Ps. CXV, 6) ; et non pas seulement servus, mais doublement, quia qui bene praesunt duplici honore digni sunt (1 Tim. V, 17) ; et non seulement servus tuus, mais encore filius ancillae tuae. Quand on a quelque serviteur de race, à celui-là on se fie davantage, et lui baille-t-on volontiers les clefs de la maison ; donc non sans cause j’introduis saint Pierre, disant o domine, etc., car il est serviteur bon et fidèle (Mt. XXV, 21-23) auquel, comme à un serviteur de race, le Maître a baillé les clefs : Tibi dabo claves regni caelorum (Mt. XVI, 19). Saint Luc nous montre bien que saint Pierre est ce serviteur, car, après avoir raconté (XII, 37) que Notre-Seigneur avait dit par avertissement à ses disciples : Beati servi quos cum venerit Dominus invenerit vigilantes ; amen, dico vobis, quod praecinget se, et faciet illos discumbere, et transiens ministrabit illis, saint Pierre seul interrogea Notre-Seigneur : Ad nos dicis hanc parabolam an et ad omnes (41) ? Notre-Seigneur, répondant à saint Pierre, ne dit pas : Qui putas erunt fideles, comme il avait dit beati servi, mais : Quis putas est dispensator fidelis et prudens, quem constituit Dominus super familiam suam ut det illis in tempore tritici mensuram ? Et de fait, Théophylacte dit que saint Pierre fit cette demande comme ayant la suprême charge de l’Église, et saint Ambroise (l. 7 §131), sur saint Luc, dit que les premières paroles, beati, s’entendent de tous, mais les secondes, quis putas, s’entendent des Évêques, et beaucoup plus proprement du Souverain Pontife. Notre-Seigneur, donc, répond à saint Pierre comme voulant dire : ce que j’ai dit en général appartient à tous, mais à toi particulièrement, car qui penses-tu être le serviteur prudent et fidèle ?

Et de vrai, si nous voulons un peu éplucher cette parabole, qui peut être le serviteur qui doit donner le froment sinon saint Pierre, auquel la charge de nourrir les autres a été donnée : Pasce oves meas (Jean XXI, 17) ? Quand le maître de la maison va dehors, il donne les clefs au maître valet et économe, et n’est-ce pas à saint Pierre, auquel Notre-Seigneur a dit : Tibi dabo claves regni caelorum ? (Mt. XVI, 19) Tout se rapporte au gouverneur, et le reste des officiers s’appuient sur lui, quant à l’autorité, comme tout l’édifice sur le fondement. Ainsi, saint Pierre est appelé pierre sur laquelle l’Église est fondée : Tu es Cephas, et super hanc petram (18) : or Cephas veut dire en syriaque une pierre, aussi bien que sela en hébreu, mais l’interprète latin a dit Petrus, pour ce qu’en grec il y a Petros, qui veut aussi bien dire pierre comme petra ; et Notre-Seigneur, en saint Matthieu (VII, 14), dit que l’homme sage fait sa maison et la fonde sur le rocher, supra petram : en quoi le diable, père du mensonge, singe de Notre-Seigneur, a voulu faire certaine imitation, fondant sa malheureuse hérésie principalement en un diocèse de saint Pierre, et en une Rochelle. De plus, Notre-Seigneur demande que ce serviteur soit prudent et fidèle, et saint Pierre a bien ces deux conditions : car, la prudence, comment lui peut-elle manquer, puisque ni la chair ni le sang ne le gouverne point, mais le Père céleste (17) ? Et la fidélité, comment lui pourrait-elle faillir, puisque Notre-Seigneur dit : Rogavi pro te ut non deficeret fides tua (Luc XXII, 33) ? lequel il faut croire que exauditus est pro sua reverentia (Héb. V, 7), de quoi il donne bien bon témoignage quand il ajoute (Luc ubi supra) Et tu conversus confirma fratres tuos, comme s’il voulait dire : j’ai prié pour toi, et partant confirme les autres, car pour les autres je n’ai pas prié sinon qu’ils eussent un refuge assuré en toi.

3. Concluons qu’il fallait donc que Notre-Seigneur, abandonnant son Église quant à son être corporel et visible, laissât un lieutenant et vicaire général visible, et celui-ci est saint Pierre, dont il pouvait bien dire : O Domine, quia ego servus tuus. Vous me direz oui, mais Notre-Seigneur n’est pas mort, et en outre il est toujours avec son Église, pourquoi donc lui baillez-vous un vicaire ? Je vous réponds que, n’étant pas mort, il n’a point de successeur, mais seulement un vicaire, et en outre, qu’il assiste vraiment son Église en tout et partout de sa faveur invisible, mais, afin de ne pas faire un corps visible sans un chef visible, il a encore voulu l’assister en la personne d’un lieutenant visible, par le moyen duquel, outre les faveurs invisibles, il administre perpétuellement son Église en manière et forme convenables à la suavité de sa disposition.

Vous me direz encore, qu’il n’y a point d’autre fondement que Notre-Seigneur en l’Église : Fundamentum aliud nemo potest ponere praeter id quod positum est, quod est Christus Jesus (I Cor. III, 11). Je vous accorde que tant l’Église militante que la triomphante sont fondées sur Notre-Seigneur comme sur le fondement principal, mais Isaïe nous prédit qu’en l’Église on devait avoir deux fondements (XXVIII, 16) : Ecce ego ponam in fundamentis Sion lapidem, lapidem probatum, angularem, praetiosum, in fundamento fundatum. Je sais bien comment un grand personnage l’explique, mais il me semble que ce passage-là d’Isaïe se doit de tout interpréter sans sortir du chap. XVI de saint Matthieu. Là donc Isaïe, se plaignant des Juifs et de leurs prêtres en la personne de Notre-Seigneur, de ce qu’ils ne voudraient pas croire, Manda, remanda, expecta, reexpecta, et ce qui s’ensuit, ajoute : Idcirco haec dicit Dominus, et partant le Seigneur a dit : Ecce ego mittam in fundamentis Sion lapidem.

Il dit in fundamentis, parce que les autres Apôtres étaient fondements de l’Église : Et murus civitatis, dit l’Apocalypse (XXI, 14), habens fundamenta duodecim, et in ipsis duodecim, nomina duodecim Apostolorum Agni, et ailleurs (Éph. II, 30) : Fundati super fundamenta Prophetarum et Apostolorum, ipso summo lapide angulari Christo Jesu, et le Psalmiste (Ps. LXXXVI, 1) : Fundamenta ejus in montibus sanctis ; mais entre tous il y en a un qui par excellence et supériorité est appelé pierre et fondement, et c’est celui auquel Notre-Seigneur a dit : Tu es Cephas, id est, Lapis.

Lapidem probatum. Écoutez saint Matthieu (XVI, 13 sq.) ; il dit que Notre-Seigneur y jettera une pierre éprouvée : quelle preuve voulez-vous d’autre que celle-là, Quem dicunt homines esse Filium hominis ? question difficile, à laquelle saint Pierre, expliquant le secret et ardu mystère de la communication des idiomes, répond si pertinemment que rien de plus, et fait preuve qu’il est vraiment pierre, disant Tu es Christus, Filius Dei vivi.

Isaïe poursuit et dit : lapidem praetiosum. Écoutez l’estime que Notre-Seigneur fait de saint Pierre : Beatus es, Simon Bar Jona.

Angularem. Notre-Seigneur ne dit pas qu’il fondera une seule muraille de l’Église, mais toutes, Ecclesiam meam. Il est donc angulaire in fundamento fundatum, fondé sur le fondement ; il sera fondement mais non pas premier, car il y aura déjà un autre fondement, Ipso summo lapide angulari Christo (Éph. supra). Voilà comment Isaïe explique saint Matthieu, et saint Matthieu, Isaïe. Je n’aurais jamais fini si je voulais dire tout ce qui me vient au-devant de ce sujet.

 

 

ARTICLE II

L’Église catholique est unie à un chef visible, celle des Protestants ne l’est point, et ce qui s’ensuit

 

Je ne m’amuserai pas beaucoup en ce point. Vous savez que tous, tant que nous sommes catholiques, reconnaissons le Pape comme Vicaire de Notre-Seigneur : l’Église universelle le reconnut dernièrement à Trente, quand elle s’adressa à lui pour confirmation de ce qu’elle avait résolu, et quand elle reçut ses députés comme présidents ordinaires et légitimes du Concile.

Je perdrais du temps aussi de vous prouver que vous n’avez point de chef visible ; vous ne le niez pas. Vous avez un suprême Consistoire, comme ceux de Berne, Genève, Zurich et les autres, qui ne dépend d’aucun autre. Vous êtes si éloignés de vouloir reconnaître un chef universel, que même vous n’avez point de chef provincial ; les ministres sont autant parmi vous l’un que l’autre, et n’ont aucune prérogative au Consistoire, mais sont inférieurs, et en science et en voix, au président qui n’est pas ministre. Quant à vos Évêques ou surveillants, vous ne vous êtes pas contentés de les ravaler jusqu’au rang de ministres, mais vous les avez rendus inférieurs, afin de ne rien laisser en sa place. Les Anglais tiennent leur Reine pour chef de leur Église, contre la pure Parole de Dieu : ils ne sont pas désespérés, que je sache, qu’ils veuillent qu’elle soit chef de l’Église catholique, mais seulement de ces misérables pays. Bref, il n’y a aucun chef parmi vous autres dans les choses spirituelles, ni parmi tout le reste de ceux qui font profession de contredire le Pape. Voici maintenant la suite de tout cela : la vraie Église doit avoir un chef visible en son gouvernement et son administration ; la vôtre n’en a point, donc la vôtre n’est pas la vraie Église. Au contraire, il y a une Église au monde, vraie et légitime, qui a un chef visible, il n’y en a point qui en ait un que la nôtre, donc seule la nôtre est la vraie Église. Passons outre.

 

 

ARTICLE III

De l’unité de l’Église en la foi et créance

La vraie Église doit être unie en sa doctrine

 

Jésus-Christ est-il divisé ? (I Cor. I, 13) Non, en vrai, car Il est Dieu de paix, non de dissension, comme saint Paul enseignait par toutes les Églises (I Cor. XIV, 33). Il ne se peut donc faire que la vraie Église soit en dissension ou division de créance et de doctrine, car Dieu n’en serait plus auteur ni époux, et, comme royaume divisé en soi-même (Mt. XII, 25), elle périrait. Tout aussitôt que Dieu prend un peuple à soi, comme il a fait l’Église, il lui donne l’unité de cœur et de chemin. L’Église n’est qu’un corps, duquel tous les fidèles sont membres, joints et liés ensemble par toutes les jointures (Éph. IV, 16) ; il n’y a qu’une foi et un esprit qui animent ce corps. Dieu est en son saint lieu, Il rend Sa maison peuplée de personnes de même sorte et intelligence (Ps. LXVII, 6-7) ; donc la vraie Église de Dieu doit être unie, liée, jointe et serrée ensemble dans une même doctrine et créance.

 

 

ARTICLE IV

L’Église catholique est unie en créance

La prétendue réformée ne l’est point

 

« Il faut », dit saint Irénée (Contra Haeresiae, 1. III, c. 3), « que tous les fidèles s’assemblent et viennent se joindre à l’Église romaine, pour sa plus puissante principauté ». « C’est la mère de la dignité sacerdotale », disait Jules Ier. C’est « le commencement de l’unité de prêtrise » (Epistolae I ad Orient., Vide Concil, an. 336), « c’est le lien d’unité », dit saint Cyprien ; « Nous n’ignorons pas qu’il y ait un Dieu, un Christ et Seigneur, lequel nous avons confessé, un Saint-Esprit, un Évêque dans l’Église catholique. » Le bon Optat disait ainsi aux Donatistes : « Tu ne peux nier que tu ne saches qu’en la ville de Rome la principale chaire a été premièrement conférée à saint Pierre, en laquelle a été assis le chef de tous les Apôtres, saint Pierre, lui qui fut appelé Céphas, chaire en laquelle l’unité fut gardée de tous, afin que les autres Apôtres ne voulussent pas se prétendre et défendre chacun la sienne, et que dès lors celui-là fut schismatique et pécheur, qui voudrait se bâtir une autre chaire contre cette unique chaire. Donc en cette unique chaire, qui est la première des prérogatives, fut assis premièrement saint Pierre » (De Scism. Donat., 1. II). Ce sont presque les paroles de cet ancien et saint Docteur. Tous autant qu’il y a de Catholiques en cet âge sont dans la même résolution ; nous tenons l’Église romaine pour notre rendez-vous en toutes nos difficultés, nous sommes tous ses humbles enfants et prenons nourriture du lait de ses mamelles, nous sommes les branches de cette tige si féconde et ne tirons aucun suc de doctrine que de cette racine. C’est ce qui nous tient tous parés d’une même livrée de créance, car, sachant qu’il y a un chef et lieutenant général en l’Église, ce qu’il résout et détermine avec l’avis des autres Prélats, alors qu’il est assis sur la chaire de saint Pierre pour enseigner le christianisme, sert de loi et de niveau à notre créance. Qu’on coure tout le monde et partout on verra la même foi chez les Catholiques ; que s’il y a quelque diversité d’opinion, ou ce ne serait pas en chose appartenant à la foi, ou tout aussitôt que le Concile général ou le Siège romain en aura déterminé, vous verrez chacun se ranger à leur définition. Nos entendements ne s’égarent point les uns des autres en leurs créances, mais se maintiennent très étroitement unis et serrés ensemble par le lien de l’autorité supérieure de l’Église, à laquelle chacun se rapporte en toute humilité, et y appuie sa foi comme sur la colonne et fermeté de la vérité (1 Tim. III, 15) ; notre Église catholique n’a qu’un langage et un même parler sur toute la terre.

Au contraire, Messieurs, vos premiers maîtres n’eurent pas plus tôt été sur pied, ils n’eurent pas plus tôt pensé de se bâtir une tour de doctrine et de science qui allât toucher à découvert dans le ciel, et leur acquit la grande et magnifique réputation de réformateurs, que Dieu, voulant empêcher cet ambitieux dessein, permit entre eux une telle diversité de langage et de créance, qu’ils commencèrent à se cantonner qui çà qui là, que toute leur besogne ne fut qu’une misérable Babel et confusion. Quelles contrariétés a produit la réformation de Luther : je n’aurais jamais fait si je les voulais tous mettre sur ce papier ; qui les voudra voir, qu’il lise le petit livre de Frédéric Staphyl, De Concordia Discordi, Sander, livre VII, de sa Visible monarchie, et Gabriel de Préau, en la Vie des hérétiques. Je dirai seulement ce que vous ne pouvez pas ignorer et que je vois maintenant de mes yeux.

Vous n’avez pas un même canon des Écritures ; Luther n’y veut pas l’épître de saint Jacques, que vous recevez. Calvin tient être contraire à l’Écriture qu’il y ait un chef en l’Église ; les Anglais tiennent le contraire. Les huguenots français tiennent que selon la Parole de Dieu les prêtres ne sont pas moindres que les Évêques ; les Anglais ont des Évêques qui commandent aux prêtres, et entre eux, deux Archevêques, dont l’un est appelé Primat, nom auquel Calvin veut si grand mal. Les Puritains en Angleterre tiennent comme article de foi qu’il n’est pas loisible de prêcher, baptiser, prier dans les églises qui ont été autrefois aux Catholiques, mais on n’a pas tant de dépit de cela : mais notez que j’ai dit qu’ils le tiennent pour article de foi, car ils souffrent et les bannissements et les prisons plutôt que de s’en dédire. Ne savez-vous pas qu’à Genève l’on tient pour superstition de ne célébrer aucune fête des Saints ? et en Suisse on les fait, et vous en faites une de Notre-Dame. Il ne s’agit pas ici que les uns le fassent, les autres non, car ce ne serait pas contrariété de religion, mais ce que vous et quelques Suisses observez, les autres le condamnent comme contraire à la pureté de la religion. Ne savez-vous pas que l’un de vos plus grands ministres [Théodore de Bèze] dit à Poissy que le « Corps de Notre-Seigneur était aussi loin de la Cène que la terre du ciel » ? et ne savez-vous pas encore que cela est tenu pour faux par plusieurs des autres ? L’un de vos maîtres n’a-t-il pas confessé dernièrement la réalité du Corps de Notre-Seigneur en la Cène, et les autres ne la nient-ils pas ? Me pourrez-vous nier que, au fait de la justification, vous soyez autant divisés entre vous que vous l’êtes d’avec nous ? témoin l’Anonyme contradicteur. Bref, chacun parle son langage à part, et de tant de huguenots auxquels j’ai parlé, je n’en ai jamais trouvé deux de la même créance.

Mais le pire est que vous ne vous sauriez accorder ; car où prendrez-vous un arbitre assuré ? Vous n’avez point de chef en terre pour vous adresser à lui en vos difficultés ; vous croyez que l’Église même peut s’abuser et abuser les autres ; vous ne voudriez mettre votre âme en main si peu assurée, ou vous n’en tenez pas grand compte.

L’Écriture ne peut être votre arbitre, car c’est de l’Écriture même de quoi vous êtes en procès, voulant les uns l’entendre d’une façon, les autres de l’autre. Vos discordes et disputes sont immortelles si vous ne vous rangez à l’autorité de l’Église : témoin les colloques de Lunebourg, de Mulbrun, de Montbéliard et celui de Berne récemment, témoin aussi Tilmann Heshusius et Éraste, témoin Bèze et Bulinger. Certes, la division qui est entre vous au nombre des Sacrements est remarquable : maintenant, communément, parmi vous on ne met que deux sacrements ; Calvin en a mis trois, ajoutant, au baptême et cène, l’ordre ; Luther y met la pénitence pour troisième puis dit qu’il n’y en a qu’un ; enfin les protestants au colloque de Ratisbonne, auquel se trouva Calvin, témoin Bèze en sa Vie, confessèrent qu’il y avait sept sacrements. En l’article de la toute-puissance de Dieu, comment est-ce que vous y êtes divisés ? pendant que les uns nient qu’un corps puisse être, voire par la vertu divine, en deux lieux, les autres nient toute puissance absolue, les autres ne nient rien de tout cela. Que si je voulais vous montrer les grandes contrariétés qui sont en la doctrine de ceux que Bèze reconnaît tous pour glorieux réformateurs de l’Église, à savoir Jérôme de Prague, Jean Hus, Wiclef, Luther, Bucer, Œcolampade, Zwingli, Pomeran et les autres, je n’aurais jamais fait : Luther seul vous instruira assez de la bonne concorde qui est entre eux, en la lamentation qu’il fait contre les Zwingliens et Sacramentaires, qu’il appelle Absalons, Judas et esprits fanatiques, l’an 1527. Feu son Altesse de très heureuse mémoire, Emmanuel Philibert, raconta au docte Antoine Possevin que, au colloque de Worms, quand on demanda aux protestants leur confession de foi, tous, les uns après les autres, sortirent hors de l’assemblée, pour ne pas pouvoir s’accorder ensemble. Ce grand prince est digne de foi et il raconte cela pour y avoir été présent. Toute cette division a son fondement au mépris que vous faites d’un chef visible en terre, car, n’étant point lié pour l’interprétation de la Parole de Dieu à aucune autorité supérieure, chacun prend le parti que bon lui semble : c’est-ce que dit le Sage, les superbes sont toujours en dissension (Prov. XIII, 10), qui est une marque de vraie hérésie. Ceux qui sont divisés en plusieurs partis ne peuvent être appelés du nom d’Église, parce que, comme dit saint Jean Chrysostome, « le nom d’Église est un nom de consentement et de concorde ».

Mais quant à nous autres, nous avons tous un même canon des Écritures, et un même chef, et pareille règle pour les entendre ; vous avez diversité de canon, et en l’intelligence vous avez autant de têtes et de règles que vous êtes de personnes. Nous sonnons tous au son de la trompette d’un seul Gédéon, et avons tous un même esprit de foi au Seigneur et à son lieutenant, l’épée des décisions (Jud. VII, 20) de Dieu et de l’Église, selon la parole des Apôtres (Act. XV, 28), Visum est Spiritui Sancto et nobis. Cette unité de langage est en nous un vrai signe que nous sommes l’armée du Seigneur, et vous ne pouvez êtes reconnus que pour Madianites, qui ne faites en vos opinions que criailler et hurler chacun à sa mode, chamailler les uns sur les autres, vous entre-égorgeant et massacrant vous-mêmes par vos dissensions, ainsi que dit Dieu par Isaïe : Les Égyptiens choqueront contre les Égyptiens, et l’esprit d’Égypte se rompra (XIX, 2-3) : et saint Augustin dit que « comme Donat avait tâché de diviser le Christ, ainsi lui-même par une quotidienne séparation des siens était divisé en lui-même ». Cette seule marque doit vous faire quitter votre prétendue Église, car qui n’est pas avec Dieu est contre Dieu (Mt. XII, 30) ; Dieu n’est point en votre Église, car il n’habite point qu’en un lieu de paix, et en votre Église il n’y a ni paix ni concorde.

 

 

ARTICLE V

De la sainteté de l’Église : marque seconde

 

L’Église de Notre-Seigneur est sainte : c’est un article de foi. Notre-Seigneur s’est donné pour elle, afin de la sanctifier (Éph. V, 26) ; c’est un peuple saint, dit saint Pierre (I Pierre II, 9) ; l’Époux est saint, et l’Épouse sainte ; elle est sainte étant dédiée à Dieu, ainsi que les aînés en l’ancienne Synagogue furent appelés saints, pour ce seul respect (Ex. XIII, 2 ; Luc II, 23). Elle est sainte encore parce que l’Esprit qui la vivifie est saint (Jean VI, 64 ; Rom. VIII, 11), et parce qu’elle est le Corps mystique d’un chef qui est très saint (Éph. I, 22-23). Elle l’est encore parce que toutes ses actions intérieures et extérieures sont saintes ; elle ne croit, ni espère, ni aime que saintement ; en ses prières, prédications, Sacrements, Sacrifice, elle est sainte. Mais cette Église a sa sainteté intérieure, selon la parole de David (Ps 44, 14-15) : Toute la gloire de cette fille royale est au-dedans ; elle a encore sa sainteté extérieure, en franges d’or environnée de belles variétés. La sainteté intérieure ne peut se voir ; l’extérieure ne peut servir de Marque, parce que toutes les sectes s’en vantent, et qu’il est malaisé de reconnaître la vraie prière, prédication et administration des Sacrements. Mais, outre tout cela, il y a des signes avec lesquels Dieu fait connaître son Église, qui sont comme parfums et odeurs, comme dit l’Époux au Cantique des cantiques (IV, 11) : L’odeur de tes vêtements est comme l’odeur de l’encens ; ainsi pouvons-nous, à la piste de ses odeurs et parfums (I, 3), quêter et trouver la vraie Église, et le gîte du fils de la licorne (Ps. XXVIII, 6).

 

 

ARTICLE VI

La vraie Église doit reluire en miracles

 

L’Église, donc, a le lait et le miel sous sa langue (Cant. IV, 11), en son cœur, qui est la sainteté intérieure laquelle nous ne pouvons voir ; elle est richement parée d’une belle robe bien brodée à variétés (Ps. XLIV, 10), qui est la sainteté extérieure, laquelle peut se voir. Mais, parce que les sectes et hérésies déguisent leurs vêtements en même façon sous une fausse étoffe, outre cela elle a des parfums et odeurs qui lui sont propres, et ce sont certains signes et lustres de sa sainteté, qui lui sont tellement propres qu’aucune autre assemblée ne peut s’en vanter, particulièrement en notre âge : car, premièrement, elle reluit en miracles, qui sont de très suaves odeurs et parfums, signes évidents de la présence de Dieu immortel ; ainsi les appelle saint Augustin (Conf., 1, IX, 7).

Et de fait, quand Notre-Seigneur partit de ce monde, il promit que l’Église serait suivie de miracles : Ces marques, dit-il, suivront les croyants : en mon nom ils chasseront les diables, ils parleront de nouveaux langages, ils ôteront les serpents, le venin ne leur nuira point, et par l’imposition des mains ils guériront les malades (Marc XVII, 18). Considérons, je vous prie, de près ses paroles. 1. Il ne dit pas que les seuls Apôtres feraient ces miracles, mais simplement ceux qui croiront. 2. Il ne dit pas que tous les croyants en particulier feraient des miracles, mais que ceux qui croiront seront suivis de ces signes. 3. Il ne dit pas que ce fût seulement pour dix ans, ou vingt ans, mais simplement que ces miracles accompagneront les croyants. Notre-Seigneur donc parle aux Apôtres seulement, mais non pour les Apôtres seulement ; il parle des croyants en corps et en général, à savoir de l’Église ; il parle absolument, sans distinction de temps. Laissons ces saintes paroles en l’étendue que Notre-Seigneur leur a donnée : les croyants sont en l’Église, les croyants sont suivis de miracles, donc en tous temps il y a des miracles.

Mais voyons un peu pourquoi le pouvoir des miracles fut laissé en l’Église : ce fut sans doute pour confirmer la prédication évangélique ; car saint Marc le témoigne, et saint Paul, qui dit (Héb. II, 4) que Dieu donnait témoignage à la foi qu’il annonçait, par miracles. Dieu mit en mains de Moïse ces instruments afin qu’il fût cru (Ex. IV), dont Notre-Seigneur dit que s’il n’eût fait des miracles les Juifs n’eussent pas été obligés de le croire (Jean XV, 24). Or sus, l’Église ne doit-elle pas toujours combattre l’infidélité ? Et pourquoi donc lui voudriez-vous ôter ce bon bâton que Dieu lui a mis en main ? Je sais bien qu’elle n’en a pas tant de nécessité qu’au commencement ; après que la sainte plante de la foi a pris bonne racine on ne la doit pas si souvent arroser ; mais aussi, vouloir lever en tout l’effet, la nécessité et cause demeurant en bonne partie, c’est très mal philosopher.

Outre cela, je vous prie, montrez-moi quelque saison en laquelle l’Église visible aie été sans miracles, dès qu’elle commença jusqu’à présent. Au temps des Apôtres se firent un nombre infini de miracles, vous le savez bien ; après ce temps-là, qui ne sait le miracle raconté par Marc Aurèle Antonin, fait par les prières de la légion des soldats chrétiens qui étaient en son armée, laquelle pour cela fut appelée Fulminante ? Qui ne sait les miracles de saint Grégoire le Thaumaturge, saint Martin, saint Antoine, saint Nicolas, saint Hilarion, et les merveilles qui arrivèrent aux Théodose et Constantin ? De quoi les auteurs sont irréprochables, Eusèbe, Rufin, saint Jérôme, Basile, Sulpice, Athanase. Qui ne sait encore ce qui advint en l’invention de la sainte Croix, et au temps de Julien l’Apostat ? Au temps de saint Chrysostome, Ambroise, Augustin, on a vu plusieurs miracles qu’eux-mêmes récitent. Pourquoi voulez-vous donc que la même Église cesse maintenant d’avoir des miracles ? Quelle raison y aurait-il ? Pour vrai, ce que nous avons toujours vu, en toute sorte de saison, accompagner l’Église, nous ne pouvons que l’appeler propriété de l’Église : la vraie Église donc fait paraître sa sainteté par miracles. Que si Dieu rendait si admirable et le Propitiatoire, et son Sinaï, et son buisson-ardent, parce qu’il y voulait parler avec les hommes, pourquoi n’a-t-il rendu miraculeuse son Église, en laquelle il veut à jamais demeurer ?

 

 

ARTICLE VII

L’Église catholique est accompagnée de miracles et la prétendue ne l’est point

 

Ici maintenant je désire que vous vous montriez raisonnables, sans chicaneries et opiniâtreté. Informations prises dûment et authentiquement, on trouve que, sous le commencement de ce siècle, saint François de Paule a fleuri en miracles indubitables, comme l’est la résurrection des morts ; on en trouve tout autant de saint Diègue d’Alcala : ce ne sont pas bruits incertains, mais preuves assignées, informations prises.

Oseriez-vous nier l’apparition de la Croix faite au vaillant et catholique capitaine Albuquerque et à tous ses gens en Camarane, que tant d’historiens écrivent (Vide Maffæum, Hist. Ind. l 5), et à laquelle tant de gens avaient eu part ?

Le dévot Gaspard Berzée, aux Indes, guérissait les malades en priant seulement Dieu pour eux à la Messe, et si soudainement qu’autre chose que la main de Dieu ne l’eût pu faire. Le bienheureux François Xavier a guéri des paralytiques, sourds, muets, aveugles, a ressuscité un mort, son corps n’a pu être consumé quoiqu’il eût été enterré avec de la chaux, comme ont témoigné ceux qui l’ont vu entier quinze mois après sa mort (Maff. l 15) ; et ces deux derniers sont morts à plus de quarante-cinq ans.

En Meliapor on a trouvé une croix, incise sur une pierre, laquelle on estime avoir été enterrée par les Chrétiens du temps de saint Thomas : chose admirable néanmoins véritable, presque toutes les années, aux environs de la fête de ce glorieux Apôtre, cette croix-là sue en abondance du sang, ou liqueur semblable au sang, et change de couleur, se rendant blanche, puis noire, et tantôt de couleur bleue resplendissante et très agréable, enfin elle revient à sa couleur naturelle ; ce que tout le peuple voit, et l’Évêque de Cocine en a envoyé une attestation publique, avec l’image de la croix, au saint concile de Trente (Maff. l 2). Ainsi se font les miracles aux Indes où la foi n’est pas encore tout à fait affermie ; desquels je laisse un monde, pour me tenir en la brièveté que je dois.

Le bon père Louis de Grenade, en son Introduction sur le Symbole, raconte plusieurs miracles récents et irréprochables. Entre autres, il produit la guérison que les Rois de France catholiques ont fait, en notre âge même, de l’incurable maladie des écrouelles, ne disant autre chose que ces paroles : « Dieu te guérit, le Roi te touche », n’y employant autre disposition que de se confesser et communier ce jour-là.

J’ai lu l’histoire de la miraculeuse guérison de Jacques, fils de Claude André, de Belmont, au bailliage de Baulme, en Bourgogne : il avait été huit années durant muet [mot douteux] et impotent ; après avoir fait sa dévotion en l’église de saint Claude le jour même de la fête, le 8 juin 1588, il se trouva tout soudainement sain et guéri. Cela, ne l’appelez-vous pas miracle ? Je parle de chose voisine, j’ai lu l’acte public, j’ai parlé au notaire qui l’a reçu et expédié, bien et dûment signé, Vion ; il n’y manqua pas de témoins, car il y avait du peuple par milliers. Mais que m’arrêterais-je à vous faire produire les miracles de notre âge ? Saint Malachie, saint Bernard et saint François n’étaient-ils pas de notre Église ? Vous ne le sauriez nier ; ceux qui ont écrit leurs vies sont très saints et doctes, car même saint Bernard a écrit celle de saint Malachie, et saint Bonaventure, celle de saint François, auxquels ni la suffisance ni la conscience ne manquaient point, et néanmoins ils y racontent plusieurs grands miracles : mais surtout les merveilles qui se font maintenant, à nos portes, à la vue de nos Princes et de toute notre Savoie, près de Mondevis, devraient fermer la porte à toute opiniâtreté.

Or en sus, que direz-vous à cela ? Direz-vous que l’Antéchrist fera des miracles ? Saint Paul atteste qu’ils seront faux (2 Thess. II, 9), et pour le plus grand que saint Jean produit (Apoc. XIII, 13), c’est qu’il fera descendre le feu du ciel. Satan peut faire tels miracles, et en a fait sans doute ; mais Dieu laissera un prompt remède à son Église, car à ces miracles-là les serviteurs de Dieu, Héli, Énoch, comme témoignent l’Apocalypse (XI, 5-6) et les interprètes, opposeront d’autres miracles de bien autre étoffe, car, non seulement ils se serviront du feu pour châtier miraculeusement leurs ennemis, mais ils auront pouvoir de fermer le ciel afin qu’il ne pleuve point, de changer et convertir les eaux en sang, et de frapper la terre du châtiment qui bon leur semblera ; trois jours et demi après leur mort ils ressusciteront et monteront au ciel, la terre tremblera à leur montée. Alors donc, par l’opposition de vrais miracles, les illusions de l’Antéchrist seront découvertes, et comme Moïse fit enfin confesser aux magiciens de Pharaon, Digitus Dei est hic (Ex. VIII, 19), ainsi, Héli et Énoch feront enfin que leurs ennemis dent gloriam Deo caeli (Apoc 11, 13). Héli fera en ce temps-là de ses saints tours de prophète, qu’il faisait jadis pour dompter l’impiété des Baalites et autres religionnaires (3 Rois XVIII).

Je veux donc dire, 1. que les miracles de l’Antéchrist ne sont pas tels que ceux que nous produisons pour l’Église, et partant il ne s’ensuit pas que, si ceux-là ne sont pas Marque d’Église ceux-ci ne le soient aussi ; ceux-là seront montrés faux et combattus par des plus grands et solides, ceux-ci sont solides, et personne n’en peut plus opposer de plus assurés. 2. Les merveilles de l’Antéchrist ne seront qu’une boutade de trois ans et demi, mais les miracles de l’Église lui sont tellement propres que dès qu’elle est fondée elle a toujours été reluisante en miracles ; en l’Antéchrist les miracles seront forcément, et ne dureront pas, mais en l’Église ils y seront naturellement en sa surnaturelle nature, et partant ils sont toujours, et toujours l’accompagnent, pour vérifier la parole, ces signes suivront ceux qui croiront (Marc, ult., 17).

Vous diriez volontiers que les Donatistes ont fait miracles, au rapport de saint Augustin (De Unit Eccles., c. XIX) ; mais ce n’étaient que certaines visions et révélations, desquelles ils se vantaient sans aucun témoignage : certes, l’Église ne peut être prouvée vraie par ces visions particulières ; au contraire, ces visions ne peuvent être prouvées ou tenues pour vraies sinon par le témoignage de l’Église, dit le même saint Augustin. Que si Vespasien a guéri un aveugle et un boiteux, les médecins mêmes, au récit de Tacite (Hist. l, IV, 81), trouvèrent que c’était un aveuglement et une perclusion qui n’étaient pas incurables ; ce n’est donc pas merveille si le diable sut les guérir. Un juif étant baptisé se vint présenter à Paulus, évêque novatien, pour être rebaptisé, dit Socrate (Lib.VII, c. XVII) ; l’eau des fonts tout aussitôt s’évanouit : cette merveille ne se fit pas pour la confirmation du Novatianisme, mais du saint Baptême, qui ne devait pas être réitéré. Ainsi, « quelques merveilles se sont faites », dit saint Augustin (De civ. Dei, l, X, c. XV), « chez les païens » : non pas pour preuve du paganisme, mais de l’innocence, de la virginité et fidélité, laquelle, où qu’elle soit, est aimée et prisée de son auteur ; or ces merveilles ne se sont faites que rarement ; donc on n’en peut rien conclure : les nuées jettent quelquefois des éclairs, mais ce n’est que le soleil qui a pour marque et propriété d’éclairer.

Fermons donc ce propos. L’Église a toujours été accompagnée de miracles solides et bien assurés, comme ceux de son Époux, donc c’est la vraie Église ; car, me servant en cas pareil de la raison du bon Nicodème (Jean III, 2), je dirai : Nulla societas potest haec signa facere quae haec fait, tam illustria aut tam constanter, nisi Dominus fuerit cum illa (Jean III, 2) ; et comme disait Notre-Seigneur aux disciples de saint Jean, Dicite, caeci vident, claudi ambulant, surdi audiunt (Mt. XI, 4-5 ; Luc VII, 22), pour montrer qu’il était le Messie, ainsi, entendant qu’en l’Église se font de si solennels miracles, il faut conclure que vere Dominus est in loco isto (Gen. XXVIII, 16).

Mais quant à votre prétendue Église, je ne lui saurais dire autre sinon, Si potest credere, omnia possibilia sunt credenti (Marc IX, 22) ; si elle était la vraie Église elle serait suivie de miracles. Vous me confesserez que ce n’est pas de votre métier de faire des miracles, ni de chasser les diables ; une fois il réussit mal à l’un de vos grands maîtres qui voulait s’en mêler, ce que dit Bolsec (In vita Calvini, c. XIII) : Illi de mortuis vivos suscitabant, ce que dit Tertullien (De Praes., c. XXX), istis de vivis mortuos faciunt. On fait courir un bruit que l’un des vôtres a guéri une fois un démoniaque ; on ne dit toutefois point où, quand, comment, la personne guérie, ni quelque certain témoin. Il est aisé aux apprentis d’un métier de s’équivoquer en leur premier essai ; on fait souvent courir certains bruits parmi vous pour entretenir le simple peuple en haleine, mais n’ayant point d’auteur ne doivent avoir point d’autorité : outre ce que, au chassement du diable, il ne faut tant regarder ce qui se fait, comme il faut considérer la façon et la forme comme on le fait ; si c’est par oraisons légitimes et invocations du nom de Jésus-Christ. Puis, une hirondelle ne fait pas le printemps ; c’est la suite perpétuelle et ordinaire des miracles qui est Marque de la vraie Église, non accident : mais ce serait se battre avec l’ombre et le vent, de réfuter ce bruit, si lâche et si débile que personne n’ose dire de quel côté il est venu.

Toute la réponse que j’ai vue chez vous, en cette extrême nécessité, c’est qu’on vous fait tort de vous demander des miracles : aussi fait-on, je vous promets ; c’est se moquer de vous, comme qui demanderait à un maréchal qu’il mît en œuvre une émeraude ou diamant. Aussi ne vous en demandé-je point ; seulement je vous prie que vous confessiez franchement que vous n’avez pas fait votre apprentissage avec les Apôtres, Disciples, Martyrs et Confesseurs, qui ont été maîtres du métier.

Mais quand vous dites que vous n’avez besoin de miracles parce que vous ne voulez pas établir une foi nouvelle, dites-moi donc encore si saint Augustin, saint Jérôme, saint Grégoire, saint Ambroise et les autres prêchaient une nouvelle doctrine, et pourquoi donc se faisait-il tant de miracles et si signalés comme ils produisent ? Certes, l’Évangile était mieux reçu au monde qu’il n’est maintenant, il y avait de plus excellents pasteurs, plusieurs martyres et miracles avaient précédé, mais l’Église ne laissait pas d’avoir encore ce don des miracles, pour un plus grand lustre de la très sainte Religion. Que si les miracles doivent cesser en l’Église, c’eût été au temps de Constantin le Grand, après que l’Empire fut fait chrétien, que les persécutions cessèrent, et que le Christianisme était bien assuré, mais tant s’en faut qu’ils cessassent alors, qu’ils multiplièrent de tous côtés. Au bout de là, la doctrine que vous prêchez n’a jamais été annoncée, en gros, en détail ; vos prédécesseurs hérétiques l’ont prêchée, auxquels vous vous accordez avec chacun en quelque point et avec nul en tous, ce que je ferai voir ci-après. Votre Église, où était-elle, il y a 80 ans ? elle ne fait que d’éclore, et vous l’appellez vieille.

Ah, ce dites-vous, nous n’avons point fait une nouvelle Église, nous avons frotté et épuré cette vieille monnaie, laquelle, ayant longtemps demeuré couverte dans les masures, s’était toute noircie, et souillée de crasse et moisi. Ne dites plus cela, je vous prie, que vous avez le métal et calibre ; la foi, les Sacrements, ne sont-ce pas des ingrédients nécessaires pour la composition de l’Église ? et vous avez tout changé, et de l’un et de l’autre ; vous êtes donc faux monnayeurs, si vous ne montrez pas le pouvoir que vous prétendez de battre sur le coin du Roi tels calibres. Mais ne nous arrêtons pas ici : avez-vous épuré cette Église ? avez-vous nettoyé cette monnaie ? montrez-nous, donc, les caractères qu’elle avait quand vous dites qu’elle chut en terre, et qu’elle commença à se rouiller. Elle tomba, ce dites-vous, au temps de saint Grégoire ou peu après. Dites ce que bon vous semblera, mais en ce temps-là elle avait le caractère des miracles ; montrez-le nous maintenant, car, si vous ne vous montrez bien particulièrement l’inscription et l’image du Roi en votre monnaie, et nous la vous montrons en la nôtre, la nôtre passera comme loyale et franche, la vôtre, comme courte et rognée, sera renvoyée au billon. Si vous voulez nous représenter l’Église en la forme qu’elle avait au temps de saint Augustin, montrez-la nous non seulement bien disante mais bienfaisante en miracles et saintes opérations, comme elle était alors. Que si vous vouliez dire qu’alors elle était plus nouvelle que maintenant, je vous répondrais qu’une si notable interruption comme est celle que vous prétendez, de 900 ou mille ans, rend cette monnaie si étrange que, si on n’y voit en grosses lettres les caractères ordinaires, l’inscription et l’image, nous ne la recevrons jamais. Non, non, l’Église ancienne était puissante en toute saison, en adversité et prospérité, en œuvres et en paroles, comme son Époux, la vôtre n’a que le babil, soit en prospérité ou adversité ; au moins qu’elle montre maintenant quelques vestiges de l’ancienne marque, autrement jamais elle ne sera reçue comme vraie Église, ni fille de cette ancienne Mère. Que si elle s’en veut vanter davantage, on lui imposera silence avec ces saintes paroles : Si filii Abrahae estis, opera Abrahae facite (Jean VIII, 39) : la vraie Église des croyants doit toujours être suivie de miracles, il n’y a point d’Église en notre âge qui en soit suivie que la nôtre, la nôtre donc seule est la vraie Église.

 

 

ARTICLE VIII
L’esprit de prophétie doit être en la vraie Église

 

La prophétie est un très grand miracle, qui consiste en la certaine connaissance que l’entendement humain à des choses sans expérience ni aucun discours naturel, par l’inspiration surnaturelle ; et partant, tout ce que j’ai dit des miracles en général doit être employé en ceci : mais, outre cela, le prophète Joël prédit (II, 28-29) qu’au dernier temps, c’est-à-dire, au temps de l’Église évangélique, comme interprète saint Pierre, Notre-Seigneur répandrait sur ses serviteurs et servantes de son Saint-Esprit, et qu’ils prophétiseraient (Act. II, 17) ; comme Notre-Seigneur avait dit : Ces signes suivront ceux qui croiront (Marc, ult., 17). Donc, la prophétie doit toujours être en l’Église, où sont les serviteurs et servantes de Dieu, et où il répand toujours son Saint-Esprit.

L’Ange dit, en l’Apocalypse, que le témoignage de Notre-Seigneur c’est l’esprit de prophétie (XIX, 10) : or, ce témoignage de l’assistance de Notre-Seigneur n’est pas seulement donné pour les infidèles, mais principalement pour les infidèles, ce que dit saint Paul (I Cor. XIV, 22) ; comme donc diriez-vous que Notre-Seigneur l’ayant donné une fois à son Église il le lui leva par après ? le principal sujet pour lequel il lui a été concédé y est encore, donc la concession dure toujours. Ajoutez, comme je disais des miracles, qu’en toutes les saisons l’Église a eu des prophètes ; nous ne pouvons donc dire que ce ne soit une de ses propriétés et une bonne pièce de son douaire. Jésus-Christ, montant aux cieux, il a mené la captivité captive, il a donné des dons aux hommes ; car il a donné les uns pour Apôtres, les autres pour prophètes, les autres pour évangélistes, les autres pour pasteurs et docteurs (Éph. IV, 8-11) : l’esprit apostolique, évangélique, pastoral et doctoral est toujours en l’Église, et pourquoi lui enlèvera-t-on encore l’esprit prophétique ? c’est un parfum de la robe de cette Épouse (Cant. IV, 11).

 

 

ARTICLE IX

L’Église catholique a l’esprit de prophétie

La prétendue ne l’a point

 

Il n’y a presque point eu de Saints en l’Église qui n’aient prophétisé. Je nommerai seulement ceux-ci les plus récents : saint Bernard, saint François, saint Dominique, saint Antoine de Padoue, sainte Brigitte, sainte Catherine de Sienne, qui furent très assurés Catholiques ; les Saints dont j’ai parlé ci-dessus sont du nombre, et en notre âge, Gaspard Berzée et François Xavier. Il n’y a celui de nos aïeux qui ne racontât très assurément quelque prophétie de Jehan Bourgeois, plusieurs desquels l’avaient vu et ouï. Le témoignage de Notre-Seigneur, c’est l’esprit de prophétie (Apoc., ut supra).

Produisez-nous maintenant quelqu’un des vôtres qui ait prophétisé pour votre Église. Nous savons que les Sybilles furent comme les prophétesses des Gentils, desquelles parlent presque tous les Anciens ; Balaam aussi prophétisa (Num. XXII-XXIV), mais c’était pour la vraie Église ; et partant leur prophétie n’autorisait pas l’Église ; en laquelle elle se faisait, mais celle pour laquelle elle se faisait : quoique je ne nie pas qu’entre les Gentils il n’y eût une vraie Église de peu de gens, ayant la foi d’un vrai Dieu et l’observation des commandements naturels en recommandation, par la grâce divine ; témoin Job en l’Ancienne Écriture, et le bon Cornelius, avec ces autres soldats craignant Dieu (Act. X, 2, 7), en la nouvelle. Or, où sont vos prophètes ? et si vous n’en avez point, croyez que vous n’êtes pas du corps pour l’édification duquel Notre-Seigneur les a laissés, au dire de saint Paul (Éph. IV, 11-12) ; aussi, le témoignage de Notre-Seigneur, c’est l’esprit de prophétie. Calvin a voulu, semble-t-il, prophétiser, en la préface sur son Catéchisme de Genève, mais sa prédiction est tellement favorable pour l’Église catholique que, quand nous en aurons l’effet, nous sommes contents de le tenir pour tel quel prophète.

 

 

ARTICLE X

La vraie Église doit pratiquer la perfection de la vie chrétienne

 

Voici des rares enseignements de Notre-Seigneur et de ses Apôtres. Un jeune homme riche protestait d’avoir observé les commandements de Dieu de sa tendre jeunesse ; Notre-Seigneur, qui voit tout, le regardant l’aima, signe qu’il était tel qu’il avait dit, et néanmoins il lui donne cet avis : Si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as, et tu auras un trésor au ciel, et me suis (Marc X, 17-21 ; Mt. XIX, 16-21). Saint Pierre nous invite avec son exemple et de ses compagnons : Voici, nous avons tout laissé et t’avons suivi ; Notre-Seigneur recharge avec cette solennelle promesse : Vous qui m’avez suivi serez assis sur douze chaires, jugeant les douze tribus d’Israël, et quiconque laissera sa maison,ou ses frères, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou sa femme, ou ses enfants, ou ses champs, pour mon nom, il en recevra le centuple, et possédera la vie éternelle (Mt. XIX, 27-29). Voilà les paroles, voici l’exemple. Le Fils de l’homme n’a pas de lieu où il puisse reposer sa tête (ibid. VIII, 20) ; il a été tout pauvre pour nous enrichir (II Cor. VIII, 9) ; il vivait d’aumônes, dit saint Luc (VIII, 3) : Mulieres aliquae ministrabant ei de facultatibus suis ; en deux Psaumes (Ps. CVIII, 22 ; XXXIX, 18) qui touchent proprement sa personne, comme interprètent saint Pierre (Act. I, 20) et saint Paul (Héb. X, 7), il est appelé mendiant ; quand il envoie prêcher ses Apôtres, il les enseigne, Nequid tollerent in via nisi virgam tantum, et qu’ils ne portassent ni pochette, ni pain, ni argent à la ceinture, mais chaussés de sandales, et qu’ils ne fussent affublés de deux robes (Marc VI, 8-9). Je sais que ces enseignements ne sont pas commandements absolus, quoique le dernier fût commandement pour un temps ; aussi n’en veux-je rien dire autre sinon que ce sont très salutaires conseils et exemples.

En voici encore d’autres semblables, sur un autre sujet. Il y a des eunuques qui sont ainsi nés du ventre de leur mère, il y a aussi des eunuques qui ont été faits par les hommes, et il y a des eunuques qui se sont châtrés eux-mêmes pour le royaume des cieux ; qui potest capere, capiat (Mt. XIX, 12). C’est cela même qui avait été prédit par Isaïe : Que l’eunuque ne dise point, voici je suis un arbre sec, parce que le Seigneur dit ainsi aux eunuques : qui garderont mes Sabbats, et choisiront ce que je veux, et tiendront mon alliance, je leur baillerai, en ma maison et en mes murailles, une place et un nom meilleur que les enfants et les filles, je leur baillerai un nom sempiternel qui ne périra point. Qui ne voit ici que l’Évangile va justement joindre à la prophétie ? Et en l’Apocalypse (XIV, 3, 4), ceux qui chantaient un cantique nouveau, qu’un autre qu’eux ne pouvait dire, c’étaient ceux qui ne s’étaient point souillés avec les femmes, parce qu’ils étaient vierges ; ceux-là suivent l’Aigneau où qu’il aille. C’est ici où se rapportent les exhortations de saint Paul : Il est bon à l’homme de ne point toucher la femme (I Cor. VII, 1). Or je dis à qui n’est pas marié, et aux veuves, qu’il leur sera bon de demeurer ainsi, comme moi (8). Quant aux vierges, je n’en ai point de commandement, mais j’en donne conseil, comme ayant reçu miséricorde de Dieu d’être fidèle (25). Voici la raison : Qui est sans femme est soigneux des choses du Seigneur, comme il plaira à Dieu, mais qui est avec sa femme a soin des choses du monde, comme il agréera à sa femme, et est divisé ; et la femme non mariée et la vierge pensent aux choses du Seigneur, pour être saintes de corps et d’esprit, mais celle qui est mariée pense aux choses mondaines, comme elle plaira à son mari. Au reste, je dis ceci pour votre profit ; non pour vous mettre des lacs, mais pour ce qui est honnête, et qui vous facilite le moyen de servir Dieu sans empêchements (32-35). Après : Donc qui joint en mariage sa pucelle il fait bien, et qui ne la joint point fait mieux (38). Puis, parlant de la veuve : Qu’elle se marie à qui elle voudra, pourvu que ce soit en Notre-Seigneur, mais elle sera plus heureuse si elle demeure ainsi, selon mon conseil ; or pense que j’ai l’esprit de Dieu (ult.). Voilà les instructions de Notre-Seigneur et des Apôtres, et voici l’exemple de Notre-Seigneur, de Notre-Dame, de saint Jean-Baptiste, de saint Paul, saint Jean et saint Jacques, qui ont tous vécu en virginité, et, en l’Ancien Testament, Héli, Élisée, comme ont remarqué les Anciens.

Enfin, la très humble obéissance de Notre-Seigneur, qui est si particulièrement notée dans les Évangiles, non seulement à son Père (Jean VI, 38), à laquelle il était obligé, mais à saint Joseph (Luc II, 51), à sa Mère, à César auquel il paya le tribut (Mt. 17, ult), et à toutes creatures, en sa Passion, pour l’amour de nous : Humiliavit semetipsum, factus obediens usque ad mortem, mortem autem crucis (Philip. II, 8). Et l’humilité qu’il montre d’être venu enseigner, quand il dit : Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir (Mt. XX, 28). Je suis entre vous comme Celui qui sert (Luc XXII, 27). Ne sont-ce pas des perpétuelles répliques et expositions de cette tant douce leçon, Apprenez de moi que je suis débonnaire et humble de courage (Mt. 11, 29) ? et de cette autre, Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il prenne sa croix tous les jours, et qu’il me suive (Luc IX, 23) ? Qui garde les commandements il renonce assez à soi-même pour être sauvé, c’est bien assez s’humilier pour être exalté (Mt. XXIII, 12), mais d’ailleurs il reste une autre obéissance, humilité et renoncement de soi-même, à laquelle l’exemple et les enseignements de Notre-Seigneur nous invitent. Il veut que nous apprenions de lui l’humilité, et il s’humiliait, non seulement à qui il était inférieur en tant qu’il portait la forme de serviteur (Philip. II, 7), mais encore à ses inférieurs même ; il désire donc que, comme il s’est abaissé non jamais contre son devoir mais outre le devoir, ainsi, nous obéissions volontairement à toutes créatures pour l’amour de lui (I Pet., II, 13) : il veut que nous renoncions à nous-mêmes par son exemple, mais il a renoncé si fermement a sa volonté qu’il s’est soumis à la croix même, et a servi ses disciples et serviteurs, témoin celui qui le trouvant étrange lui disait : Non lavabis mihi Pedes in œternum (Jean XIII, 8). Que reste-il donc, sinon qu’en ces paroles et actions nous reconnaissions une douce invitation à une soumission et obéissance volontaire, vers ceux auxquels d’ailleurs nous n’avons point d’obligation ? ne nous appuyant point tant peu soit-il sur notre propre volonté et jugement, selon l’avis du Sage (Prov. XIII, 5), mais nous rendant sujets et esclaves à Dieu et aux hommes, pour l’amour de Dieu. Ainsi, les Rechabites sont loués magnifiquement, en Jérémie (XXXV), parce qu’ils obéirent à leur père Jonadab en choses bien dures et étranges, auxquelles il n’avait point d’autorité de les obliger ; comme étoit de ne boire vin, ni eux ni les leurs quelconques, ne semer, ne planter ni avoir vignes, ne bâtir. Les pères, certes, ne peuvent pas si fort étreindre les mains de leur postérité si elle n’y consent volontairement ; les Rechabites toutefois sont loués et bénis de Dieu, en approbation de cette volontaire obéissance avec laquelle ils avaient renoncé à eux-mêmes d’une extraordinaire et plus parfaite renonciation.

Or sus, revenons maintenant au chemin. Ces exemples et enseignements si signalés de pauvreté, chasteté, abnégation de soi-même, à qui ont-ils été laissés ? à l’Église. Mais pourquoi ? Notre Seigneur le déclare : Qui Potest capere capiat (Mt. XIX, 12). Et qui peut le prendre ? celui qui a le don de Dieu (I Cor. VII, 7) et personne n’a le don de Dieu que celui qui le demande (Sap.VIII, 21) : mais, comment invoqueront-ils celui auquel ils ne croient point ? comment croiront-ils sans précheur ? et comment prêcheront-ils s’ils ne sont envoyés (Rom.X, 14, 15) ? or il n’y a point de mission hors l’Église, donc, Qui potest capere capiat ne s’addresse immédiatement qu’à l’Église et pour ceux qui sont en l’Église, puisque hors de l’Église il ne peut être en usage. Saint Paul le montre plus clairement (I Cor. VII, 35) : Hoc, ce dit-il, ad utilitatem vestram dico : Je dis ceci pour votre profit ; non pour vous dresser des pièges et lacs, mais pour vous inciter à ce qui est honnête, et qui vous donne aisance et facilité de servir Dieu et l’honnorer sans empêchement. Et de fait, les Écritures et exemples qui sont en icelles ne sont que pour notre utilité et instruction (Rom. XV, 4) ; l’Église donc devait pratiquer et mettre en œuvre ces si saints avis de son Époux, autrement c’eût été en vain et pour néant qu’on les lui eût laissés et proposés : aussi les a-t-elle bien su prendre pour soi et en faire son profit, et voici de quoi.

Notre-Seigneur ne fut pas plus tôt monté au ciel, qu’entre les chrétiens chacun vendait son bien et apportait le prix aux pieds des Apôtres (Act. IV, 34, 35) ; et saint Pierre, prattiquant la premiere règle, disait (ibid. III, 6) : Aurum et argentum non est mihi. Saint Philippe avait quatre filles vierges (ibid. XXI, 9), qu’Eusebe témoigne avoir tousjours demeuré telles (Hist., 1, V, c. XXIV.) ; saint Paul garda la virginité ou le célibat (I Cor. VII, 7), aussi firent saint Jean et saint Jaques ; et quand saint Paul (I Tim. V, 11, 12) reprend comme damnables certaines jeunes veuves quœ postquam lascivierint in Christum nubere volunt, habentes damnationem quia primam fidem irritam fecerunt, le concile 4 de Carthage (Can. civ.) (auquel se trouva saint Augustin), saint Épiphane (De Hæres., lxi, § 6), saint Jérôme (Adv. Jovin., 1. I, § 13), avec tout le reste de l’Antiquité, l’interprètent des veuves qui, s’étant vouées à Dieu de garder chasteté, rompaient leur vœu, se liant au mariage contre la foi qu’auparavant elles avaient donnée au céleste Époux. De ce temps-là donc, le conseil des eunuques et l’autre que saint Paul baille étaient pratiqués en l’Église.

Eusèbe de Césarée raconte (Quæst. ad Marinum. Patrol. græca, t. XXII, col. 1007) que les Apôtres instituèrent deux vies, l’une selon les commandements, l’autre selon les conseils ; et qu’il soit ainsi il est évident, car, sur le modèle de la perfection de vie qu’ont tenue et conseillée les Apôtres, une infinité de chrétiens ont si bien formé la leur que les histoires en sont pleines. Qui ne sait combien sont admirables les rapports que fait Philon le Juif de la vie des premiers chrétiens en Alexandrie, au livre intitulé De vita supplicum, ou Traité de saint Marc et ses disciples ? comme témoignent Eusèbe, Nicéphore, saint Jérôme et, entre autres, Épiphane qui dit que Philon, écrivant des Jesséens, parlait des chrétiens, qui pour quelque temps après l’Ascension de Notre-Seigneur, pendant que saint Marc prêchait en Égypte, furent ainsi appelés, ou à cause de Jessé, de la race duquel fut Notre-Seigneur, ou à cause du nom de Jésus, nom de leur Maître et qu’ils avaient toujours en bouche : or, qui verra les livres de Philon connaîtra en ces Jesseéens et thérapeutes, guérisseurs ou serviteurs une très parfaite renonciation de soi-même, de sa chair et de ses biens. Saint Martial, disciple de Notre-Seigneur, en une épître qu’il écrit aux Tholosains, raconte qu’à sa prédication la bienheureuse Valeria, épouse d’un roi terrestre, avait voué la virginité de corps et d’esprit au Roi céleste. Saint Denis, en son Ecclésiastique Hiérarchie (chap. 6, § 1, 3), raconte que les Apôtres ses maîtres appelaient les religieux de son temps thérapeutes, c’est-à-dire serviteurs ou adorateurs, pour le spécial service et culte qu’ils faisaient à Dieu, ou moines, à cause de l’union à Dieu en laquelle ils s’avançaient. Voilà la perfection de la vie évangélique bien pratiquée en ce premier temps des Apôtres et leurs disciples, lesquels ayant frayé ce chemin du ciel si droit et montant, y ont été suivis à la file de plusieurs excellents chrétiens.

Saint Cyprien garda la continence et donna tout son bien aux pauvres, au récit de Pontius diacre ; autant en firent saint Paul premier ermite, saint Antoine et saint Hilarion, témoin saint Athanase et saint Jérôme, saint Paulin évêque de Nole, témoin saint Ambroise, issu d’illustre famille en Guyenne, donna tout son bien aux pauvres, et, comme déchargé d’un pesant fardeau, dit adieu à son pays et à sa parentèle, pour servir plus attentivement son Dieu ; de l’exemple duquel se servit saint Martin, pour quitter tout et pour inciter les autres à la même perfection. Georges, patriarche alexandrin, récite que saint Chrysostome abandonna tout et se rendit moine. Potitianus, gentilhomme africain, revenant de la cour de l’empereur, raconta à saint Augustin qu’en Égypte il y avait un grand nombre de monastères et religieux, qui représentaient une grande douceur et simplicité en leurs mœurs, et comme il y avait un monastère à Milan, hors ville, garni d’un bon nombre de religieux, vivant en grande union et fraternité, desquels saint Ambroise, évêque du lieu, était comme abbé ; il leur raconta aussi qu’auprès de la ville de Trêves il y avait un monastère de bons religieux, où deux courtisans de l’empereur s’étaient rendus moines, et que deux jeunes demoiselles, qui étaient fiancées à ces deux courtisans, ayant ouï la résolution de leurs époux, vouèrent pareillement à Dieu leur virginité, et se retirèrent du monde pour vivre en religion, pauvreté et chasteté : c’est saint Augustin qui fait ce récit (Conf. l, VIII, c. 6). Possidius en raconte tout autant de lui, et qu’il institua un monastère, ce que saint Augustin lui-même récite en une sienne épître (CCXI). Ces grands Pères ont été suivis de saint Grégoire, Damascène, Bruno, Romuald, Bernard, Dominique, Français, Louis, Antoine, Vincent, Thomas, Bonaventure, qui tous, ayant renoncé et dit un éternel adieu au monde et à ses pompes, se sont présentés en un holocauste parfait à Dieu vivant.

Maintenant, concluons : ces conséquences me semblent inévitables. Notre-Seigneur a fait coucher en ses Écritures ces avertissements et conseils de chasteté, pauvreté et obéissance, il les a pratiqués et fait pratiquer en son Église naissante ; toute l’Écriture et toute la vie de Notre-Seigneur n’étaient qu’une instruction pour l’Église, l’Église donc devait en faire son profit, ce devait donc être un des exercices de l’Église que cette chasteté, pauvreté et obéissance ou renoncement de soi-même ; item, l’Église a toujours fait cet exercice en tous temps et en toutes saisons, c’est donc une de ses propriétés : mais à quel propos tant d’exhortations si elles n’eussent dû être pratiquées ? La vraie Église donc doit reluire en la perfection de la vie chrétienne ; non déjà que chacun en l’Église soit obligé de la suivre, il suffit qu’elle se trouve en quelques membres et parties signalées, afin que rien ne soit écrit ni conseillé en vain, et que l’Église se serve de toutes les pièces de la Sainte Écriture.

 

 

ARTICLE XI
La perfection de la vie évangélique est pratiquée en notre église, en la prétendue elle y est méprisée et abolie

 

L’Église qui est présente, suivant la voix de son Pasteur et Sauveur, et le chemin battu des devanciers, loue, approuve et prise beaucoup la résolution de ceux qui se rangent à la pratique des conseils évangéliques, desquels elle a un très grand nombre. Je ne doute point que si vous aviez hanté les congrégations de Chartreux, Camaldulséens, Célestins, Minimes, Capucins, Jésuites, Théatins, et autres en grand nombre desquelles fleurit la discipline religieuse, vous ne fussiez en doute si vous les devriez appeler anges terrestres ou hommes célestes, et ne sauriez quoi plus admirer, ou en une si grande jeunesse une si parfaite chasteté, ou parmi tant de doctrine une si profonde humilité, ou entre tant de diversité une si grande fraternité ; et tous, comme célestes abeilles, ménagent en l’Église et y brassent le miel de l’Évangile avec le reste du christianisme, qui par prédications, qui par compositions, qui par leçons et disputes, qui par le soin des malades, qui par l’administration des sacrements sous l’autorité des pasteurs.

Qui obscurcira jamais la gloire de tant de religieux de tous ordres et de tant de prêtres séculiers qui, laissant volontairement leur patrie, ou pour mieux dire leur propre monde, se sont exposés au vent et à la marée pour accoster les gens du Nouveau Monde, afin de les conduire à la vraie foi et les éclairer de la lumière évangélique ? qui, sans autres appointements que d’une vive confiance en la providence de Dieu, sans autre attente que de travaux, misère et martyre, sans autre attente que de travaux, misère et martyre, sans autres prétentions que de l’honneur de Dieu et du salut des âmes, ont couru parmi les cannibales, Cnariens, Nègres, Brésiliens, Moluchiens, Japonais et autres nations étrangères, et s’y sont confinés, se bannissant eux-mêmes de leurs propres pays terrestres, afin que ces pauvres peuples ne fussent bannis du Paradis céleste. Je sais, quelques ministres y ont été, mais ils sont allés avec appointements humains, lesquels quand ils leur ont failli, ils s’en sont revenus sans faire autre, parce qu’un singe est toujours singe ; mais les nôtres y sont demeurés en perpétuelle continence, pour féconder l’Église de ces nouvelles plantes, en extrême pauvreté, pour enrichir ces peuples du trafic évangélique, et y sont morts en esclavage, pour mettre ce monde-là en liberté chrétienne.

Que si, au lieu de faire votre profit de ces exemples et conforter vos cerveaux à la suavité d’un si saint parfum, vous tournez les yeux devers certains lieux où la discipline monastique est du tout abolie, et n’y a plus rien d’entier que l’habit, vous me contraindrez de dire que vous cherchez les cloaques et voiries, non les jardins et vergers. Tous les bons catholiques regrettent le malheur de ces gens, et détestent la négligence des pasteurs et l’ambition des aises [mot douteux] de laides âmes, qui, voulant tout manier, disposer et gouverner, empêchent l’élection légitime et l’ordre de la discipline pour s’attribuer le bien temporel de l’Église. Que voulez-vous ? le Maître y avait semé la bonne semence, mais l’ennemi y a sursemé la zizanie (Mt. XIII, 24-25) ; cependant l’Église, au concile de Trente, y avait mis bon ordre, mais il est méprisé par ceux qui le devaient mettre en exécution, et tant s’en faut que les docteurs catholiques consentent à ce malheur, qu’ils tiennent être grand péché d’entrer en ces monastères ainsi débordés. Judas n’empêcha point l’honneur de l’ordre apostolique, ni Lucifer de l’angélique, ni Nicolas du diaconat ; ainsi, ces abominables ne doivent empêcher le lustre de tant de dévots monastères que l’Église catholique a conservés, parmi toute la dissolution de notre siècle de fer, afin que pas une parole de son Époux ne demeurât en vain, sans être pratiquée.

Au contraire, Messieurs, votre Église prétendue méprise et déteste tant qu’elle peut tout ceci ; Calvin, au livre 4 de ses Institutions, ne vise qu’à l’abolissement de l’observation des conseils évangéliques. Au moins, ne m’en sauriez-vous montrer aucun essai ni bonne volonté parmi vous autres, où jusqu’aux ministres chacun se marie, chacun trafique pour assembler des richesses, personne ne reconnaît autre supérieur que Celui que la force lui fait avouer ; signe évident que cette prétendue Église n’est pas celle pour laquelle Notre-Seigneur a prêché, et tracé le tableau de tant de beaux exemples : car, si chacun se marie, que deviendra l’avis de saint Paul, Bonum est homini mulierem non tangere (I Cor. 7, 1) ? Si chacun court à l’argent et aux possessions, à qui s’adressera la parole de Notre-Seigneur, Nolite thesaurizare vobis thesauros in terra (Mt. VI, 19), et l’autre, Vade, vende omnia, da pauperibus (XIX, 21) ? Si chacun veut gouverner à son tour, où se trouvera la pratique de cette si solennelle sentence, Qui vult venire post me abneget semetipsum (Luc IX, 23) ? Si donc votre Église se met en comparaison avec la nôtre, la nôtre sera la vraie Épouse, qui pratique toutes les paroles de son Époux, et ne laisse pas un talent de l’Écriture inutile ; la vôtre sera fausse, qui n’écoute pas la voix de l’Époux, mais la méprise : car il n’est pas raisonnable que, pour tenir la vôtre en crédit, on rende vaine la moindre syllabe de l’Écriture, laquelle, ne s’adressant qu’à la vraie Église, serait vaine et inutile si en la vraie Église on n’employait toutes ses pièces.

 

 

ARTICLE XII

De l’universalité ou catholicisme de l’église

Marque troisième

 

Ce grand Père Vincent le Lirinois, en son très utile Mémorial, dit que sur tout on doit avoir soin de croire « ce qui a été cru partout (toujours, de tous) [manque une partie de l’article dans le manuscrit d’origine] comme les fourbeurs et chaudronniers, car le reste du monde nous appelle catholiques ; que si on y ajoute romaine, ce n’est sinon pour instruire les peuples du siège de l’évêque qui est Pasteur général et visible de l’Église, et déjà du temps de saint Ambroise (Vide lib De excessu Sat., § 47), ce n’était autre chose être Romains de communion qu’être catholiques.

Mais quant à votre Église, on l’appelle partout huguenote, calvinique, zuinglienne, hérétique, prétendue, protestante, nouvelle ou sacramentaire ; votre Église n’était point devant ces noms, ni ces noms devant votre Église, parce qu’ils lui sont propres : personne ne vous appelle catholiques, vous ne l’osez pas quasi faire vous-mêmes. Je sais bien que parmi vous vos églises s’appellent réformées, mais autant ont de droit sur ce nom les luthériens, ubiquitistes, anabaptistes, trinitaires et autres engeances de Luther, et ne le vous quitteront jamais. Le nom de Religion est commun à l’Église des juifs et des chrétiens, à l’ancienne Loi et à la nouvelle ; le nom de catholique, c’est le propre de l’Église de Notre-Seigneur ; le nom de réformée est un blasphème contre Notre-Seigneur, qui a si bien formé et sanctifié son Église en son sang, qu’elle ne devait jamais subir autre forme que d’épouse toute belle (Cant. IV, 7), de colonne de fermeté et de vérité (1 Tim. III, 15). On peut réformer les peuples et particuliers, mais, non l’Église ni la Religion, car, si elle était Église et Religion, elle était bien formée, la déformation s’appelle hérésie et irréligion ; la teinture du sang de Notre-Seigneur est trop vive et fine pour avoir besoin de nouvelles couleurs : votre Église donc, s’appelant réformée, quitte sa part à la formation que le Sauveur y avait faite. Mais je ne puis que vous dire ce que de Bèze, Luther et Pierre Martyr en entendent : Pierre Martyr appelle les luthériens, luthériens, et dit que vous êtes frères avec eux, vous êtes donc luthériens ; Luther vous appelle svermériques et sacramentaires ; de Bèze vous appelle luthériens, consubstantiateurs et chimiques, et néanmoins les met au nombre des églises réformées. Voilà donc les nouveaux noms que ces réformateurs avouent les uns pour les autres ; votre Église, donc, n’ayant pas seulement le nom de catholique, vous ne pouvez dire en bonne conscience le Symbole des Apôtres, ou vous vous jugez vous-même, qui, confessant l’Église catholique et universelle, persistez en la vôtre qui ne l’est pas. Pour vrai, si saint Augustin vivait maintenant, il se tiendrait en notre Église, laquelle, de temps immémorial, est en possession du nom de catholique.

 

 

ARTICLE XIII

La vraie église doit être ancienne

 

 

L’Église pour être catholique doit être universelle en temps, et pour être universelle en temps il faut qu’elle soit ancienne ; l’ancienneté donc est une propriété de l’Église, et en comparaison des hérésies elle doit être plus ancienne et précédente, parce que, comme dit très bien Tertullien (Apologet. c. XLVII ; Adv Marc, l.IV, c. V), la fausseté est une corruption de vérité, la vérité doit donc précéder. La bonne semence est semée devant l’ennemi, qui a sursemé la zizanie bien après (Mt. XIII, 24-25) ; Moïse devant Abiron, Datan et Coré ; les anges devant les diables ; Lucifer fut debout au jour avant qu’il chût dans les ténèbres éternelles ; la privation doit suivre la forme. Saint Jean dit des hérétiques : Ils sont sortis de nous (1 Jean II, 19), ils étaient donc dedans avant que de sortir ; la sortie, c’est l’hérésie, l’être dedans, la fidélité. L’Église donc précède l’hérésie : ainsi, la robe de Notre-Seigneur fut entière avant qu’on la divisât (Jean XIX, 23-24), et bien qu’Ismaël fût devant Isaac, cela ne veut dire que la fausseté soit devant la vérité, mais l’ombre véritable du judaïsme devant le corps du christianisme, comme dit saint Paul (Héb. X, 1).

 

 

ARTICLE XIV

L’église catholique est très ancienne

La prétendue toute nouvelle

 

 

Dites-nous maintenant, je vous prie, contez le temps et le lieu où premièrement notre Église comparut dès l’Évangile, l’auteur et le docteur qui la convoqua : j’userai des mêmes paroles d’un Docteur et Martyr de notre âge, dignes d’être bien pesées (Bx Edm. Campion, Decem Rationes, § 7, Historia). « Vous nous confessez, et n’oseriez faire autrement, que pour un temps l’Église romaine fut sainte, catholique, apostolique : alors qu’elle merita ces saintes louanges de l’Apôtre : Votre foi est annoncée par tout le monde (Rom. I, 8). Je fais sans cesse mémoire de vous (9). Je sais que, venant à vous, j’y viendrai en abondance de la bénédiction de Jésus-Christ (XV, 29). Toutes les églises en Jésus-Christ vous saluent (XVI, 16). Car votre obéissance a été divulguée par tout le monde ; alors que saint Paul, en une prison libre, y semait l’Évangile (Act., ult, 30, 31 ; 2 Tim. 2, 9) ; alors qu’en icelle saint Pierre gouvernait l’Église ramassée en Babylone (1 Pierre V, 13) ; alors que Clément, si fort loué par l’Apôtre (Philip. IV, 3), y était assis au timon ; alors que les Césars profanes, comme Néron, Domitien, Trajan, Anthonin, massacraient les évêques romains, et alors même que Damasus, Siricius, Anastasius, Innocentius y tenaient le gouvernail apostolique : même au témoignage de Calvin, car il confesse librement qu’en ce temps-là ils ne s’étaient encore point égarés de la doctrine évangélique. Or sus donc, quand fût-ce que Rome perdit cette foi tant célébrée ? quand cessa-t-elle d’être ce qu’elle était ? en quelle saison, sous quel évêque, par quel moyen, par quelle force, par quel progrès, la religion étrangère s’empara-t-elle de la cité et de tout le monde ? quelles voix, quels troubles, quelles lamentations engendra-t-elle ? hé, chacun dormait-il par tout le monde pendant que Rome, Rome, dis-je, forgeait de nouveaux Sacrements, nouveaux Sacrifices, nouvelles doctrines ? ne se trouve-t-il pas un seul historien, ni grec ni latin, ni voisin ni étranger, qui ait mis ou laissé quelques marques en ses commentaires et mémoires d’une chose si grande ?

Et certes, ce serait grand cas si les historiens, qui ont été si curieux de remarquer jusqu’aux moindres mutations des villes et peuples, eussent oublié la plus notable de toutes celles qui se peuvent faire, qui est de la religion, en la ville et province la plus signalée du monde, qui est Rome et l’Italie. Je vous prie, Messieurs, si vous savez quand notre Église commença l’erreur prétendue, dites-le nous franchement, car c’est chose certaine que, comme dit saint Jérôme (Adv. Lucif. § 28), Hæreses ad originem revocasse, refutasse est. Remontons le cours des histoires jusqu’au pied de la Croix, regardons de çà et de là, nous ne verrons jamais, en pas une saison, que cette Église catholique ait changé de face, c’est toujours elle-même en doctrine et en Sacrements.

Nous n’avons pas besoin contre vous, en ce point, d’autres témoins que des yeux de nos pères et aïeux, pour dire quand votre Église commença. L’an 1517, Luther commença sa tragédie, Zwingli et Calvin furent les deux principaux personnages. Voulez-vous que je conte par le menu comment, par quels succès et actions, par quelles forces et violences, cette réformation s’empara de Berne, Genève, Lausanne et autres villes ? quels troubles et lamentations elle a engendrés ? vous ne prendriez pas plaisir à ce récit, nous le voyons, nous le sentons : en un mot, votre Église n’a pas 80 ans, son auteur est Calvin, ses effets, le malheur de notre âge. Que si vous la voulez faire plus ancienne, dites où elle était avant ce temps-là : ne dites pas qu’elle était, mais invisible, car, si on ne la voyait point, qui peut savoir qu’elle ait été ? puis Luther vous contredit qui confesse qu’au commencement il était tout seul.

Or, si Tertullien, déjà de son temps, atteste que les catholiques déboutaient les hérétiques par leur postériorité et nouveauté, quand l’Église même n’était qu’en son adolescence (Solemus, haeriticos, compendi gratia, de posterioritate præscribere) (Adv. Hermog., c 1), combien plus d’occasion avons-nous maintenant ? Que si l’une de nos deux églises doit être la vraie, ce titre demeurera à la nôtre qui est très ancienne, et à votre nouveauté, l’infâme nom d’hérésie.

 

 

ARTICLE XV

La vraie église doit être perpétuelle

 

 

Quoique l’Église fût ancienne, ne serait-elle pas universelle en temps si elle avait manqué en quelque saison ? L’hérésie des Nicolaïtes est ancienne, mais non universelle, car elle n’a duré que bien peu, et comme une bourrasque qui semble vouloir déplacer la mer puis tout à coup se perd en elle-même, et comme un champignon, qui naît en quelque mauvaise vapeur, en une nuit comparait et en un jour se perd, ainsi toutes hérésies, pour anciennes qu’elles aient été, se sont évanouies, mais l’Église dure perpétuellement.

Ne sait-on pas la parole de Notre-Seigneur (Jean, XII, 32) : Si je suis une fois élevé de terre j’attirerai toutes choses à moi ? N’a-t-il pas été levé en croix ? et comment donc aurait-il laissé aller l’Église qu’il avait attirée, à vau de route ? comme aurait-il lâché cette prise qui lui avait coûté si cher ? Le diable, prince du monde, avait-il été chassé (31) avec le saint bâton de la Croix pour un temps de trois cents ou quatre cents ans, pour par après revenir maîtriser mille ans ? Voulez-vous évacuer en cette sorte la force de la Croix ? Voulez-vous si iniquement partager Notre-Seigneur, et mettre une alternative entre lui et le diable ? Pour vrai, quand un fort et puissant guerrier garde sa forteresse tout y est en paix, que si un plus fort survient et le surmonte, il lui lève les armes et le dépouille (Luc, XI, 21-22). Ignorez-vous que Notre-Seigneur se soit acquis l’Église en son sang (Act. XX, 28) ? et qui pourra la lui enlever, et ôter d’entre ses mains ? Peut-être direz-vous qu’il peut la garder mais qu’il ne veut ; c’est donc sa providence que vous accusez.

Dieu a donné des dons aux hommes, des apôtres, prophètes, évangélistes, pasteurs, docteurs, Pour la consommation des saints, en l’œuvre du ministère, Pour l’édification du corps de Christ (Éphés. IV, 8, 11-12). La consommation des saints était-elle déjà faite il y a onze cents ans ? L’édification du corps mystique de Notre-Seigneur, qui est l’Église, avait-elle été parachevée ? Ou cessez de vous appeler édificateurs, ou dites que non ; et si elle n’avait été achevée, pourquoi faites-vous ce tort à la bonté de Dieu, que dire qu’il ait ôté et levé aux hommes ce qu’il leur avait donné ? Les dons et grâces de Dieu sont sans pénitence (Rom. XI, 29), c’est-à-dire, il ne les donne pas pour ôter. Sa divine providence conserve perpétuellement la génération du moindre oisillon du monde, comment, je vous prie, eût-il abandonné l’Église qui lui coûte tout son sang et tant de peines et travaux ? Dieu tira l’Israël de l’Égypte, des déserts, de la mer Rouge, des calamités et captivités, comment croirons-nous qu’il ait laissé le christianisme en l’incrédulité ? S’il a tant aimé son Agar, comment méprisera-t-il Sara ?

C’est de l’Église que le Psalmiste chante : Dieu l’a fondée en éternité (Ps. XLVII, 8) ; Son trône (il parle de l’Église, trône du Messie) sera comme le soleil devant moy, et comme la lune parfaitte en éternité, et le témoin fidèle au ciel (Ps. LXXXIII, 37) ; je mettrai sa race dans les siècles des siècles (30) ; Daniel l’appelle (II, 44) Royaume qui ne se dissipera point éternellement ; l’Ange dit à Notre-Dame que ce royaume n’aura point de fin (Luc. I, 33) ; Isaïe dit de Notre-Seigneur (LIII, 10) : S’il met et expose sa vie pour le péché il verra une longue race ; et ailleurs (LXI, 8-9) : Je ferai une alliance perpétuelle avec eux ; ceux qui les verront les connaîtront.

N’est-ce pas Notre-Seigneur qui, parlant de l’Église, a dit que les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle (Mt. xvi, 18) et qui promit à ses Apôtres, pour eux et  leurs successeurs, Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation du siècle (Mt. XXVIII, 20) ? Si ce conseil, dit Gamaliel, ou cette œuvre est des hommes elle se dissipera, mais si elle est de Dieu vous ne sauriez la dissoudre (Act. V, 38-39) : l’Église est œuvre de Dieu, qui donc la dissipera ? laissez là ces aveugles, car toute plante que le Père céleste n’a pas plantée sera arrachée (Mt. XV, 13-14), mais l’Église a été plantée de Dieu et ne peut être arrachée.

Saint Paul dit (I Cor. XV, 23-24) que tous doivent être vivifiés chacun à son tour ; les prémices, ce sera le Christ, puis ceux qui sont du Christ, puis la fin : il n’y a point d’entre deux entre ceux qui sont du Christ et la fin, d’autant que l’Église doit durer jusqu’à la fin. Il fallait que Notre-Seigneur régnât au milieu de ses ennemis jusqu’à ce qu’il eût mis sous ses pieds et assujetti tous ses adversaires (Ps. CIX, 1-2 ; I Cor. XV, 25), et quand les assujettira-t-il tous sinon au jour du jugement ? mais cependant il faut qu’il règne parmi ses ennemis, sinon ici-bas ? et où règne-t-il sinon en son Église ?

Si cette épouse fût morte après qu’elle eut reçu la vie du côté de son Époux endormi sur la Croix, si elle fût morte, dis-je, qui l’eût ressuscitée ? La résurrection d’un mort n’est pas moindre miracle que la création : en la création Dieu dit, et il fut fait (Ps. CXLVIII, 5), il inspira l’âme vivante (Gen. II, 7), et sitôt qu’il l’eût inspirée l’homme commença à respirer ; mais Dieu voulant réformer l’homme il employa trente-trois ans, sua le sang et l’eau, et mourut sur l’œuvre. Qui donc dit que l’Église était morte et perdue, il accuse la providence du Sauveur ; qui s’en appelle réformateur ou restaurateur, comme Bèze appelle Calvin, Luther et les autres, il s’attribue l’honneur dû à Jésus-Christ, et se fait plus qu’Apôtre. Notre-Seigneur avait mis le feu de sa charité au monde (Luc XII, 49), les Apôtres avec le souffle de leurs prédications l’avaient étendu et fait courir par l’univers : on dit qu’il était éteint par l’eau de l’ignorance et superstition ; qui le pourra rallumer ? Le souffle n’y sert de rien ; il faudrait donc peut être rebattre de nouveau avec les clous et la lance sur Jésus-Christ, pierre vivante, pour en faire sortir un nouveau feu ? sinon que l’on veuille mettre Luther et Calvin pour pierre angulaire du bâtiment ecclésiastique. « Ô voix impudente », dit saint Augustin contre les Donatistes (Ps. CI, Sermo II, § 7), « que l’Église ne soit point parce que tu n’y es pas. » « Non, non », dit saint Bernard (Sermo LXXIX in Cant.), « les torrents sont venus, les vents ont soufflé (Mt. VII, 25) et l’ont combattue, elle n’est point tombée, parce qu’elle était fondée sur la pierre, et la pierre était Jésus-Christ (I Cor. X, 4) ».

Quoi donc ? tous nos devanciers sont-ils damnés ? oui pour vrai, si l’Église était périe, car hors de l’Église il n’y a point de salut. Ô quel contre-change ; nos Anciens ont tant souffert pour nous conserver l’héritage de l’Évangile, et maintenant on se moque d’eux et on les tient pour fous et insensés.

« Que nous dites-vous de nouveau ? » dit saint Augustin (De unit. Eccl.XVII), « faudra-t-il encore une fois semer la bonne semence, puisque dès qu’elle est semée elle croît jusqu’à la moisson (Mt. XIII, 30) ? Que si vous dites que celle que les Apôtres avaient semée est partout perdue, nous vous répondrons, lisez-nous ceci dans les Saintes Écritures, et vous ne le lirez jamais que vous ne rendiez faux ce qui est écrit, que la semence qui fut semée au commencement croîtrait jusqu’au temps de moissonner. » La bonne semence, ce sont les enfants du Royaume, la zizanie, ce sont les mauvais, la moisson, c’est la fin du monde (38-39). Ne dites donc pas que la bonne semence soit abolie ou étouffée, car elle croît jusqu’à la fin du monde.

L’Église donc ne fut pas abolie quand Adam et Ève péchèrent ; car, ce n’était pas l’Église mais le commencement de l’Église : outre ce qu’ils ne péchèrent pas en la doctrine ni au croire, mais au faire.

Ni quand Aaron dressa le veau d’or ; car, Aaron n’était pas encore souverain Prêtre ni chef du peuple, c’était Moïse, lequel n’idolâtra pas, ni la race de Levi qui se joignit à Moïse.

Ni quand Héli se lamentait d’être seul (3 Rois XIX, 14) ; car il ne parle que d’Israël, et Juda était la meilleure et principale partie de l’Église : et ce qu’il dit n’est qu’une façon de parler pour mieux exprimer la justice de sa plainte, car au reste il y avait encore sept mille hommes qui ne s’étaient point encore abandonnés à l’idolâtrie (18). Ce sont donc certaines expressions véhémentes, accoutumées dans les prophéties, qui ne doivent se vérifier en général pour un grand débordement, comme quand David disait (Ps. XIII, 4) : Non est qui faciat bonum, et saint Paul : Omnes quærunt quæ sua sunt (Philip. II, 21).

Ni ce qu’il faut que la séparation et dévoiement vienne (2 Thess. II, 3), alors que le sacrifice cessera (Dan. XII, 11), et qu’à grand-peine le Fils de l’homme trouvera foi en terre (Luc XVIII, 8) ; car tout ceci se vérifiera dans les trois ans et demi que l’Antéchrist régnera, durant lesquels toutefois l’Église ne périra point, mais sera nourrie dans les solitudes et déserts, comme dit l’Écriture.

 

 

ARTICLE XVI

Notre Église est perpétuelle ; la prétendue ne l’est pas

 

Je vous dirai, comme j’ai dit ci-dessus (art. 14), montrez-moi une dizaine d’années, dès que Notre-Seigneur est monté au ciel, en laquelle notre Église n’ait été : ce qui vous garde de savoir dire quand notre Église a commencé, c’est parce qu’elle a toujours duré. Que s’il vous plaisait de vous éclaircir à la bonne foi de ceci, Sanderus, en sa Visible Monarchie, et Gilbert Genbrard, en sa Chronologie, vous fourniraient assez de lumière, et surtout le docte César Baron, en ses Annales. Que si vous ne voulez pas de premier abord abandonner les livres de vos maîtres, et n’avez point les yeux sillés d’une trop excessive passion, si vous regardez de près les Centuries de Magdebourg, vous n’y verrez autre partout que les actions des catholiques ; car, dit très bien un docte de notre âge (Bx Edm. Campion, ubi supra, art. XIV), « s’ils ne les y eussent recueillies, ils eussent laissé mille cinq cents ans sans histoire ». Je dirai quelque chose de ceci ci-après (Art. XVIII, XX).

Or, quant à votre Église, supposons ce gros mensonge pour vérité, qu’elle ait été du temps des Apôtres, elle ne sera pas pourtant l’Église catholique : car, la Catholique doit être universelle en temps, elle doit donc toujours durer ; mais dites-moi où était votre Église il y a cent, deux cents, trois cents ans, et vous ne sauriez le faire, car elle n’était point ; elle n’est donc pas la vraie Église. Elle était, ce me dira peut-être quelqu’un, mais inconnue : bonté de Dieu, qui ne dira le même ? Adamites, Anabaptistes, chacun entrera en ce discours ; j’ai déjà montré (chap. II, art. 1) que l’Église militante n’est pas invisible, j’ai montré qu’elle est universelle en temps, je vais montrer qu’elle ne peut être inconnue.

 

 

ARTICLE XVII

La vraie église doit être universelle en lieux et en personnes

 

Les Anciens disaient sagement que savoir bien la différence des temps était un bon moyen d’entendre bien les Écritures, à faute de quoi les Juifs errent, entendant du premier avènement du Messie ce qui est bien souvent dit du second, et les ministres encore plus lourdement, quand ils veulent faire l’Église telle de saint Grégoire en ça qu’elle doit être du temps de l’Antéchrist. Ils tournent à ce biais ce qui est écrit en l’Apocalypse (XII, 6, 14), que la femme s’enfuit en la solitude, dont ils prennent l’occasion de dire que l’Église a été cachée et secrète jusqu’à ce qu’elle s’est produite en Luther et ses adhérents. Mais qui ne voit ce passage ne respire autre que la fin du monde et la persécution de l’Antéchrist ? le temps y étant expressément déterminé de trois ans et demi, et en Daniel aussi (XII, 7). Or, qui voudrait par quelque glose étendre ce temps que l’Écriture a déterminé contredirait au Seigneur qui dit qu’il sera plutôt accourci, pour l’amour des élus (Mt. XXIV, 22). Comme donc osent-ils transporter cette Écriture à une intelligence si contraire à ses propres circonstances ? Au contraire, l’Église est dite semblable au soleil, à la lune, à l’arc-en-ciel (Ps. LXXXVIII, 37), à une reine (Ps. XLIV, 10, 14), à une montagne aussi grande que le monde (Dan. 2, 35) : elle ne peut donc être secrète ni cachée, mais doit être universelle en son étendue.

Je me contenterai de vous mettre en tête deux des plus grands Docteurs qui furent jamais. David avait dit : Le Seigneur est grand et trop louable, en la cité de notre Dieu, en la sainte montagne d’iCelui. « C’est la cité », dit saint Augustin, « assise sur la montagne, qui ne peut se cacher, c’est la lampe qui ne peut être couverte sous un tonneau, connue et célèbre à tous, car il s’ensuit : Le mont Sion est fondé avec grande joie de l’univers. Et de fait, Notre-Seigneur, qui disait que personne n’allume la lampe pour la couvrir sous un muid, comme eût-il mis tant de lumières qui sont en l’Église pour les couvrir et cacher en certains coins ? Voici le mont qui remplit l’univers, voici la cité qui ne peut se cacher. Les Donatistes rencontrent le mont, et quand on leur dit, montés, ce n’est pas une montagne, ce disent-ils, et plutôt y choquent du front que d’y chercher une demeure. Isaïe, qu’on lisait hier, cria : Il y aura dans les derniers jours un mont préparé sur le sommet des montagnes, maison du Seigneur, et toutes gens s’y couleront à la file. Qu’y a-t-il de si apparent qu’une montagne ? Mais il se fait des monts inconnus parce qu’ils sont assis en un coin de la terre. Qui d’entre vous connaît l’Olympe ? Personne, certes, ni plus ni moins que les habitateurs d’iCelui ne savent que c’est de notre mont Chidabbe ; ces monts sont retirés en certains quartiers, mais le mont d’Isaïe n’est pas de même, car il a rempli toute la face de la terre. La pierre taillée du mont sans œuvre manuelle, n’est-ce pas Jésus-Christ, descendu de la race des Juifs sans œuvre de mariage ? et cette pierre-là ne fracassa-t-elle pas tous les royaumes de la terre, c’est-à-dire toutes les dominations des idoles et démons ? Ne s’accrût-elle pas jusqu’à remplir le monde ? C’est donc de ce mont qu’il est dit, préparé sur la cime des monts ; c’est un mont élevé sur le sommet des monts, et toutes gens se rendront vers iCelui. Qui se perd et s’égare de ce mont ? qui choque et se casse la tête en iCelui ? qui ignore la cité mise sur le mont ? mais non, ne vous émerveillez pas qu’il soit inconnu à ceux-ci qui haïssent les frères, qui haïssent l’Église, car, par ce, vont-ils ténèbres et ne savent ou ils vont, ils se sont séparés du reste de l’univers, ils sont aveugles de mal talent : c’est saint Augustin qui a parlé.

Maintenant écoutez saint Jérôme, parlant à un schismatique converti : « Je me réjouis avec toi », ce dit-il, « et rends grâce à Jésus-Christ mon Dieu, de ce que tu t’es réduit de bon cœur de l’ardeur de fausseté au goût de tout le monde ; ne disant plus comme quelques-uns : Ô Seigneur, sauvez-moi, car le saint a manqué, desquels la voix impie vide et avilit la gloire de la Croix, assujettit le Fils de Dieu au diable, et le regret qui a été proféré des pécheurs, il l’entend être dit de tous les hommes. Mais déjà n’advienne que Dieu soit mort pour néant, le puissant est lié et saccagé, la parole du Père est accomplie : Demande-moi, et je te donnerai les gens pour héritage, et les bornes de la terre pour ta possession. Ou sont, je vous prie, ces gens trop religieux, mais plutôt trop profanes, qui font plus de synagogues que d’églises ? Comment seront détruites les cités du diable, et les idoles comment seront-ils abattus ? Si Notre-Seigneur n’a point eu d’Église, ou s’il l’a eue en la seule Sardaigne, certes il est trop appauvri. Ah, si Satan possède une fois le monde, comment auront été les trophées de la Croix ainsi accueillis et contraints en un coin de tout le monde ?

Et que dirait ce grand personnage s’il vivait maintenant ? N’est-ce pas bien avilir le trophée de Notre-Seigneur ? le Père céleste, pour la grande humiliation et anéantissement que son Fils subit en l’arbre de la Croix, avait rendu son nom si glorieux que tous les genoux devaient se plier en la révérence d’iCelui (Philip. II, 8-10), et parce qu’il avait livré sa vie à la mort, étant mis au rang des méchants (Is. LIII, 12) et voleurs, il avait en héritage beaucoup de gens ; mais ceux-ci ne prisent pas tant les passions du Crucifix, levant de sa portion les générations de mille années, que si à peine durant ce temps il ait eu quelques serviteurs secrets, qui enfin ne seront qu’hypocrites et méchants ; car je m’adresse à vous, ô devanciers, qui portiez le nom de chrétiens, et qui avez été en la vraie Église : ou vous aviez la foi, ou vous ne l’aviez pas ; si vous ne l’aviez pas, ô misérables, vous êtes damnés (Marc XVI, 16), et si vous l’aviez, que n’en laissiez-vous des mémoires, que ne vous opposiez-vous à l’impiété ? Ne saviez-vous que Dieu a recommandé le prochain à un chacun (Ecclés. XVII, 12) ? et qu’on croit de cœur pour la justice, mais qui veut obtenir salut il faut faire la confession de foi (Rom. X, 10 ; Luc XII, 8) ? et comme pouviez-vous dire J’ai cru, et partant j’ai parlé (Ps. CXV, 1) ? Vous êtes encore misérables, qui ayant un si beau talent l’avez caché en terre. Mais si, au contraire, ô Calvin et Luther, la vraie foi a toujours été publiée par l’Antiquité, vous êtes misérables vous-mêmes qui, pour trouver quelque excuse à vos fantaisies, accusez tous les Anciens ou d’impiété s’ils ont mal cru, ou de lâcheté s’ils se sont tus.

 

 

ARTICLE XVIII

L’église catholique est universelle en lieux et en personnes ; la prétendue ne l’est point

 

 

L’universalité de l’Église ne requiert pas que toutes les provinces ou nations reçoivent tout à coup l’Évangile, il suffit que cela se fasse l’une après l’autre ; en telle sorte que néanmoins l’on voie toujours l’Église, et qu’on connaisse que c’est celle la même qui a été par tout le monde ou la plus grande partie, afin qu’on puisse dire : Venite ascendamus ad montem Domini (Is. II, 3). Car l’Église au temps des Apôtres jeta partout ses branches, chargées du fruit de l’Évangile, témoin saint Paul (Coloss. I, 6) ; autant en dit saint Irénée en son temps, qui parle de l’Église romaine ou papale à laquelle il veut que tout le reste de l’Église se réduise « pour sa plus puissante principauté ». Prosper parle de notre Église, non de la vôtre, quand il dit (Carmen de Ingratis, Pars Ia, lin 40-42) :

 

« Par l’honneur pastoral, Rome, siège de Pierre,

Est chef de l’univers ; ce qu’elle n’a par guerre

Ou par armes réduit à sa sujétion,

Or lui est acquis par la religion. »

 

Car vous voyez bien qu’il parle de l’Église qui reconnaissait le pape de Rome pour chef. Du temps de saint Grégoire il y avait partout des catholiques, ainsi qu’on peut voir par les épîtres qu’il écrit aux évêques de presque toutes nations. Au temps de Gratien, Valentinien et Justinien, il y avait partout des catholiques romains, comme on peut voir par leurs lois. Saint Bernard en dit autant de son temps ; et vous savez bien ce qui en était au temps de Godefroy de Bouillon. Depuis, la même Église est venue à notre âge, et toujours romaine et papale, de façon qu’encore que notre Église maintenant serait beaucoup moindre qu’elle n’est, elle ne cesserait pas d’être très catholique, parce que c’est la même romaine qui a été, et qui a possédé presque en toutes les provinces des nations et peuples innombrables. Mais elle est encore maintenant étendue sur toute la terre, en Transylvanie, Pologne, Hongrie, Bohème et par toute l’Allemagne, en France, en Italie, en Sclavonie, en Candie, en Espagne, Portugal, Sicile, Malte, Corse, en Grèce, en Arménie, en Syrie, et tout partout : mettrai-je ici en compte les Indes orientales et occidentales ? De quoi qui voudrait voir un abrégé, il faudrait qu’il se trouvât en un chapitre ou assemblée générale des religieux de saint François appelés Observantins : il verrait venir de tous les coins du monde, ancien et nouveau, des religieux à l’obéissance d’un simple, vil et abject ; si que ceux-là seuls lui sembleraient suffire pour vérifier cette partie de la prophétie de Malachie (I, 2) : In omni loco sacrificatur nomini meo.

Au contraire, Messieurs, les prétendus ne passent point les Alpes de notre côté ni les Pyrénées du côté d’Espagne, la Grèce ne vous connaît point, les trois autres parties du monde ne savent qui vous êtes, et n’ont jamais ouï parler de chrétiens sans sacrifice, sans autel, sans sacerdoce, sans chef, sans Croix, comme vous êtes ; en Allemagne, vos compagnons luthériens, brensiens, anbaptistes, trinitaires, rognent votre portion, en Angleterre, les puritains, en France, les libertins : comme donc osez-vous plus vous opiniâtrer de demeurer ainsi à part du reste de tout le monde à guise des Lucifériens et Donatistes ? Je vous dirai, comme disait saint Augustin à l’un de vos semblables (De unit Eccl, c. XVII), daignez, je vous prie, nous instruire sur ce point, comme il se peut faire que Notre-Seigneur ait perdu son Église par tout le monde, et qu’il ait commencé de n’en avoir qu’en vous seulement. Certes, vous appauvrissez trop Notre-Seigneur, dit saint Jérôme (supra, art. XVII). Que si vous dites que votre Église a déjà été catholique au temps des Apôtres, montrez donc qu’elle était en ce temps-là, car toutes les sectes en diront de même ; comme enterez-vous ce petit bourgeon de religion prétendue sur cette sainte et ancienne tige ? Faites que votre Église touche par une continuation perpétuelle l’Église primitive, car si elles ne se touchent, comment tireront-elles le suc l’une de l’autre ? ce que vous ne ferez jamais. Aussi ne serez-vous jamais, si vous ne rangez à l’obéissance de la Catholique, vous ne serez jamais, dis-je, avec ceux qui chanteront : Redemisti nos in sanguine tuo, ex omni tribu, et lingua, et populo, et natione, et fecisti nos Deo nostro regnum (Apoc. V, 9-10).

 

 

ARTICLE XIX

La vraie église doit être féconde

 

Peut-être direz-vous, à la fin, que ci-après votre Église étendra ses ailes, et se fera catholique par la succession du temps. Mais ce serait parler à l’aventure ; car, si les Augustin, Chrysostome, Ambroise, Cyprien, Grégoire et cette grande troupe d’excellents pasteurs n’ont su si bien faire que l’Église n’ait donné du nez en terre bien tôt après, comme disent Calvin, Luther et les autres, quelle apparence y a-t-il qu’elle se fortifie maintenant sous la charge de vos ministres, lesquels ni en sainteté ni en doctrine ne sont comparables avec ceux-là ? Si l’Église en son printemps, été et automne n’a point fructifié, comme voulez-vous qu’en son hiver l’on recueille des fruits ? si en son adolescence elle n’a cheminé, où voulez-vous qu’elle coure maintenant en sa vieillesse ?

Mais, je dis plus. Votre Église non seulement n’est pas catholique, mais encore ne le peut être, n’ayant la force ni vertu de produire des enfants, mais seulement de dérober les poussins d’autrui, comme fait la perdrix ; et néanmoins c’est bien l’une des propriétés de l’Église d’être féconde, c’est pour cela entre autres qu’elle est appelée colombe (Cant. VI, 8) ; et si son Époux quand il veut bénir un homme rend sa femme féconde, sicut vitis abundans in lateribus domus suae (Ps. CXXVII, 3), et fait habiter la stérile en une famille, mère joyeuse en plusieurs enfants (Ps. CXII, 9), ne devait-il pas avoir lui-même une Épouse qui fût féconde ? Même que selon la sainte Parole, cette délaissée devait avoir plusieurs enfants (Is. LIV, 1 ; Galat. IV, 27), cette nouvelle Jérusalem devait être très peuplée et avoir une grande génération : Ambulabunt gentes in lumine tuo, dit le prophète (Is. LIV, 3,-4), et reges in splendore ortus tui. Leva in circuitu oculos tuos et vide ; omnes isti congregati sunt, venerunt itbi ; filii tui de longe venient, et filiae tuae de latere surgent (LIII, 11-12) ; et : Pro eo quod laboravit anima ejus, ideo dispertiam ei plurimos. Or cette fecondité de belles nations de l’Église se fait principalement par la prédication, comme dit saint Paul (I Cor. IV, 15) : per Evangelium ego vos genui : la prédication donc de l’Église doit être enflammée : Ignitum eloquium tuum Domine (Ps. CXVIII, 40) ; et qu’y a-t-il de plus actif, vif, pénétrant et prompt à convertir et bailler forme aux autres matières que le feu ?

 

 

ARTICLE XX

l’église catholique est féconde

 

Telle fut la prédication de saint Augustin en Angleterre, de saint Boniface en Allemagne, de saint Patrice en Hibernie, de Willibrord en Frize, de Cyrille en Bohème, d’Adalbert en Pologne, d’Astric en Hongrie, de saint Vincent Ferrier, de Jean Capistran ; telle la prédication des Frères fervents, Henry, Antoine, Louis, de Français Xavier et mille autres, qui ont renversé l’idolâtrie par la sainte prédication, et tous étaient catholiques romains.

Au contraire, vos ministres n’ont encore converti aucune province du paganisme, ni aucune contrée : diviser le christianisme, y faire des factions, mettre en pièces la robe de Notre-Seigneur, ce sont les effets de leurs prédications. La Doctrine chrétienne catholique est une douce pluie, qui fait germer la terre infructueuse ; la leur ressemble plutôt à une grêle qui rompt et terrasse les moissons, et met en friche les plus fructueuses campagnes. Prenez garde à ce que dit saint Jude : Malheur, dit-il, à ceux qui périssent en la contradiction de Coré ; Coré était schismatique : ce sont des souillures à un festin, banquetant sans crainte, se repaissant eux-mêmes, nuées sans eaux qui sont transportées çà et là aux vents ; ils ont l’extérieur de l’Écriture, mais ils n’ont pas la liqueur intérieure de l’esprit : arbres infructueux de l’automne ; ils n’ont que la feuille de la lettre, et n’ont point le fruit de l’intelligence : doublement morts ; morts quant à la charité par la division, et quant à la foi par l’hérésie : déracinés, qui ne peuvent plus porter fruit ; flots de mer agitée, écumant ses confusions de débats, disputes et remuements ; plantes errantes, qui ne peuvent servir de guide à personne, et n’ont point de fermeté de foi mais changent à tout propos. Quelle merveille donc si votre prédication est stérile ? Vous n’avez que l’écorce sans le suc, comme voulez-vous qu’elle germe ? Vous n’avez que le fourreau sans épée, la lettre sans l’intelligence, ce n’est pas merveille si vous ne pouvez dompter l’idolâtrie : ainsi saint Paul (2 Tim. III, 9), parlant de ceux qui se séparent de l’Église, il proteste sed ultra non proficient. Si donc votre Église ne se peut en aucune façon dire catholique jusqu’à présent, moins devez-vous espérer qu’elle le soit ci-après ; puisque sa prédication est si flasque, et que ses prêcheurs n’ont jamais entrepris, comme dit Tertullien (De Praescr, c 42), la charge ou commission ethnicos convertendi, mais seulement nostros evertendi. Ô quelle Église, donc, qui n’est ni unie, ni sainte, ni catholique, et qui, pis est, ne peut avoir aucune raisonnable espérance de jamais l’être !

 

 

ARTICLE XXI

Du titre d’apostolique : marque quatrième

 

[Le manuscrit ne contient pas cet exposé.]