La Pensée du Jour

jeudi 6 juin  au lundi 10 juin 2002.

Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres

(9ième partie)

Nous serons si fourbus que nous regarderons,
Assis sur une chaise auprès de la fenêtre,
Dans un écrasement du corps et de tout l'être,
Avec des yeux battus, presque avec des yeux ronds,
Et les sourcils haussés jusque dedans nos fronts,
L'angle une fois trouvé par un seul homme au monde,
Et l'unique montée ascendante et profonde,
Et nous serons recrus et nous contemplerons.
Voici l'axe et la ligne et la géante fleur.
Voici la dure pente et le contentement.
Voici l'exactitude et le consentement.
Et la sévère larme, ô reine de douleur.
Voici la nudité, le reste est vêtement.
Voici le vêtement, tout le reste est parure.
Voici la pureté, tout le reste est souillure.
Voici la pauvreté, le reste est ornement.
Voici la seule force et le reste est faiblesse.
Voici l'arête unique et le reste est bavure.
Et la seule noblesse et le reste est ordure.
Et la seule grandeur et le reste est bassesse.
Voici la seule foi qui ne soit point parjure.
Voici le seul élan qui sache un peu monter.
Voici le seul instant qui vaille de compter.
Voici le seul propos qui s'achève et qui dure.
Voici le monument, tout le reste est doublure.
Et voici notre amour et notre entendement.
Et notre port de tête et notre apaisement.
Et le rien de dentelle et l'exacte moulure. (à suivre …)

                                                                                Charles Péguy.

 

La Pensée du Jour

vendredi 7 juin 2002

Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres

(10ième partie)

Voici le beau serment, le reste est forfaiture.
Voici l'unique prix de nos arrachements,
Le salaire paye de nos retranchements.
Voici la vérité, le reste est imposture.
Voici le firmament, le reste est procédure.
Et vers le tribunal voici l'ajustement.
Et vers le paradis voici l'achèvement.
Et la feuille de pierre et l'exacte nervure.
Nous resterons cloués sur la chaise de paille.
Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas
Le tumulte des voix, le tumulte des pas,
Et dans la salle en bas l'innocente ripaille.
Ni les rouliers venus pour le jour du marche.
Ni la feinte colère et l'éclat des jurons:
Car nous contemplerons et nous méditerons
D'un seul embrassement la flèche sans péché.
Nous ne sentirons pas ni nos faces raidies,
Ni la faim ni la soif ni nos renoncements,
Ni nos raides genoux ni nos raisonnements,
Ni dans nos pantalons nos jambes engourdies.
Perdus dans cette chambre et parmi tant d'hôtels,
Nous ne descendrons pas à l'heure du repas,
Et nous n'entendrons pas et nous ne verrons pas
La ville prosternée au pied de vos autels.
Et quand se lèvera le soleil de demain,
Nous nous réveillerons dans une aube lustrale,
À l'ombre des deux bras de votre cathédrale,
Heureux et malheureux et perclus du chemin. (à suivre …)

                                                                            Charles Péguy.

 

La Pensée du Jour

samedi 8 juin 2002

Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres

(11ième partie)

Nous venons vous prier pour ce pauvre garçon
Qui mourut comme un sot au cours de cette année,
Presque dans la semaine et devers la journée
Où votre fils naquit dans la paille et le son.
Ô Vierge il n'était pas le pire du troupeau.
Il n'avait qu'un défaut dans sa jeune cuirasse.
Mais la mort qui nous piste et nous suit à la trace
A passé par ce trou qu'il s'est fait dans la peau.
Il était né vers nous dans notre Gâtinais.
Il commençait la route où nous redescendons.
Il gagnait tous les jours tout ce que nous perdons.
Et pourtant c'était lui que tu te destinais,
Ô mort qui fus vaincue en un premier caveau.
Il avait mis ses pas dans nos mêmes empreintes.
Mais le seul manquement d'une seule des craintes
Laissa passer la mort par un chemin nouveau.
Le voici maintenant dedans votre régence.
Vous êtes reine et mère et saurez le montrer.
C'était un être pur. Vous le ferez rentrer
Dans votre patronage et dans votre indulgence.
Ô reine qui lisez dans le secret du coeur,
Vous savez ce que c'est que la vie ou la mort,
Et vous savez ainsi dans quel secret du sort
Se coud et se découd la ruse du traqueur.
Et vous savez ainsi sur quel accent du chœur
Se noue et se dénoue un accompagnement,
Et ce qu'il faut d'espace et de déboisement
Pour laisser débouler la meute du piqueur. (à suivre …)

                                                                                Charles Péguy.

 

La Pensée du Jour

dimanche 9 juin 2002

Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres

(12ième partie)

Et vous savez ainsi dans quel recreux du port
Se prépare et s'achève un noble enlèvement,
Et par quel jeu d'adresse et de gouvernement
Se dérobe ou se fixe un illustre support.
Et vous savez ainsi sur quel tranchant du glaive
Se joue et se déjoue un épouvantement,
Et par quel coup de pouce et quel balancement
L'un des plateaux descend pour que l'autre s'élève.
Et ce que peut coûter la lèvre du moqueur,
Et ce qu'il faut de force et de recroisement
Pour faire par le coup d'un seul retournement
D'un vaincu malheureux un malheureux vainqueur.
Mère le voici donc, il était notre race,
Et vingt ans après nous notre redoublement.
Reine recevez-le dans votre amendement.
Ou la mort a passé, passera bien la grâce.
Nous, nous retournerons par ce même chemin.
Ce sera de nouveau la terre sans cachette,
Le château sans un coin et sans une oubliette,
Et ce sol mieux gravé qu'un parfait parchemin.
Et nunc et in hora, nous vous prions pour nous
Qui sommes plus grands sots que ce pauvre gamin,
Et sans doute moins purs et moins dans votre main,
Et moins acheminés vers vos sacrés genoux.
Quand nous aurons joue nos derniers personnages,
Quand nous aurons posé la cape et le manteau,
Quand nous aurons jeté le masque et le couteau,
Veuillez vous rappeler nos longs pèlerinages. (à suivre …)

                                                                                Charles Péguy.

 

 

La Pensée du Jour

lundi 10 juin 2002

Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres

(13ième partie)

 
 
Quand nous retournerons en cette froide terre,
Ainsi qu'il fut prescrit pour le premier Adam,
Reine de Saint-Chéron, Saint-Arnould et Dourdan,
Veuillez vous rappeler ce chemin solitaire.
Quand on nous aura mis dans une étroite fosse,
Quand on aura sur nous dit l'absoute et la messe,
Veuillez vous rappeler, reine de la promesse,
Le long cheminement que nous faisons en Beauce.
Quand nous aurons quitte ce sac et cette corde,
Quand nous aurons tremblé nos derniers tremblements,
Quand nous aurons raclé nos derniers raclements,
Veuillez vous rappeler votre miséricorde.
Nous ne demandons rien, refuge du pécheur,
Que la dernière place en votre Purgatoire,
Pour pleurer longuement notre tragique histoire,
Et contempler de loin votre jeune splendeur.
 
                                                            Charles Péguy