La Pensée du Jour
mardi 4 juin 2002
Nous sommes remontés par le Gué de Longroy.
C'en est fait désormais de nos atermoiements,
Et de l'iniquité des dénivellements:
Voici la juste plaine et le secret effroi
De nous trouver tout seuls et voici le charroi
Et la roue et les bœufs et le joug et la grange,
Et la poussière égale et l'équitable fange
Et la détresse égale à l'égal désarroi.
Nous voici parvenus sur la haute terrasse
Où rien ne cache plus l'homme de devant Dieu,
Ou nul déguisement ni du temps ni du lieu
Ne pourra nous sauver, Seigneur, de votre chasse.
Voici la gerbe immense et l'immense liasse,
Et le grain sous la meule et nos écrasements,
Et la grêle javelle et nos renoncements,
Et l'immense horizon que le regard embrasse.
Et notre indignité cette immuable masse,
Et notre basse peur en un pareil moment,
Et la juste terreur et le secret tourment
De nous trouver tout seuls par devant votre face.
Mais voici que c'est vous, reine de majesté.
Comment avons-nous pu nous laisser décevoir,
Et marcher devant vous sans vous apercevoir.
Nous serons donc toujours ce peuple incontesté.
Ce pays est plus ras que la plus rase table.
À peine un creux du sol, à peine un léger pli.
C'est la table du juge et le fait accompli,
Et l'arrêt sans appel et l'ordre inéluctable. (à suivre …)Charles Péguy.