Samedi 23 novembre 2002, Saint Clément.
Dimanche 24 novembre 2002, 24ème et dernier dimanche après la Pentecôte, St Jean de la Croix.

La mort de l'aïeul.

Le maître de la ferme avait trouvé, la veille,
Son père évanoui à l'ombre d'une treille.

Quand le vieillard sentit battre à nouveau son cœur,
Il demanda qu'on fit venir les serviteurs.

Ils se tinrent ainsi qu'on se tient sous les armes
Devant la couche sainte, et ravalant leurs larmes.

Il leur serra la main et leur dit : « J'ai fini,
Alors que recommence à gazouiller le nid ;

Priez, mais seulement afin que je demeure
Jusqu'à la Fête-Dieu qui vient, et que je meure. »

Ils furent exaucés et, de son lit, l'aïeul
Vit la procession poindre sous les tilleuls.

Le cœur tendu au Christ comme pour un échange,
il se sentait partir ivre du Pain des anges.

Il savait que ne peut mentir la Vérité
Et qu'il n'est pas d'ami meilleur que la Bonté,

Quand un père nous dit de croire en sa parole
Et quand il meurt pour nous, le doute est chose folle.

La Parole sacrée soudain avait pris Corps
Et vivait au milieu de cet ostensoir d'or.

Le beau déroulement se faisait avec calme.
La fanfare inondait de lumière les palmes.

Seigneur, tu nous touchais du doigt le cœur ; Seigneur,
Tu nous touchais du doigt le cœur de tout Ton cœur !

Le coteau que gonflait l'ombre des jeunes pousses
Semblait être un Autel fait de paquets de mousse.

C'était une fraîcheur montant d'un arrosoir ;
Un enfant trébuchait au poids de l'encensoir.

Un papillon flotta, fils de la canicule,
A mes pieds sur les fleurs gonflées de campanules.

J'admirai l'équilibre ineffable de Dieu
Dans ces ailes liées au système des cieux

Dans ces ailes, les sœurs de nos nuits constellées
Ou des journées d'azur de cerises criblées.

Qui donc a mesuré le vol de l'univers,
Celui de cet insecte et celui de mes vers ?

Ce papillon venait prendre part à la fête
Et sa couleur chantait la joie comme un prophète.

Une brise presque insensible le poussait
Dans la procession aux gracieux lacets.

Des bannières penchaient à l'avant du cortège
Sur les voiles creusées, tels des flocons de neige.

On voyait osciller, quelque enfant la portait,
Une croix, comme un mât par la mer rejeté.

Sainte Anne qu'ont courbée les tâches les plus basses,
Suivait, l'extase au front, toute pleine de grâce.

Enfin, et dans la marche sèche du tambour,
S'avançait sous le dais le Maître de l'Amour.

Et l'aïeul fut au Ciel lorsque l'Eucharistie
S'éleva en tremblant au-dessus de la vie.

Francis Jammes,
           Les Géorgiques chrétiennes, chant IV.