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Sainte Marie-Madeleine à la Résurrection de Lazare

Par une carmélite

 

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«  Tout homme qui croit ressuscite. » (St Augustin)

 

Alors que Notre-Seigneur se trouve avec ses disciples au-delà du Jourdain, là où Jean avait baptisé, à une distance d’environ une journée de marche de Béthanie, Il apprend que son ami Lazare est malade.

Marthe et Marie-Madeleine l’ont envoyé prévenir afin de l’informer de la gravité de son mal : « Maître, celui que Vous aimez est malade. »

 

            Que cette manière de prier Jésus est belle, pleine de respect et de soumission à Son bon plaisir !

Aucune demande explicite.

Marthe et Marie ne réclament rien, elles laissent à Jésus toute liberté de venir ou non. Elles n’ont pas besoin d’en dire plus long.

C'est là un beau témoignage de leur grande confiance en Lui. Elles savent qu’Il aime leur frère bien plus encore qu’elles ne peuvent l’aimer elles-mêmes, et que par conséquent, tout ce qu’Il permet est pour son bien.

Une des caractéristiques de l’amitié est de vouloir le bien de son ami plus que son propre bien, « et cela est vrai au plus haut point de Notre Seigneur qui aime de la manière la plus vraie. »

Marthe et Marie ont conscience que Jésus sait bien mieux qu' elles ce qui est le meilleur pour leur frère Lazare.

 

D’autre part, « c'est le propre de celui qui aime de ne pas se mettre en peine de demander ce qui lui manque ou ce qu'il désire: il se contente d'exposer son besoin, laissant au Bien-Aimé la liberté de faire ce qui lui plaira.

Et le Bien-Aimé est touché d'une plus vive compassion lorsqu'il voit tout à la fois le besoin et la résignation de celui qui L'aime.

De cette façon, l’âme est aussi plus à l'abri de l'amour-propre et de l'intérêt personnel en représentant simplement ce qui lui manque, qu'en demandant ce dont il lui semble avoir besoin." (Saint Jean de la Croix CS 2, 8)

 

Jésus est touché et consolé par cette grande confiance de la part de ses amis les plus intimes.

Pour autant, Il ne paraît pas s’émouvoir outre mesure et ne montre aucune hâte: l'Evangile dit qu'Il demeure encore deux jours au lieu où Il se trouvait. (Jn XI, 6)

Mais ce délai n’est pas de l’indifférence, il fait toucher que Jésus « aime comme « Homme-Dieu », avec une admirable soumission à la souveraineté de son Père et avec la sérénité d’une âme qui se repose en Lui. » Nous ne voyons donc rien en Lui qui ressemble à un empressement fiévreux. Il n’ignore pas que Lazare est très souffrant mais Il laisse la mort Le devancer.

 

En effet, la mort de Lazare a lieu le jour même où Notre Seigneur reçoit la nouvelle de sa maladie. Et Il le sait, puisqu’Il possède la science divine et que rien ne Lui est caché intérieurement, mais Il diffère pourtant son départ, sans doute « pour opérer le miracle d’une manière encore plus éclatante, en laissant auparavant tout le temps de constater le décès et la sépulture de Lazare ». (Ludolphe le Chartreux)

 

Jésus sait également que l’heure de sa propre mort approche… Et ce qu’Il s’apprête à accomplir pour son ami Lazare en est une préparation.

 

            Il est beau de relever ici que Jésus n’épargne pas à ses amis intimes les épreuves : « les plus aimés de Dieu sont souvent aussi les plus infirmes et les plus chargés de maux temporels. » (Ludolphe le Chartreux)

Car Dieu sait combien les adversités sont profitables à nos âmes : elles nous humilient, elles nous ramènent à Lui pour implorer Son secours, elles nous font désirer Sa présence, alors que dans la prospérité, nous risquons de L’oublier et de nous éloigner de Lui.

Et il est vrai que souvent, nous découvrons la qualité des personnes par la façon dont elles traversent les épreuves. C’est pourquoi « comme l’or est éprouvé par le feu, Dieu plonge Ses élus dans le creuset des souffrances et la fournaise des humiliations ». (Si II, 5)

 

Mais revenons quelques instants auprès de Marthe et Marie.

Leur frère vient maintenant de rendre l’esprit et Jésus se fait attendre. Elles n’ont pas cessé un seul instant de guetter son arrivée et d’espérer le miracle d’une guérison, et combien elles déplorent et regrettent Son absence. C’est sûr, si Jésus avait été là, leur frère ne serait pas mort. Si seulement Il avait pu être auprès d’elles, comme tout serait différent…

Madeleine plonge le visage dans ses mains et pleure… Elle ne sait plus que pleurer en cette heure de désolation.

Quelles pensées se pressent en elle alors qu’elle voit son frère mourir sans la présence consolante de Jésus ?

Son cœur est rempli de tristesse, mais il n’est pourtant habité que par des pensées de foi. Pas une plainte ne monte en son esprit. Elle devine combien Jésus voudrait être là pour l’assister et la réconforter. Elle désire sa présence plus encore que l’air qu’elle respire, elle sent qu’elle en éprouve un besoin presque vital.

Son absence en cette heure douloureuse lui semble si cruelle…

Elle est comme déchirée intérieurement et ne sait plus que crier dans son cœur le Nom de Jésus.

Elle le répète inlassablement comme une litanie et un appel, comme une manière de rendre présent Celui dont l’absence lui broie le cœur.

Et par ce simple Nom de Jésus, si délicieux à repasser dans ses pensées, elle sent l’espérance se raviver, sa confiance renaître, c’est un doux baume de consolation.

Penser à Jésus et l’appeler dans son cœur lui fait verser des torrents de larmes. Rien ne parvient à arrêter ses sanglots. Mais elle essaie tout de même de les étouffer pour ne pas augmenter la peine de Marthe.

Elle est bouleversée du vide que laisse dans la maison la mort de son frère, ses journées vont sembler sans but maintenant qu’elle n’a plus Lazare à soigner…

Tout ce qui l’entoure lui rappelle son absence.

Lazare, son pauvre frère…

Marie-Madeleine n’ignore pas combien il a contribué à sa conversion, elle lui a coûté bien des souffrances et des angoisses ; ses prières et ses souffrances l’ont arrachée au démon. Il lui a fait tant de bien… Tout cela remonte à son esprit et augmente encore sa peine.

 

Mais déjà les premiers visiteurs arrivent à Béthanie.

Elle écoute les paroles de consolation. Certains sont de vrais amis et la réconforte par leur présence et leurs attentions. Ils manifestent à ses côtés une gentillesse plus réconfortante que de longs discours.

D’autres, par contre, viennent la voir par convention et simple politesse, ils viennent plutôt à Béthanie pour se montrer que pour honorer Lazare ; et Madeleine est fatiguée de répondre à leurs questions et d’entretenir la conversation.

La douleur reprend parfois le dessus de manière plus vive et les larmes coulent doucement de ses yeux, sans qu’elle cherche à les arrêter.

Elle aspire seulement au silence et à la solitude pour retrouver un peu de paix et replonger son âme dans la prière.

 

            Deux jours après avoir reçu le message de Marthe et Marie, Jésus décide donc de se rendre à Béthanie, au péril évident de Sa vie ; car Il sait que les juifs cherchent à le lapider et sont résolus à le faire mourir.

C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Il s’était éloigné de cet endroit…

Ses disciples sont effrayés et le mettent en gardent ; ils ont bien du mal à comprendre cette décision soudaine, d’une telle imprudence à leurs yeux ! Il semble qu’Il aille comme par Lui-même à la mort :

« Rabbi, tout récemment encore les juifs voulaient vous lapider et vous retournez là-bas ? ».

Mais Jésus dissipe leurs craintes et les rassure, puis Il se met en route.

 

Il arrive à Béthanie après une marche sans doute fatigante.

Mais Il ne sent pas la fatigue, il est porté par la joie d’aller réconforter ses amies dans leur peine, de les rejoindre le plus rapidement possible. Il envoie même quelqu’un en avant de lui pour prévenir de son arrivée, afin de ne pas faire languir plus longtemps Marthe et Marie.

Il devine sans doute combien chaque minute sans Lui leur paraît une éternité dans la peine où elles sont plongées.

 

Pourquoi Marie-Madeleine n’accourt-elle pas au devant de Jésus comme sa sœur Marthe ?

 

Marthe, en effet, est la première à venir au devant de Jésus.

Bien que brisée de douleur et de fatigue, elle reste toujours fidèle à son rôle de maîtresse de maison, elle accueille et reçoit avec affabilité tous ceux qui viennent l’entourer en ce moment d’épreuve. Elle veut qu’ils ne manquent de rien et pourvoit à leurs moindres besoins, veillant attentivement sur chacun de ses hôtes.

Se tenant sans doute à l’entrée de la maison, elle s’affaire et rien n’échappe à ses soins attentifs. Elle est donc prévenue la première de l’arrivée de Jésus par le messager qui l’a devancé.

 

Madeleine, elle, s’est retirée à l'intérieur de la maison. Bien qu’affable avec les visiteurs, elle est comme absente. Elle est absorbée intérieurement par la pensée de son cher disparu, comme il lui manque déjà !… Et elle pense aussi à Jésus. Elle continue d’espérer la Vie au-delà de ce parfum de mort qu’elle respire autour d’elle.

L’espérance ce quitte pas son cœur…

 

Mais pourquoi n’accourt-elle pas promptement, comme sa sœur, au-devant de Jésus ?

L’Evangile nous dit que Marthe a été prévenue de l’arrivée de Jésus. Mais ce n’est sans doute pas le cas de Madeleine, occupée à recevoir les Juifs venus de Jérusalem.

Et si Marthe ne prend pas la peine de venir la prévenir, c’est parce qu’elle veut laisser ignorer aux personnes présentes la venue du Christ.

            « Marie en effet était assise avec les Juifs et Marthe savait que les Juifs poursuivaient le Christ et avaient déjà comploté sa mort. C’est pourquoi elle craignait que si elle lui disait la nouvelle et si Marie allait à la rencontre du Christ, ils aillent avec elle. A cause de cela, elle ne voulut donc pas la lui dire ». (St Thomas)

Marthe prend donc soin de taire l’arrivée de Jésus, pour ne pas L’exposer au danger des juifs qui déjà complotaient et tramaient sa mort. Cela met en relief toute la prudence de Marthe.

 

Elle s’en va donc la première au-devant de Jésus. Arrivée auprès de Lui, elle Lui dit:

« Seigneur, si Vous aviez été ici, mon frère ne serait pas mort. ».

 

Elle sait qu’il ne peut pas y avoir de mort en présence de Celui qui est la Vie. Elle est convaincue que Jésus aurait pu empêcher son frère de mourir. Sa foi est immense.

Et elle montre déjà une grande intelligence  de la résurrection promise par Jésus. Elle sait que son frère reviendra à la vie lors de la résurrection, au dernier jour. 

Mais il ne vient certainement pas au cœur de Marthe que son frère puisse être relevé d’entre les morts aussitôt.

Car « en effet, on n’a jamais entendu dire que quelqu’un ait ressuscité un mort datant de quatre jours et sentant dans le tombeau. Elle croyait donc que ce serait à la résurrection commune. C’est pourquoi elle dit « Je sais qu’il ressuscitera au dernier jour ».

Mais Notre Seigneur va l’instruire et l’élever à des choses plus hautes, Il va rendre sa foi plus parfaite encore.

« Je suis la Résurrection et la Vie ; celui qui croit en moi, même s’il meurt, vivra. Et quiconque vit et croit en moi ne mourra jamais. Crois-tu cela ? ».

Par ses paroles, Jésus va susciter chez Marthe un magnifique acte de foi en Sa puissance divine capable de rendre la Vie.

 

Puis elle part appeler sa sœur de la part de Jésus.

Il est touchant de voir Marthe s’effacer ainsi, elle ne cherche pas à rester plus longuement près du divin Maître en prolongeant l’entretien, elle donne à voir ici combien son obéissance est parfaite.

Et le nom même de Béthanie, « demeure de l’obéissance » laisse entendre que Notre Seigneur choisit Ses amis les plus chers parmi ceux qui reposent dans le sein de l’obéissance.

 

Marthe arrive donc auprès de Marie et la prévient discrètement, ce qui confirme le fait qu’elle ne veut pas que les juifs présents dans sa maison soient informés de l’arrivée de Jésus.

Elle chuchote à son oreille :

"Le Maître est là, Il t'appelle."

 

Qu'il est beau de voir Jésus appeler Madeleine, Dieu appeler à Lui sa petite créature.

Jésus est heureux de l’accueil empressé de Marthe, mais pour achever d’être comblé, Il a besoin des larmes, de la tendresse et de la douceur de Marie.

Il est magnifique aussi de constater avec quelle promptitude Madeleine court rejoindre le divin Maître… « Alors elle se lève promptement et court à sa rencontre. »  Elle montre par là combien elle lui était intimement unie. L’ardeur de son désir la fait s’élancer vers Lui avec amour et empressement.

Dès que Marie-Madeleine arrive près de Jésus, elle tombe à ses pieds. Sans doute les embrasse-t-elle à nouveau. Nous voyons là encore sa profonde humilité et aussi son assurance ; « elle n’a pas peur du groupe qui la suit, elle ne craint pas la suspicion des juifs au sujet du Christ : alors que plusieurs des ennemis du Christ sont présents, elle court vers Lui et se jette à ses pieds. »

Elle est déjà prête à confesser Jésus, disposée à Le suivre jusqu’au péril de sa propre vie…

 

Madeleine n’arrive pas à parler à Jésus tant elle est émue et inondée de larmes, pourtant elle ne veut pas avoir l’air de pleurer comme les gens qui n’ont pas d’espérance.

Mais elle parvient seulement à Lui dire : « Maître, si Vous aviez été là, mon frère ne serait pas mort… ».

 

Est-ce un reproche, un manque de foi ?

Estime-t-elle que Jésus peut moins lorsqu’Il est absent que lorsqu’Il est présent ? Pense-t-elle que la distance a empêché sa puissance divine de se déployer ? Ignore-t-elle que toutes choses Lui sont présentes, qu’Il soit loin ou proche ?

Notre Seigneur aurait pu faire le miracle de la guérison de Lazare à distance.

 

Mais Jésus ne va pas s’attarder à l’instruire ou à la conduire à des connaissances plus élevées comme il vient de le faire un peu plus tôt avec Marthe. Peut-être voit-Il que c’est inutile, car l’âme de Marie-Madeleine est toute remplie de foi et d’espérance, elle sait que Jésus peut tout ; et de nouveau Jésus lit dans son cœur toute la profondeur de sa confiance en Lui. Il voit bien qu’elle ne dit cela que pour lui rappeler combien tout est différent quand Il est auprès d’elle.

 

Elle ne doute aucunement que Jésus puisse ressusciter Lazare, et qu’Il puisse le faire dès maintenant, mais sans doute ne se juge-t-elle pas digne d’une grâce si grande ; et jamais il ne lui viendrait à l’esprit de la solliciter.

Elle veut être une âme de foi, elle n’a pas besoin de nouvelles merveilles pour croire en Jésus, Il a déjà fait tellement pour elle…

 

Madeleine penche de nouveau son visage sur les pieds de Jésus, baignés une nouvelle fois de ses larmes. Il n’y a en elle ni reproche ni déception et Jésus le sait ; elle est seulement habitée par une peine immense devant la mort de son frère et aussi par l’angoisse grandissante de sentir que l’Heure de Jésus approche, que l’hostilité envers Lui devient chaque jour grandissante.

Elle entend les murmures autour d’elle : « Lui qui a ouvert les yeux de l’aveugle, ne pouvait-il pas faire aussi que son ami Lazare ne mourut pas ? ».

Combien Madeleine souffre de ces doutes qui s’élèvent autour de Jésus, de ces visages ennemis qui l’entourent ; Il est traité comme un imposteur. Elle lit dans leurs yeux tant de haine et de colère à l’égard de Jésus, elle ne perçoit que trop leurs regards incrédules et moqueurs, habités par la rancœur. Et elle pressent que le dénouement approche…

 

En voyant pleurer Madeleine, Jésus se trouble lui aussi, Il frémit intérieurement et se met à pleurer.

Les larmes de Jésus témoigne toute Sa tendresse et Sa compassion envers Madeleine.

Car « la compassion même de l’ami qui souffre avec nous apporte une consolation dans la tristesse, parce qu’on reconnaît là une preuve effective de l’amitié. « C’est dans la tristesse et l’adversité qu’on reconnaît le véritable ami. » (Si 12,9). Et cela même est source de joie.

Et d’une autre manière, du fait même que l’ami souffre avec nous, il semble s’offrir à porter en même temps que nous le fardeau de l’épreuve qui cause la tristesse. Et ce qui est porté à plusieurs est plus léger. » (St Thomas)

 

Madeleine ne demande rien.

Elle sait bien que Jésus, qui l’aime tant, n’a pas permis la mort de Lazare sans raison, et elle se soumet totalement au plan divin. Elle sait aussi qu’il n’y a pas de souffrance inutile ; elle offre la sienne de toute son âme. Dieu est assez grand pour tout faire tourner à notre avantage « Etiam peccata », même le péché (St Augustin), même la mort…

Elle essaie que le mal qui l’entoure ne change pas son regard, elle continue d’aimer, de croire et d’espérer.

Et elle redit dans son cœur son « fiat » amoureux à tout ce que Dieu permet.

Et c’est une merveilleuse preuve d’amour que d’oser croire ainsi au-delà de toute mesure, d’espérer contre toute espérance, en dépit de toute réalité contraire.

Plus rien désormais n’empêche Marie-Madeleine d’aimer.

Et sa force d’amour est si grande, qu’elle va tout obtenir.

Alors « frémissant de nouveau en Lui-même, Jésus se rend au tombeau ».

Comme il est touchant de voir Jésus frémir et pleurer la mort de Lazare. Il n’est pas insensible.

El il consent à ce que la tendresse intime qu’Il a pour Ses amis paraisse au-dehors.

En le voyant pleurer, les juifs s’exclament « Voyez comme Il l’aimait ».

 

            Le tombeau est une grotte creusée dans le rocher, qui a été fermée par une pierre lourde et imposante.

Jésus contemple cette lourde pierre qui le sépare du corps de son ami Lazare, et ses larmes coulent à nouveau.

Puis Il dit d’une voix forte et assurée : Enlevez la pierre ! »

Nous constatons ici combien le Christ est à la fois vrai Dieu et vrai homme : les larmes, qui témoignent de la vulnérabilité de notre humanité, sont directement suivies d’un ordre souverain, qui fait ressortir Sa divinité.

« Et c’est ainsi que presque partout dans ce qu’il a fait, l’humain est mêlé au divin et le divin à l’humain. Toutes les fois qu’on montre quelque chose d’humain au sujet du Christ, on ajoute aussitôt quelque chose de divin. »  

Si Jésus souffre et nous laisse voir toute la délicatesse de sa sensibilité humaine lorsqu’Il pleure la mort de son ami, Sa parole d’autorité « Enlevez la pierre ! », manifeste la puissance de sa divinité : Il est le Verbe de la Vie, capable d’ouvrir les tombeaux et de ressusciter les morts.

 

Et tous sont stupéfaits… Personne n’exécute cet ordre qui paraît complètement insensé…

Parmi les Juifs présents, chacun pense en lui-même que Jésus a perdu la raison et pas un n’est prêt à Lui obéir et à aller rouler la pierre.

Marie-Madeleine est bouleversée dans son âme en voyant conjointement l’humilité et l’autorité du divin Maître.

Elle perçoit les regards incrédules posés sur Lui… Elle devine l’ironie et les injustes murmures qui s’élèvent contre Jésus dans les cœurs de ceux qui L’entourent.

Elle pense alors à toutes les fois où elle a voulu briller par ses réparties ou son intelligence, se mettre en avant, et en voyant Jésus être ainsi tenu pour fou, elle est soudain remplie de confusion. Une humilité plus profonde naît en elle.

Elle sent grandir le désir de Le suivre dans sa déréliction.

Puisque personne ne bouge, elle voudrait bien aller elle-même rouler la pierre, mais elle s’en sait incapable.

 

Marthe intervient pour essayer de faire revenir Jésus à la raison et Lui dit : « Seigneur, il sent déjà, et c’est le quatrième jour ! »

Mais Jésus la reprend pour son manque de foi : « Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu ? »

Notre Seigneur renouvelle l’ordre d’ôter la pierre, avec plus d’autorité cette fois ; les visages deviennent livides de stupéfaction et aussi de peur devant l’autorité divine qui émane de Lui.

On ôte la lourde pierre.

Un silence lourd d’angoisse saisit tous ceux qui assistent à la scène.

Puis Jésus, dans une prière intense, lève les yeux vers le Ciel et dit : « Père, je Vous rends grâces de m’avoir exaucé. Je savais bien que Vous m’exaucez toujours ; mais c’est pour tous ces hommes qui m’entourent que je parle, afin qu’ils croient que Vous m’avez envoyé. »Il est beau de constater qu’avant même d’adresser une demande à Son Père en faveur de son ami Lazare, Notre Seigneur témoigne déjà sa reconnaissance, sûr d’être exaucé.

Il ne fait qu’un avec son Père. « Mon Père et moi, nous sommes un ». Le désir de l’un est celui de l’autre, dans une union de volonté parfaite…

 

Et Notre Seigneur nous donne là un magnifique enseignement sur la prière : Il nous apprend d’abord à détourner nos pensées de nos besoins temporels pour les diriger vers Dieu dans la louange. Il nous enseigne aussi à remercier le Père pour toutes les grâces que nous avons déjà reçues et recevons continuellement de Lui, car c’est cette gratitude qui attire de nouvelles grâces. Quand nous reconnaissons Ses bienfaits, Il nous en accorde de nouveaux, plus grands encore.

            « Ce qui attire le plus les grâces du bon Dieu, c’est la reconnaissance ; et si nous Le remercions d’un bienfait, Il est touché et s’empresse de nous en faire dix autres, et si nous Le remercions encore avec la même effusion, quelle multiplication incalculable de grâces ! » (Ste Thérèse de l’Enfant Jésus CS)

Enfin Il nous enseigne également à grandir dans la foi que nous sommes toujours exaucés, car « il n’y a pas de tombeau pour nos prières ; Dieu les exauce toujours, et d’une manière qui surpasse l’attente la plus magnifique. Nous ne devons pas chercher comment Il les exauce ni ce qu’Il en fait. La foi doit nous suffire, car la Parole de Dieu ne trompe pas. » (Père Faber) 

 

Après avoir ainsi prié, Jésus se met à crier d’une voix forte : « Lazare, viens ici. Dehors ! »

Tous les assistants sont saisis d’émotion. L’écho de Sa voix se répercute aux alentours et augmente encore l’intensité de ce moment d’attente.

Chaque seconde semble une éternité…

Et le mort sort, les pieds et les mains liés par les bandelettes et le visage enveloppé du suaire.

La Mort obéit à l’appel de la Vie !

Lazare recommence à vivre…

L’heure est arrivée « où les morts entendront la voix du Fils de Dieu et où ceux qui l’auront entendue vivront ». Car « comme le Père dispose de la vie, ainsi a-t-Il donné au Fils d’en disposer aussi… » (Jn V, 25-26)

 

Madeleine est tellement saisie en voyant son frère venir au-dehors, encore enveloppé des bandelettes, qu’elle ne peut ni bouger ni prononcer le moindre son. Elle est comme muette devant la puissance de ce moment unique. Elle est si impressionnée qu’elle tombe à genoux, prostrée.

 

Elle ne peut se rassasier de regarder son frère, puis Jésus. Elle savait déjà que rien ne Lui était impossible, qu’Il était tout-puissant, Lui qui l’a fait revenir elle-même de si loin, qui a ressuscité son cœur en l’arrachant au tombeau de si nombreux péchés.

Mais de voir ainsi se déployer sous ses yeux la puissance de Vie qui est en Lui… cela la laisse sans voix, muette d’admiration. Et c’est comme si elle recevait en même temps une force d’aimer encore plus grande.

Elle comprend que ce qui a lieu sous ses yeux pour Lazare se fera un jour pour tous les hommes, elle mesure toute la puissance et l’efficacité de la Parole du Sauveur.

 

Et elle prie soudain pour que cette puissance de résurrection se déploie dans les âmes, elle pense à tant de cœurs corrompus, morts à la vie de la grâce. Si seulement ils pouvaient être recréés comme le sien, et revivre spirituellement pour désormais ne plus s’attacher qu’au bien et retrouver l’innocence.

Car le pardon des péchés est une merveille si inouïe, une merveille plus grande encore que ce miracle qui vient de s’accomplir sous ses yeux.

Elle voudrait que tous les cœurs soient purifiés et deviennent dignes de Dieu, qu’ils soient sanctifiés dans la Vérité (Jn XVII, 17). Et son désir ce transforme en une ardente prière…

Marie-Madeleine sait que les existences humaines sont en profonde communion entre elles, comme reliées les unes aux autres, dans le mal comme dans le bien.

Elle sait que nul ne vit seul, que nul ne pèche seul ou n'est sauvé seul.  (Spe salvi 48)

 

Et le péché est un mal si terrible ; elle mesure les douleurs excessives qu’il cause déjà à Jésus. Elle a bien compris le sens des larmes de compassion qu’Il vient de verser sur Lazare, et « que ces larmes ne s’adressaient pas seulement à Son ami mais à tous ceux qui, appelés par Lui à haute voix, devaient refuser de ressusciter… » (NM Ste Thérèse Exclamation X). Notre Seigneur a alors présentes tant de fautes commises contre Lui, Il a l’ardent désir de ressusciter ces âmes, de leur donner la vie, sans même qu’elles la Lui demandent explicitement, pour les faire sortir de l’abîme de leurs égarements.

Car la véritable mort est causée par le péché et c’est ce qui a fait frémir et pleurer Notre Seigneur !

 

La fin du récit de la résurrection de Lazare nous apprend qu’« à la vue de ce miracle, beaucoup parmi les Juifs présents crurent en Jésus. Cependant, quelques uns allèrent trouver les Pharisiens pour leur rapporter ce que Jésus venait de faire. » (Jn XI,46)

Parmi ceux qui allèrent annoncer ce prodige aux Pharisiens, les uns voulaient sûrement les disposer plus favorablement à l’égard de Jésus, mais d’autres au contraire « cherchaient à  les irriter davantage encore contre Lui en les déterminant à Le perdre. »

C’est ainsi qu’à la vue du même miracle, certains se convertirent et devinrent meilleurs, et d’autres, mal disposés, se sont endurcis et sont devenus pires, jusqu’à livrer bientôt Notre Seigneur.

C’est une profonde leçon pour Marie-Madeleine. Témoins de la résurrection de son frère, certains vont s’endurcir et se scandaliser, et malgré un signe si prodigieux, ils ne croiront pas en Jésus.

Car la passion empoisonne tout et surtout elle aveugle, elle empêche d’ouvrir les yeux sur les réalités les plus sublimes et de se laisser transformer par elles.

 

Marie-Madeleine comprend alors de manière encore plus claire que l’Heure de la persécution est désormais toute proche... que Notre-Seigneur va être mis à mort.

Et l’arrivée de cette Heure si redoutée va rendre son amour encore plus fort et inventif.

A partir de maintenant, son attachement à Jésus sera coloré par la souffrance, Il va devenir communion à Sa souffrance à Lui.

Et cette souffrance va donner à son amour une saveur spéciale et une splendeur nouvelle, une valeur plus grande encore. Car aimer en souffrant est vraiment le comble de la donation de soi…

 

 

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St Thomas Commentaire de l’Evangile selon Saint Jean

Dom Delatte : Commentaire de l’Evangile

Commentaire de St Thomas sur l’Evangile de Jean n° 1514

Ibid

Commentaire de St Thomas sur l’Evangile de Jean 1532