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Marie-Madeleine aux pieds de Jésus

Par une carmélite

« En solitude elle vivait

En solitude, elle a son nid

En solitude aussi la guide

Seul à seul un Amant chéri

Lui qui, très seul aussi, vivait d’amour blessé. »

(Cantique spirituel 35)

 

 

« En cours de route, Jésus entra dans un village, et une femme, du nom de Marthe, le reçut chez elle.

Celle-ci avait une sœur appelée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.

Marthe, elle, s’empressait aux multiples soins du service.

Elle s’arrêta et dit : ‘Seigneur, cela ne vous fait rien que ma sœur me laisse ainsi servir toute seule ? Dites-lui donc de m’aider.’

Mais le Seigneur lui répondit : ‘Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses ; pourtant une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera pas enlevée.’ » (Lc X, 38-42)

 

            A partir de sa conversion et de l’onction chez Simon le lépreux, Marie-Madeleine naît à la vie contemplative. Tout lui paraît doux, suave, et paisible. La vie qu’elle commence ne ressemble plus en rien à celle qu’elle a vécue par le passé. La pensée de Jésus dilate son âme, quelque chose d’infini l’enveloppe car elle a trouvé Celui que son cœur aime, son Dieu ! Et son amour pour Lui la rend heureuse du bonheur même de Dieu.

Elle a été séduite en profondeur et toute sa vie s’organise à présent autour de cette délicieuse attraction qui la transforme.

            Après s’être détournée de Dieu pour se livrer à la créature, elle a maintenant rompu toute attache désordonnée pour revenir pleinement à Dieu et elle s’emploie à détruire tout ce qui pourrait encore l’éloigner ou s’opposer à son union avec Lui.

Car la contemplation et l’union d’amour ne sont en sécurité que dans une âme entièrement purifiée du péché et des mauvaises habitudes ; il faut que l’âme tende sans cesse par sa généreuse vigilance à s’éloigner de toute occasion de péché et d’imperfection. Autrement elle bâtit sur le sable et finira par retomber dans ses péchés.

            Aussi Marie-Madeleine continue-t-elle à pleurer chaque jour ses fautes passées, en mettant tous ses soins à s’en corriger et à les réparer. Elle est dans un état de contrition continuelle.

Elle sait que Notre-Seigneur lui a tout pardonné, mais elle ne se lasse pas de Lui redire avec gratitude en son cœur combien elle regrette de L’avoir offensé, combien elle veut racheter par sa fidélité et son amour chacune des heures perdues, chacune des minutes passées dans l’offense et l’oubli de Son Amour…

Et ces sentiments préservent son âme en lui donnant une haine très violente du moindre péché ; Marie-Madeleine préfèrerait mourir mille fois plutôt que de blesser encore une fois son Dieu. Et ces sentiments de repentir la purifient.

 

            C’est réellement une nouvelle vie qui lui est donnée par Notre-Seigneur. La pureté qui est maintenant la sienne est la pureté même du Cœur de Jésus, elle est don gratuit, elle est comme un feu qui brûle en elle et ne tolère plus la moindre imperfection, le moindre manque d’amour…

            La contemplation de Jésus introduit tout son être dans une exigence de sainteté, qu’Il Lui communique par contagion d’amour.

Son âme devient sensible et pleine de délicatesse, elle n’aspire qu’à trouver les moyens pour Lui plaire chaque jour davantage et Lui témoigner son attachement…

            Elle sent une crainte immense de recommencer à L’offenser et se tient sans cesse sur ses gardes pour ne pas commettre la plus petite infidélité.

Comme elle serait peinée de Lui causer de la tristesse et de voir Son beau visage s’assombrir par sa faute, alors qu’elle désire si ardemment être Sa joie.

Elle a constamment à l’esprit la gravité du moindre péché, si bien qu’elle évite avec soin les occasions dangereuses et veille attentivement sur chacune de ses actions et aussi de ses pensées. Et d’ailleurs son amour est si grand que cette crainte s’est imprimée très profondément en son âme et la garde des rechutes.

            Jésus a confié Marie-Madeleine à Sa très sainte Mère.

La Sainte Vierge « qui gardait toutes les paroles de Jésus et les méditait continuellement en son cœur, (Lc 2,19) va la former à la vie intérieure. Elle va lui apprendre les secrets de Jésus, et l’éduquer à vivre au centre de son âme afin qu’elle ne soit plus dispersée par les agitations de surface et que plus rien ne puisse la tenir éloignée du divin Maître.

Elle va Lui apprendre surtout à s’abandonner entre les mains de Dieu, à se livrer à Lui en s’oubliant totalement. Par les grâces reçues, Notre-Seigneur l’a rendue capable de cela, et Marie-Madeleine s’en acquitte presque sans effort ; elle se trouve toute changée, sans savoir comment, et les fleurs des vertus commencent à exhaler leur parfum... Elle comprend qu’elle ne fait rien sauf consentir à recevoir de Jésus des grâces.

Elle est pleine de docilité et se laisse conduire, heureuse d’obéir. Elle sait trop dans quels abîmes elle fut plongée pour avoir suivi tous ses caprices, sa seule sécurité est maintenant dans l’obéissance.

            Tout ce qui jusque-là avait occupé son temps, ses pensées, son cœur, a désormais perdu de sa saveur et de son charme, et elle n’en éprouve ni regret, ni nostalgie.

N         ous retrouvons en Marie-Madeleine les signes qui montrent que l’âme est entrée dans l’état de contemplation.

Tout d’abord, elle ne trouve plus de goût dans les choses créées. Auparavant, elle s’y livrait tout entière, mais maintenant elle se sent à distance de ce qui se passe autour d’elle, comme étrangère à ce monde.

Jésus a pris et captivé son cœur, et à côté, tout le reste lui paraît fade et terne, elle n’arrive plus à s’y engager comme avant.

Elle se détache peu à peu de ce monde, comme malgré elle, c’est quelque chose qui lui vient de l’intérieur et s’impose à elle.

            Dieu a creusé en son âme un espace que les choses ordinaires de la vie ne peuvent plus remplir ni combler.

Elle éprouve en même temps un immense désir de Dieu, et ce désir devient comme un besoin de tout son être.

Elle sent un attrait très fort à rester en solitude, dans l’attention amoureuse à Jésus qui l’absorbe tout entière…

            Son âme n’est plus occupée que par son amour. Qu’elle mange, qu’elle dorme, qu’elle veille, qu’elle fasse toute autre chose, elle est préoccupée de son Bien-Aimé.

Si elle pense, c’est à Lui ; et si elle parle, c’est encore de Lui. En tout ce qui se présente, son cœur reste attaché à Jésus.

Et ce désir profond a éteint et fait taire tous ses petits désirs du passé. Elle n’a plus faim que de Ses paroles qu’elle repasse amoureusement dans son esprit comme un trésor.

Son espace intérieur est complètement libre pour Jésus. « L’abîme appelle l’abîme » ; le cœur de Madeleine permet enfin à l’Amour véritable de se donner et de se communiquer.

 

Tandis qu’elle demeure ainsi toute attentive à se laisser nourrir par Jésus, à recueillir abondamment Ses précieuses et divines Paroles, à Le contempler intensément, sa sœur Marthe fait toutes sortes de préparatifs pour accueillir dignement Notre-Seigneur.

 

            Elle s’approche soudain, toute agitée et essoufflée et prend Jésus à parti : « Cela ne Vous fait rien que Madeleine me laisse toute seule à servir et à faire le travail ? Dites-lui donc de m’aider ! ».

Elle déplore de ne pas recevoir l’aide de sa sœur et que toute la charge de travail repose sur elle seule…

Elle trouve cela un peu injuste : Madeleine la laisse tout faire et reste oisive à écouter Jésus, alors qu’il y a tant de choses encore à préparer…

 

Que doit-on penser de la plainte de Marthe ?

 

Sainte Thérèse, en songeant à cette plainte, y décèle comme une pointe de jalousie.

            « Je me dis que cette sainte femme ne se plaignait pas uniquement de sa sœur. Je me dis que son chagrin venait surtout de ce que Vous ne paraissiez, Seigneur, ni touché de la peine qu’elle prenait, ni désireux de la voir se tenir près de Vous.

Peut-être se croyait-elle moins aimée que sa sœur ?

C’est là, je pense, ce qui l’affligeait, et non d’avoir à servir Celui qu’elle aimait d’un si ardent amour…

Car l’amour ne change-t-il pas le travail en plaisir ?

Cela transparaît bien, du reste, dans le fait qu’elle ne s’adresse pas à sa sœur. C’est à Vous seul, Seigneur, qu’elle va porter sa plainte, et son amour l’enhardit au point de vous demander pourquoi vous ne vous souciez pas de ce qui la concerne. » (Exclamation 5).

Et Notre-Seigneur, par sa réponse, montre que sa demande procédait bien de cette raison…

Il lui donne à comprendre que « seul l’amour donne du prix aux choses, et que l’unique nécessaire, c’est que l’amour soit si ardent que rien n’empêche d’aimer. » (ibid)

 

            Jésus nous enseigne par là qu’Il n’aime pas que nous nous comparions aux autres, ni que nous laissions la jalousie pénétrer dans nos cœurs, car c’est par excellence le péché du diable : c’est par sa jalousie que le péché, puis la mort sont entrés dans le monde. (Sg II,24)

Notre âme doit être tournée seulement vers Jésus et toute comparaison avec autrui nous est nuisible.

Au lieu de se réjouir du bonheur que sa sœur trouve auprès de Notre-Seigneur, Marthe cherche un peu à l’arracher à Lui : « Dites-lui donc de m’aider ! »

Car la jalousie est une tristesse de ce qu’a l’autre, du bien dont il jouit.

            C’est l’exact contraire de la charité, qui elle se réjouit du bonheur de l’autre comme du sien propre, et même ce bonheur accroît le sien…

            Il faut donc que Marthe apprenne à respecter l’œuvre divine qui est en train de s’opérer dans l’âme de sa sœur, sans la troubler, et qu’elle soit heureuse du bonheur de Madeleine.

Et puis, elle doit apprendre à se réjouir de la part unique qui est la sienne à elle aussi, et découvrir qu’en servant Jésus, elle possède également la meilleure part, puisque c’est celle que Jésus désire et a choisi pour elle. Et il n’y a rien de meilleur que d’accomplir Sa volonté.

            A l’origine de ces plaintes, il y a sans doute également le fait que Marthe se sente un peu débordée : il lui semble ne pas pouvoir suffire seule aux préparatifs du repas. Elle est inquiète et se préoccupe.

Et c’est ce que Jésus va aussi blâmer en elle. Il ne veut pas que Marthe soit engluée dans ses soucis et son organisation. Au fond, Il est très touché de voir combien elle se donne du mal pour Lui faire honneur, mais il désire la purifier de sa façon trop humaine de voir les choses.

Les soins extérieurs ne doivent pas détourner ou éloigner notre cœur de la pensée de Jésus, de la docilité intérieure à Ses paroles et à Sa présence.

Et ils doivent encore moins nous troubler.

            La meilleure manière d’agir est dans l’ordre de l’être bien plus que dans le faire. Il faut que l’action de Marthe rayonne d’abord l’Amour dont elle est aimée. Et donc que son activité parte du plus intérieur d’elle-même, pour jaillir dans un débordement de charité.

 

            Marie-Madeleine, quant à elle, ne répond rien à sa sœur, elle ne s’excuse pas et ne tente pas de se justifier. L’Evangile nous montre qu’elle garde toujours patiemment le silence face aux différentes accusations dont elle est l’objet.

Cela fait bien voir sa profonde humilité.

Elle écoute d’une oreille distraite les lamentations de Marthe, et continue à regarder Jésus sans bouger, avec un sourire émerveillé et bienheureux.

Elle trouve qu’il n’y a rien de meilleur sur la terre que d’être là, à Ses côtés, et elle ne compte pas s’éloigner de Lui de sa propre initiative…

            « Elle accepte ce reproche d’oisiveté, et elle confie sa cause à Son juge, sans se mettre en peine de répondre, dans la crainte que le soin même de répondre ne vint à la distraire de l’attention qu’elle donne aux paroles du Seigneur. » (St Augustin)

 

            Elle est nourrie par les paroles et la présence de Jésus, et c’est une nourriture toute de joie et de délices, qui soutient bien plus réellement sa vie que les nourritures terrestres. Elle a congédié bien loin toutes les choses extérieures, pour se retirer seule avec Lui et recueillir tous ses sens afin de ne pas perdre ce temps si précieux en Sa présence.

                                        Et c’est Jésus Lui-même qui va prendre sa défense, car « lorsqu’une âme jouit des prémices de Son Amour, ce serait lui faire grand tort que de vouloir, même pour un peu de temps, l’occuper à la vie active et aux exercices extérieurs. Cette âme est perdue à toutes les choses de ce monde et entièrement acquise à l’amour ; son esprit ne peut plus s’employer à autre chose qu’à s’adonner parfaitement à cet unique nécessaire… » (Cantique Spirituel 29,1-3)

                                        Il n’est pas d’œuvre meilleure ou plus nécessaire que l’amour et il serait nuisible à Marie-Madeleine de perdre un seul instant son amoureuse attention à Jésus, car « la plus petite parcelle de pur amour est plus précieuse aux yeux de Dieu, dans son apparente inaction, que toutes les autres œuvres ensemble ». (CS 29,2)

 

Est-ce que Notre-Seigneur déprécie le service de Marthe ?

 

Jésus reproche à Marthe de s’inquiéter et de s’agiter pour bien des choses…

Pourtant l’amour pour Jésus dont Marthe est habitée rayonne dans ce service, dans la manière dont elle prend soin de Lui, dans la délicatesse à pourvoir à ses moindres besoins, car le bien cherche toujours à se répandre…

Et Jésus est touché de toutes ces attentions.

Lui qui a voulu se tenir au milieu de nous « comme Celui qui sert », Il sait tout le prix du service.

Mais Il nous apprend à distinguer deux sortes d’amour : l’amour qui se dépense au-dehors et l’amour plus intérieur et secret.

Par ses paroles, Notre-Seigneur va manifester la primauté d’avoir un cœur vraiment débordant d’amour : et cet amour intérieur prime sur ses manifestations extérieures, qui n’ont de valeur devant Lui que si elles sont l’expression de ce débordement.

Car la promptitude à s’agiter au-dehors, à « faire des choses », même très bonnes, peut nous éloigner de l’essentiel, de l’unique nécessaire.

L’intimité avec Dieu ne se réalise pas d’abord dans l’action mais dans la contemplation amoureuse de ce qu’Il est.

Jésus veut rappeler à Marthe l’importance que ses actions prennent sa source dans l’union avec Lui, qu’elles proviennent de son attachement à Lui et soient ainsi animées par un grand amour ; autrement elles perdent toute valeur à Ses yeux…

Il lui rappelle qu’en donnant trop d’importance aux choses visibles, nous pouvons perdre de vue la grandeur et la beauté de ce qui est invisible, et parfois passer à côté de l’essentiel.

Car la charité, même si elle ne se voit pas, est une chose bien réelle et elle a une puissance d’action bien plus grande que les œuvres extérieures qui en sont le fruit.

 

Notre-Seigneur aime que nous Lui prouvions notre amour par nos œuvres et le don de nous-mêmes dans des choses bien concrètes.

Mais par contre Il est peiné quand Il nous voit gaspiller notre paix, nous disperser et nous préoccuper pour mille choses inutiles, le cœur loin de Lui.

Et si Marthe se préoccupe tant, c’est peut-être que son travail n’est pas uniquement pour Jésus, qu’elle y mêle encore beaucoup d’elle-même, ou qu’elle est encore trop tournée vers les choses terrestres.

L’œuvre de Dieu ne consiste pas d’abord à faire des choses pour Lui mais à croire en Lui.

            (« Que nous faut-il faire pour travailler aux œuvres de Dieu ? L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez. » Jn VI, 28-29).

Et croire, c’est se reposer sur quelqu’un. Le travail le plus important pour Marthe est d’apprendre à se reposer sur Dieu, et cela demande un détachement total pour lâcher tout ce à quoi elle est encore accrochée et qu’elle veut maîtriser.

 

Saint Jean de la Croix, lui aussi, met en garde les âmes qui se laissent prendre par la fièvre de leurs activités :

            « Qu’ils réfléchissent, ceux qui s’adonnent à une activité sans mesure et qui s’imaginent qu’ils vont englober le monde dans leurs œuvres extérieures… Ils plairaient bien davantage à Dieu s’ils employaient à se tenir devant Lui la moitié du temps qu’ils consacrent à l’activité. Assurément ils feraient beaucoup plus et à moins de frais, par une seule œuvre que par mille poursuivies si activement. Leur oraison leur en mériterait la grâce et leur fournirait les forces spirituelles nécessaires. Sans elle, tout se réduit à frapper des coups de marteau pour ne produire à peu près rien, et parfois plus de mal que de bien.

Le bien ne se fait que par la vertu de Dieu.

Ceux qui veulent tout réduire à l’action, n’estimant que ce qui est extérieur et qui saute aux yeux, ignorent la source cachée qui alimente les eaux de la grâce et assure la vraie fécondité. » (CS 29)

            Marie-Madeleine, elle, a choisi la meilleure part. Elle a déjà atteint la demeure du repos spirituel et jouit d’une tranquillité exquise.

Parvenue à ce qu’il y a de plus élevé dans l’amour de Jésus, tout le reste lui importe peu…

Elle ne pense qu’à Lui, à la façon dont elle pourra Lui plaire et Lui appartenir davantage, elle veut chasser loin de son cœur et de ses pensées tout ce qui l’empêche d’être avec Lui et de rester en Sa présence. Elle n’attache plus autant d’importance qu’avant aux choses de la terre, elle semble même parfois y être complètement étrangère, comme absente.

Ce monde ne possède plus grand-chose qui puisse encore l’attirer ou la satisfaire, parce qu’elle possède en elle-même une autre source de joie qui la satisfait plus pleinement, et l’absorbe complètement…

Aussi elle a rompu sans regret avec toutes ses relations d’autrefois, avec ces passe-temps auxquels elle se livrait, et elle se fait un bonheur indicible de cette perte, délibérément choisie, qui lui permet d’être tout entière à Celui dont elle est passionnément éprise. (CS 29,5)

 

Et y a-t-il finalement quelque chose de plus agréable et gratifiant pour Jésus que de pouvoir livrer ce qu’Il a de plus intime et précieux, les secrets de son divin Cœur, au visage attentif et aimant de Marie-Madeleine ?

Elle L’écoute et Le comprend bien plus avec son cœur qu’avec son intelligence, et sa qualité de présence est pour Jésus un festin bien plus délicieux que celui que Marthe est en train de lui préparer.

Il aime à prolonger la joie de ces colloques intimes avec elle ; son silence et son écoute attentive lui témoignent toute la profondeur de son attachement et de sa foi.

 

Agenouillée aux pieds de Jésus dans la petite maison de Béthanie, Madeleine jouit donc d’une sainte oisiveté.

Elle demeure calme et paisible, toute recueillie et centrée : en son âme, c’est comme la pureté et la sérénité d’un beau ciel bleu; plus rien n’empêche Jésus de briller et d’illuminer sa vie.

Son cœur amoureux ressent toujours plus le besoin de rester seul avec Lui, pour boire à la source des eaux vives et communier à l’Infini.

Elle reçoit continuellement Sa lumière. Et elle en est éblouie…

La beauté de Jésus sature son cœur d’amour et de bonheur…

Elle ne voit plus que Lui et tout le reste lui est à charge.

Et cette lumière la brûle et la purifie par son ardeur : « Notre Dieu est un feu dévorant ». (He 12,29)

            « Qu’il est beau et merveilleux de voir ce feu qui refroidit et va jusqu’à glacer toutes les affections de ce monde.

Ce feu enlève toute chaleur aux choses d’ici-bas ; l’âme devient incapable de s’y arrêter. »

            Marie-Madeleine ne peut s’empêcher de pleurer à nouveau, et elle verse de douces larmes de joie…

Et ces larmes viennent embraser davantage encore ce feu d’amour qui la dévore ; car « cette eau et ce feu ne sont pas opposés l’un à l’autre, il ne peuvent se nuire, chacun favorise l’effet de l’autre.

L’eau des vraies larmes aide ce feu à s’enflammer davantage et lui donne de la durée. » (Chemin 19,6)

            Et comme l’autre propriété de cette eau céleste et limpide que sont les larmes est de rendre l’âme nette et pure de toute tache, elles continuent de dégager Marie-Madeleine de la fange et de la misère où ses fautes passées l’avaient plongée. 

C’est ainsi que son âme, de plus en plus consumée par l’amour de Jésus, est rendue pure.

Chaque contact avec Notre-Seigneur l’embellit plus profondément.

Il lui faut cette intimité avec Lui pour se fortifier dans la vertu, car en parlant à son cœur,  Il ravive et fortifie son désir d’une vie de renoncement, Il dissipe toute obscurité et redresse tout ce qui était désordonné et déréglé en elle.

            Madeleine ne se lasse donc pas d’écouter Jésus ni de Le regarder.

Et s’il est vrai que le regard est le miroir de l’âme, que devait être celui de Notre-Seigneur ?

Les yeux ont un langage souvent plus éloquent que celui de la parole, aussi Madeleine, en regardant Jésus, pénètre dans l’amour insondable du Père. « Qui me voit, voit le Père » (Jn 14,19).

Le regard ardent et plein de délicatesse de Jésus vient à nouveau illuminer son âme, la pénétrer jusqu’au fond et l’instruire merveilleusement ; et Il lui apprend à son tour à regarder toutes choses à la lumière divine, avec Ses yeux à Lui, pour les voir comme Lui les voit.

Par ce face-à-face très simple, par ce regard silencieux tourné vers Jésus, la relation avec Lui s’intensifie, et Madeleine ne cesse d’y puiser de nouvelles richesses.

L’Evangile ne nous dit pas de quoi parle Jésus, ni quels enseignements ravissent à ce point Marie-Madeleine…

De toute façon, toute Parole de son Maître bien-Aimé lui est chère.

Mais sans doute Notre-Seigneur l’associe-t-Il à la fécondité de la vie qu’Il reçoit de son Père, Il l’introduit dans la filiation qui Le relie à Lui, dans l’étreinte avec Son Père, et Il Lui découvre tous les trésors et les exigences de l’Amour.

Les lumières qu’elle puise aux pieds de Jésus sont d’inestimables délices qui surpassent tout sentiment… Elle pénètre dans la profondeur de la sagesse divine, dans ses mystères sublimes, à la fois si profonds et si élevés.

            « Et c’est comme une mine abondante remplie d’une infinité de filons avec des richesses sans nombre. Elle a beau y puiser, elle n’en voit jamais le terme… » (CSA 36)

Et surtout elle se sent aimée, car pour Dieu, regarder, c’est aimer. Le regard de Dieu, c’est son Amour. (CS 31,5 et 8)

Combien elle est remplie de confusion en voyant ce qu’elle était il y encore si peu de temps, et ce qu’elle est à présent ; voyant toutes les miséricordes dont elle est l’objet, elle se délecte dans l’amour et la reconnaissance et y puise un motif de confiance qui la rend apte à recevoir toujours davantage de grâces…

Jésus l’a rendue agréable à Ses yeux, Il a rassasié son cœur, et elle mesure que seule sa pure bienveillance a pu L’induire à en agir ainsi.

Il est à présent tout épris de la beauté que Sa grâce a produite en cette âme et Il la comble toujours davantage de Son amour et de Ses faveurs, et « plus Il l’honore et la relève, plus Il s’éprend d’amour pour elle.

Car pour Dieu, aimer davantage, c’est accorder plus de grâces. » (CS 33,7)

 

            Mais le chemin de la contemplation qui est celui de Marie-Madeleine est-il un chemin seulement semé de fleurs, de délices et de jouissance ?

Non, assurément, car les souffrances des contemplatifs dépassent de beaucoup celles des personnes qui avancent par la voie active.

            « Dieu conduit par le chemin des souffrances ceux qu’Il aime particulièrement, et plus Il les aime, plus ces souffrances sont grandes.

Se persuader que Notre-Seigneur admette dans son intimité des personnes qui mènent une vie douce et n’ont rien à supporter, ce serait absurde. » (NM Ste Thérèse Chemin 18,2)

 

Car l’amour unitif avec Jésus requiert un anéantissement, et Marie-Madeleine est en train d’ apprendre à devenir une âme de prière et de sacrifice, elle apprend de Jésus jusqu’où conduit l’Amour, elle entre dans son mouvement d’oblation et d’offrande au Père, dans Sa soumission parfaite à chacune de Ses volontés..

            « L’âme qui aime Jésus Le suit partout : Il parle, elle obéit. Ce qu’Il désire, elle l’aime et le désire, elle ne fait aucun cas de son propre contentement ; sa seule jouissance est de Lui obéir. Elle ne cherche plus les plaisirs, elle ne conserve plus de désirs, n’a plus de volonté : tout son contentement est la seule satisfaction de son Bien-Aimé. Aussi l’âme qui veut faire connaître son amour désire et recherche les souffrances. »

(Saint Alphonse de Liguori)

 

            La contemplation, en même temps qu’elle est attachement à Jésus, est renoncement à soi, à tout ce qui n’est pas Lui, et elle conduit à l’immolation.

 

            Et c’est parfois dans des abîmes de solitude que Jésus conduit Marie-Madeleine… Il veut la cacher au plus secret de Sa face (Ps 30,21). Par là, Il la prépare à la mission qui sera la sienne, celle de l’accompagner sur son chemin pascal.

Son âme doit renoncer à se satisfaire de rien moins que de Lui.

Elle doit se livrer toujours plus profondément et s’exercer à tout ce qui est le propre de l’amour, afin de pouvoir Le suivre partout où Il ira…

 

Prière de l’âme contemplative

 « Où suis-je ? Quel est cet heureux cellier où je respire un air si doux, où je soupire, où je brûle, toute consumée d’amour ?

Un doux repos me rend heureuse…

Qui m’a conduite en ce jardin fermé, si riche de fleurs odorantes dont les doux parfums me rassasient de joie ? Qui m’a conduite en présence de mon Bien-Aimé ?

Un pur amour me lie à Lui ; Il me détache de tout objet créé, Il éteint en moi toute affection terrestre, et mon cœur heureux et satisfait ne cherche plus rien.

Je me sens fondre à ces douces flammes qui me consument et me donnent la vie. Je me sens brûler sans feu.

Offre-moi tout ce que tu as, ô monde, tu ne me séduis plus ; va, distribue tes biens aux insensés qui te les demandent…

Vanités et plaisirs coupables, ne comptez plus que je vous cherche jamais, car c’est d’un autre bien dont mon cœur s’est épris.

Je voudrais être seule et toujours me taire. Plus je me vois seule, mieux je me trouve accompagnée ; plus je me sens libre et plus se resserrent les liens qui m’unissent à mon Amour.

Je laisse tout, et je trouve ce qui est tout ; je fuis les plaisirs, et j’éprouve un plaisir qui me rend insensible tous les autres.

Fuyez, froides pensées du monde, ne venez plus troubler la paix dont je jouis. Tout se tait, et mon cœur veille pour aimer Celui qui Seul peut satisfaire mes désirs.

Je brûle et je voudrais brûler toujours, je languis et je voudrais languir toujours.

J’aime et je ne comprends pas ce que j’aime. Tout ce que je conçois de mon amour, c’est que j’aime un bien infini. Il porte sur Son visage toutes les beautés réunies du Ciel !

Je ne désire rien que de pouvoir Lui plaire. Je me donne sans réserve à Lui. »

 

(d’après Saint Alphonse de Liguori)