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Saint François de Sales
et l’esprit du monde :
« Quoi que nous
fassions, le monde nous fera toujours la guerre »
Introduction à la Vie Dévote, 4ème partie
Chap. I : qu’il ne faut point s’amuser aux paroles
des enfants du monde
« (..) Nous ne saurions
être bien avec le monde, qu’en nous perdant avec lui. Il n’est pas
possible que nous le contentions, car il est trop bizarre « Jean est
venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni buvant, et vous dites qu’il est
endiablé ; le Fils de l’homme est venu en mangeant et buvant, et
vous dites qu’il est Samaritain. » Il est vrai, Philothée; si nous
nous relâchons par condescendance à rire, jouer, danser avec le
monde, il s’en scandalisera; si nous ne le faisons pas, il nous
accusera d’hypocrisie ou mélancolie ; si nous nous parons, il
l’interprétera à quelque dessein ; si nous nous démettons, ce sera
pour lui vileté de cœur; nos gaîtés seront par lui nommées
dissolutions, et nos mortifications tristesses ; et nous regardant
ainsi de mauvais œil, jamais nous ne pouvons lui être agréables. Il
agrandit nos imperfections et publie que ce sont des péchés ; de nos
péchés véniels, il en fait des mortels ; et nos péchés d’infirmité,
il les convertit en péchés de malice. En lieu que, comme dit saint
Paul, « la charité est bénigne », au contraire le monde est malin;
au lieu que « la charité ne pense point de mal », au contraire le
monde pense toujours mal ; et quand il ne peut accuser nos actions,
il accuse nos intentions. Soit que les moutons aient des cornes ou
qu’ils n’en aient point, qu’ils soient blancs ou qu’ils soient
noirs, le loup ne laissera pas de les manger, s’il peut.
Quoi que nous fassions,
le monde nous fera toujours la guerre : si nous sommes longuement
devant le confesseur, il demandera que c’est que nous pouvons tant
dire ; si nous y sommes peu, il dira que nous ne disons pas tout. Il
épiera tous nos mouvements, et pour une seule petite parole de
colère, il protestera que nous sommes insupportables ; le soin de
nos affaires lui semblera avarice, et notre douceur, niaiserie ; et
quant aux enfants du monde, leurs colères sont générosités, leurs
avarices, ménages ; leurs privautés, entretiens honorables : les
araignes gâtent toujours l’ouvrage des abeilles.
Laissons cet aveugle,
Philothée : qu’il crie tant qu’il voudra, comme un chat-huant, pour
inquiéter les oiseaux du jour. Soyons fermes en nos desseins,
invariables en nos résolutions; la persévérance fera bien voir si
c’est à certes et tout de bon que nous sommes sacrifiés à Dieu et
rangés à la vie dévote. Les comètes et les planètes sont presque
également lumineuses en apparence ; mais les comètes disparaissent
en peu de temps, n’étant que de certains feux passagers, et les
planètes ont une clarté perpétuelle : ainsi l’hypocrisie et la vraie
vertu ont beaucoup de ressemblance en l’extérieur; mais on reconnaît
aisément l’une d’avec l’autre, parce que l’hypocrisie n’a point de
durée et se dissipe comme la fumée en montant, mais la vraie vertu
est toujours ferme et constante. Ce ne nous est pas une petite
commodité pour bien assurer le commencement de notre dévotion, que
d’en recevoir de l’opprobre et de la calomnie ; car nous évitons par
ce moyen le péril de la vanité et de l’orgueil, qui sont comme les
sages-femmes d’Egypte, auxquelles le Pharaon infernal a ordonné de
tuer les enfants mâles d’Israël, le jour même de leur naissance.
Nous sommes crucifiés au monde et le monde nous doit être crucifié ;
il nous tient pour fous : tenons-le pour insensé.

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